Le blog de Fulvio Caccia

6 novembre 2017

L’affaire Weinstein la fin du cycle de l’amour courtois et le retour au droit naturel.

Classé dans : Non classé — Tags :, , — admin @ 12:13

Que nous révèle l’affaire Weinstein que nous ne sachions déjà ? Que les mâles dominants, en situation, de pouvoir, s’accaparent des femmes et humilient leurs fils et les hommes en position inférieure ?  Que les rapports sociaux ont été et demeurent d’abord des rapports de domination du fort à l’égard du faible ? Tout cela, chacun le sait depuis belle lurette. Naguère Freud l’avait même théorisé par le mythe  du meurtre du père en chef de la horde sauvage. Ce sont les fils conjurés qui renversent le despote et qui ensuite, pris de remords coupables, en font un dieu.
Il  aura fallu à l’humanité un long détour pour civiliser ces rapports brutaux en développant notamment la conscience de la différence à travers la subjectivité et l’invention de l’altérité. Or la première des différences est bien celle entre homme et femmes.
Une étape important a été franchie au Moyen-âge lorsque les femmes de la Cour  ont imposé à leurs compagnons mal équarris, une code de déontologie pour les approcher. Ce fût l’amour courtois que chantèrent troubadours et trouvères. En Occident, il a servi de modèle  aux comportements entre sexes. Le « finamor » devenait une valeur reconnue dans l’espace public alors (constitué par la Cour).  Cette  civilité  nouvelle  (qui reste toujours en devenir) entre homme et femmes devait déborder le cadre interpersonnel et donner naissance à nos cultures  modernes. Car  les poètes du moyen age ont été aussi ceux qui ont accompagné l’avènement des futures langues et cultures nationales ainsi que  les droits qui devraient  leur être consenties. C’est ainsi que l’amour  courtois et ses artisans a servi de clé de voûte  aux droits fondamentaux qui constituent notre modernité. Et non l’inverse.

Or l’hyperindividualisme  qu’attise l’ultraliberalisme a pour objectif avoué, on le sait aussi, de détruire  ces droits fondamentaux pour revenir au droit naturel . C’est à dire au droit du plus fort.  On sait comment Rousseau et les philosophes des Lumières  ont lutté contre les tenants du droit naturel pour le déconstruire et  imposer un droit positif dont le contrat social en constitue la base. Et c’est bien ce contrat social qui est menacé aujourd’hui.

En ce sens l’affaire Weinstein est un marqueur politique. il nous signale deux faits qui sont liés; l’état pitoyable de la sociabilité entre sexes lequel reconduit l’état pitoyable de nos rapports sociaux, l’un renvoyant à l’autre. Le défi qui nous devons relever consiste donc à reconstruire cette sociabilité en réinventant ou en redécouvrant  cet amour courtois, base  contrat social d’un nouvel état : l’état-culture. A bon entendeur, salut !

11 février 2016

Roman-feuilleton (23)

Classé dans : Non classé — admin @ 11:22

23. Ça y est, cette fois, c’est la bonne. Je me pince pour y croire. Sur les marches du palais de justice, il y a Judith, moi en compagnie de nos avocats respectifs. Après les salutations d’usage, ceux-ci s’éclipsent d’un pas pressé. Il est environ 11 h. La journée est resplendissante. Nous sommes désormais divorcés. On se regarde gênés. Judith porte une robe blanche en organdi qui met en valeur ses épaules et sa taille fine. Cela lui donne l’allure d’une jeune mariée.

  • Tu prends le métro?

  • Non, j’ai rendez-vous au café du Louvre.

Je lui demande bêtement si je peux l’accompagner. Elle accepte. Nous voilà déambulant le long de la Seine, comme deux touristes. Je la regarde à la dérobée, intimidé. Elle est radieuse. Je le lui dis. Elle éclate de rire. “Ma parole, tu me dragues !”

  • Bien sûr ! ai-je balbutié.

Elle rit de plus belle.

  • Dis-moi, au lieu de me refaire la cour, Roméo, as-tu des nouvelles de David ?

C’est ainsi que nous avons enchaîné sur l’une de nos conversations qui empoisonnaient nos journées : David. Car nous n’étions d’accord sur rien à son propos. Les choses avaient changé maintenant. Il m’avait en effet donné des nouvelles. Il avait trouvé du travail comme appariteur dans un théâtre. De plus, il s’était réinscrit à la fac de droit. Ce qui gonfla sa mère d’aise.

Elle marchait d’un pas vigoureux.

  • Et toi, depuis ton pugilat médiatique ?

Je lui ai dit, en me massant l’arcade sourcilière, que j’avais rendez-vous avec un autre avocat dans l’heure qui venait. On a marché un moment ensemble, silencieux. Nous avons croisé la place Saint-Michel où nous nous étions donné rendez-vous la première fois. Mais ni elle ni moi n’avons pipé mot. La circulation s’était intensifiée. Les échoppes des bouquinistes bourdonnaient d’activité. Nous avons longé la berge. Quelque chose m’intriguait.

  • Pourquoi finalement as-tu décidé de divorcer ? Tu as accepté toutes les conditions, je n’en reviens pas !

Elle se tourna vers moi, embarrassée et rieuse à la fois.

- Je voulais te l’annoncer un peu plus tard mais autant te le dire tout de suite : je déménage à la fin du mois. Je quitte Les Lys.

Je suis resté bouche bée.

  • Ah ! Et pourquoi ?

  • Tu ne comprends pas, dit-elle, en secouant la tête. Décidément, tu ne changeras jamais !

C’est alors que j’ai compris.

  • Tu es amoureuse ?!

Son rire se transforma en gloussements de jeune fille. Mais aussitôt je me suis rembruni.

  • Je le connais ? ai-je demandé stupidement.

Elle se rebiffa. Elle me dit dans la précipitation : primo, que non je ne le connaissais pas ; secundo, que c’est un être absolument délicieux ; tertio, qu’elle allait le rejoindre à Aix où il avait un important cabinet d’architecte ; quarto, qu’elle y avait déjà loué son bureau.

Je n’en revenais pas. Tout cela me semblait si soudain. Ce qui me valut cette réplique acide.

        • Avec toi, j’ai été vaccinée !

C’était parfaitement stupide de ma part, je le reconnais.

  • Ne fais pas cette tête. La voie est libre. Tu ne seras plus en concurrence avec moi

  • Non . J’ai renoncé. Je ne suis pas assez doué pour ça. J’ai trop de “failles narcissiques” comme beaucoup d’hommes . C’est ainsi que tu le dis

Elle sourit

  • Que vas-tu faire ?

  • Je ne sais pas encore. Je trouverai bien.

Nous nous arrêtâmes un moment à l’entrée du pont des Arts, couvert de cadenas. J’ai eu un pincement au cœur. Mais c’est Judith qui parla cette fois.

    • C’est ici que tu m’as embrassée, tu te souviens.

    • Et comment !

    • C’était très romantique. Et toi qui n’osais pas parce que j’étais encore avec mon petit ami. Tu étais très amoureux, gloussa-t-elle, et je l’étais aussi. Je lui ai pris les mains et ai voulu l’embrasser. Elle s’écarta.

  • Ne regrettons rien. Nous avons fait un bout de chemin ensemble et nous avons un fils magnifique. Et une vie intéressante. Peu de gens peuvent aujourd’hui en dire autant. Mais la page est tournée. C’est ici que nos chemins se séparent.

Elle me serra longuement dans ses bras, puis s’engageasur le pont des Arts sans se retourner.

22 janvier 2016

Roman-feuilleton : Rain Bird (15)

Classé dans : Non classé — Tags :, — admin @ 16:59


Dans le Tarot la 15e carte, c’est l e Diable qui invite à se faire face afin d’oser affronter son ombre et ses peurs. Il est dit que derrière les peurs se cachent des talents latents. Le Diable est l’autre en soi, la part animale (instinctive) millénaire (mémoire collective). A vous de voir si ce chapitre correspond… au diable !

Je vous rappelle la proposition formulée au début de cette année. Depuis le 4 janvier, je publie chaque jour (lorsque je n’oublie pas) les les trente-trois chapitres de ce roman inédit sur mon site www.fulvio-caccia.com. ici vous ne lirez qu’un extrait . Si vous voulez lire la suite vous n’aurez qu’à cliquer sur le lien du blogue. A bon entendeur, salut !

15.

Le cadran au-dessus du bar indiquait 18 h. Et Myriam Yacine était en retard. La terrasse du café donnait sur le parvis où trônait la grande arche, ce cube évidé. La tasse du double expresso que Fox avait commandé était déjà vide. Il avait fini de lire le journal et s’assura une fois de plus que l’exemplaire de son livre était bien en vue. C’était le signal convenu.

Son regard balaya à nouveau cette immense esplanade aux allures futuristes. Des immeubles neufs surplombaient l’agora comme autant d’estrades. C’était le fourmillement des gens qui constituait le spectacle. Et à cette saison, les robes chatoyantes et les shorts se mêlaient aux costumes trois-pièces qui se croisaient et se décroisaient dans un étrange ballet coloré. En d’autres circonstances, Fox aurait pris plaisir à regarder les passants, mais cette fois il scrutait inquiet la table d’en face où un homme au complet marron venait de s’installer. Il croyait l’avoir remarqué à la sortie du métro. Et cette femme entre deux âges qui lui souriait à quelques mètres de là. Pourquoi le regardait-elle ainsi ? Au demeurant, devait-il s’en étonner ?

Jamais auparavant Nathanaël n’avait éprouvé si nettement la sensation d’être sur une scène. Cette convergence d’impressions, de faits et de présomptions l’obligeait, malgré lui, à devoir tenir un rôle dont il ignorait les tenants et les aboutissants. Mais quel était donc ce rôle ? Son repli sur soi ne jouait-il pas contre lui en l’exposant plus que jamais à ce qu’il refusait obstinément de reconnaître ? C’est l’image que Marleau lui avait renvoyé en pleine figure. Sa pratique de l’écriture n’avait d’autres buts que de le rassurer lui-même.

Pour se donner contenance, il fit comme tout le monde : il se plongea dans la consultation de son smartphone. Il songea, ce faisant, que ce geste avait remplacé celui de griller une cigarette. À cette exception près qu’il était en apparence moins nuisible. Son esprit faillit se perdre un moment dans le marais de la spéculation.

C’est alors qu’il sentit du mouvement en face de lui.

Une jeune femme en tailleur et talons aiguilles slalomait entre les tables, un portable collé à l’épaule et son livre sous le bras. Elle devait avoir à peine quarante ans. Son visage lui était familier. Il l’avait vu plusieurs fois dans les journaux. Son nom était différent de celui avec lequel elle avait signé la lettre. Un nom bien français, sans doute celui de son époux ou de son ex. Finalement, elle se planta devant lui, sourit et lui tendit une longue main fine et manucurée. Nathanaël se leva.

Ce qui le frappa, c’était l’ovale de sa figure aux traits anguleux et aux immenses yeux bruns impeccablement maquillés qui vous radioscopaient tels deux lasers. Sa beauté était celle des femmes de Méditerranée, une peau halée, un visage exprimant une volonté de fer.

  • Enfin, vous avez réagi, dit-elle, un sourire cannibale se dessina sur ses lèvres. J’étais sur le point de vous assigner en justice.

Nathanaêl s’était rassis quelque peu intrigué. Une belle hystérique, pensa-t-il. Elle le regardait avec une sorte d’indifférence hautaine comme si elle voulait installer d’entrée un rapport hiérarchique. Il y eut un moment de silence. Elle prit la carte du menu que le serveur lui avait tendue.

    • Vous acceptez donc mon offre ? dit-elle sans lever la tête.

Fox sourit.

    • Comment refuser cette faveur à une admiratrice ! répondit-il du tac au tac.

Il marqua un temps d’arrêt avant de poursuivre.

    • C’est drôle…

    • Qu’est-ce qui est drôle ?

    • Vous êtes la seconde personne en moins d’une semaine à me parler de mon roman.

La jeune femme ricana en abaissant la carte du menu.

    • Et qui était la première ?

    • Vous le connaissez sans doute puisque vous avez accès au dossier.

Elle éclata de rire.

    • Je vois que vous êtes bien informé.

    • On n’a qu’à lire la presse, madame le conseiller.

Fox referma le menu.

    • C’est vous qui lui avez suggéré de rouvrir l’enquête.

    • Vous m’accordez un pouvoir que je n’ai pas.

  • Conseiller d’Etat, nouvellement nommée au ministère de la Justice… ne soyez pas modeste ; cela ne vous ressemble pas.

Il croisa les bras et poursuivit :

    • Qu’est-ce que vous attendez de moi ?

La jeune femme se rapprocha de lui.

    • Que vous écriviez la vérité sur la mort de mon frère.

    • La vérité, gloussa Fox, comme vous y allez ! Je ne suis pas Dieu le père.

    • Tout ce qu’on a dit de mon frère est faux.

Fox plissa des yeux, réprobateur.

    • Vous avez lu l’avertissement au début du livre. Toute ressemblance est fortuite.

    • Je n’en crois pas un traître mot, s’esclaffa-t-elle.

      • Vous avez tort.

Il tapota son front de l’index.

    • Ça vient de là. J’ai tout inventé.

Le regard de Myriam se troubla.

    • Driss… ressemble tellement à votre personnage ; les mêmes gestes, les mêmes mimiques…

    • C’est l’effet d’identification et du hasard. Un lecteur semble se reconnaître ou reconnaître quelqu’un de son entourage. Et il est persuadé que l’auteur l’a volé et l’a violé. Alors que c’est le fruit combiné d’un processus complexe. C’est ce que j’expliquai à votre commissaire.

    • Sans doute, mais il n’empêche que vous donnez une image négative de mon frère en le présentant comme un dealer et un assassin.

    • Permettez-moi de vous citer : vous m’attribuez un pouvoir que je n’ai pas !

Elle sourit encore.

    • Mais vous avez un plus que les enquêteurs patentés n’ont pas.

    • Ah, bon ! Quoi ?

    • Regarder différemment ; éviter les sentiers battus.

    • Vous voulez un nouveau roman, s’esclaffa Nathanaël, pas la vérité !

    • Je cherche une vérité qui soit en cohérence avec ce qu’était mon frère.

Nat croisa les mains sous son menton. Décidément, cette nana lui plaisait. Elle avait du chien. Une drôle de partie avait commencé entre eux, faite de séduction et de tactique contenues.

- Ce n’est pas mon job. C’est celle du commissaire. Moi, je ne suis qu’un romancier… enfin, je l’étais. Je me suis contenté d’imaginer.

    • Vous êtes trop modeste.

    • Pourquoi ne pas faire confiance à l’enquête de police ? Ou alors confiez cette mission à un détective privé.

Myriam le regarda, goguenarde.

    • C’est déjà fait !

Elle sortit de son un sac une enveloppe kraft au nom d’une agence de détective.

    • Jetez-y un coup d’oeil.

    • Pourquoi faire ? Le constat de police ne vous suffit pas ?

    • Non. Il y a quelque chose qui cloche.

    • Quoi ?

    • Je ne sais pas.

Elle se tourna vers lui.

    • Peut-être le trouverez-vous ?

    • Je n’ai pas l’autorité morale ou légale de me substituer aux détenteurs de la loi. D’ailleurs, vous devriez le remettre au commissaire.

  • Il l’a déjà.

Il se rapprocha d’elle.

  • Vous n’ignorez pas non plus qu’il me croit mêlé à cette affaire.

  • Je sais.

  • Pourquoi insistez-vous pour me confier cette mission ?

  • Parce que justement, comme vous êtes soupçonné, vous trouverez !

Fox fit une pause pour chercher d’autres arguments.

- Mettons que j’accepte votre proposition. Je peux trouver des choses pas très ragoûtantes sur le compte de Driss. Pire que celles que je lui attribue, selon vous, dans le roman.

- J’en prends le risque. Ce que je veux, c’est savoir pourquoi Driss est mort.

Nathanaël croise les doigts, perplexe.

- Je ne comprends pas. Pourquoi vous obstinez-vous à faire sortir votre frère de l’ombre ? Pourquoi voulez-vous que ce soit moi qui fasse ce boulot ? Personne d’ailleurs ne se souvient de ce qu’on lui prête.

- Moi, si.

Elle baissa les yeux.

    • Nous sommes une fratrie de sept frères et sœurs, dit-elle d’une voix soudain plus adoucie, j’étais son aînée de dix ans. Mes parents sont des immigrés algériens qui ont dû trimer dur. Très tôt, je suis partie de la maison pour étudier à l’étranger.

Elle secoua la tête.

    • Sa mort fut un choc pour ma famille.

    • En somme, vous voulez un Ghost writer, un nègre qui décrive la mort officielle de votre frère et ce, de manière honorable, afin que vos parents puissent mourir en paix.

Cette fois Myriam ne répondit pas. Elle regarda sa montre-bracelet puis sortit de son sac une petite enveloppe blanche et son carnet de chèques.

    • Voici un projet de lettre d’entente. Vous la lirez et la signerez à tête reposée. Quant à moi, je vous fais d’emblée un chèque en guise d’avaloir. Si vous l’encaissez, je saurai que vous acceptez mon offre.

Elle se pencha sur son chéquier, dévissa son Mont-Blanc, songeuse.

    • Est-ce qu’une somme de 10 000 € pour commencer vous conviendrait ? L’autre moitié vous sera versée à la remise du manuscrit de 200 pages.

    • Cent euros le feuillet !

    • Cela ne sera pas de trop pour finir vos travaux. Et… pour vous payer un bon avocat.

Nathanaël fit la moue.

    • Je vois que vous vous êtes aussi bien renseignée.

    • C’est mon boulot.

Elle sourit énigmatiquement, consulta son smartphone puis se leva.

    • Je dois partir. On m’attend au ministère. À vous de jouer maintenant.

Nathanaël voulut régler la note. Mais celle-ci l’avait déjà été par un jeune homme en costume trois-pièces qui jetait de temps à autre des regards furtifs en leur direction. Fox la vit s’éloigner avec l’élégance d’une lionne. Des pensées contradictoires flottaient encore dans son esprit. Alors le sourire de Fox se crispa. La garce ! Elle l’avait eu.

17 janvier 2016

Roman-Feuilleton : Rain Bird (12)

Classé dans : Non classé — Tags :, — admin @ 18:59

p { margin-bottom: 0.21cm; direction: ltr; color: rgb(0, 0, 0); text-align: left; }p.western { font-family: “Times New Roman”,serif; font-size: 12pt; }p.cjk { font-family: “Andale Sans UI”,”Arial Unicode MS”; font-size: 12pt; }p.ctl { font-family: “Times New Roman”,serif; font-size: 12pt; }

12.

    • On frappe avant d’entrer, grommela Marleau, devant la fenêtre. Il observait les arbres du square.

Fox vit une masse sombe se découper dans la pénombre tandis que le vent jouait avec les stores vénitiens.

    • On prévient avant de fouiller chez les gens, lui répondit-il du tac au tac.

Marleau se retourna à demi ; un rictus tordait son visage.

    • Vous n’étiez pas là. Et puis quelle idée de laisser son portable à la maison !

    • Quelle idée de rester dans le noir. Vos supérieurs vous obligent à faire des économies aussi sur le courant électrique ?

Marleau ricana.

    • Je n’aime pas l’éclairage au néon. Où étiez-vous donc ?

    • Parti me reposer dans l’Aude.

    • Jolie région. Ma mère y était originaire.

D’une pichenette, il jeta son mégot par la fenêtre puis alluma la lampe de son bureau. La pièce s’éclaira et apparurent une armoire métallique, une vielle patère et un bureau enfoui sous les dossiers. Marleau s’épongea le front puis s’écroula dans son fauteuil. Le bruit du ventilateur meubla un moment le silence. Les deux hommes se toisaient. Fox était resté debout, refusant l’invitation de s’asseoir que l’inspecteur lui avait faite de la main.

    • Alors, que me voulez-vous encore? demanda Fox en tâchant de maîtriser sa colère.

    • Vous avez raison. Entrons dans le vif du sujet.

L’inspecteur mit ses lunettes et ouvrit un dossier.

    • Vous connaissez une jeune Indonésienne qui se fait appeler Maïa, enfin… qui se faisait…

Fox hésita mais ne pipa mot.

    • On a retrouvé son cadavre tout près du périph la semaine dernière…

Il lui tendit une photo d’une jeune asiatique qui semblait dormir paisiblement dans l’herbe, n’eut été cette blessure à la gorge. Marleau se gratta la nuque.

    • Dommage, un beau brin de fille.

    • Vous avez des indices ? demanda Nathanaël.

Marleau sourit en croisant les doigts sur sa bedaine.

    • Eh bien justement, c’est pour ça que je vous ai convoqué.

    • Venez-en au fait, dit Fox.

    • J’y viens. Il se trouve que la dernière fois qu’on l’a vue vivante, c’était le vendredi en huit, en compagnie d’un homme qui vous ressemblait.

Le commissaire le fixa.

    • Vous n’étiez pas un de ses clients, par hasard?

    • Je ne l’ai jamais vue, mentit Fox.

Marleau se cala dans son fauteuil qui grinça.

    • C’est embêtant, ça… Pourtant, ses copines ont dressé un portrait-robot qui colle drôlement à votre signalement.

Le commissaire lui lança un regard dubitatif.

    • De surcroît, des caméras vidéo ont enregistré à cette heure-là les déambulations d’un homme à peu près dans votre genre.

Nathanaël sentit une sueur froide lui descendre le long de l’échine.

    • Vous mentez très mal, monsieur le psy, soupira le policier en croisant les doigts. Je pourrais vous confondre avec les camarades de travail de cette pauvre fille ; je pourrais vous mettre en détention provisoire, mais je ne le ferai pas.

    • Pourquoi ?

Le commissaire fit pivoter son fauteuil de gauche à droite.

    • Comment trouvez-vous mon bureau ? Il est exactemnt comme celui que vous décriviez dans votre roman, non ? !

Fox resta coi. Marleau posa ses mains sur la table de métal.

    • Moi je trouve que oui.

Il mit son menton dans la paume de sa main et le dévisagea.

- Quelle imagination ! On dirait que vous êtes déjà venu ici. Vous m’épatez ! Vous pratiquez sans doute le voyage astral comme les adeptes du Septième Ciel. Au fait, on a en retrouvé dans le sang de cette pauvre malheureuse.

Fox baissa les yeux.

    • Vous n’avez pas répondu à ma question.

    • Il est très bien votre bureau : un vrai bureau d’enquêteur ! Désolé, je ne suis pas devin et je ne pratique pas le voyage astral. Et je ne m’immisce pas dans la tête des gens.

    • Ah ! Dommage. Je croyais pourtant, comme romancier…

Il soupira.

    • Je vous envie, continua l’inspecteur. Moi, voyez-vous, je suis toujours pris dans la même routine : on arrête des mecs, on les questionne, ils nient, mentent puis craquent. On les enferme, ils ressortent, on les rechope, toujours les mêmes gueules de tarés. Et c’est reparti pour un tour. Parfois, heureusement, il y a des variantes… du nouveau.

    • Qu’est-ce que vous sous-entendez ? Si vous avez des soupçons, arrêtez-moi ! exigea Fox.

    • Non, ce serait trop facile. Et puis il n’y aurait plus de suspense.

    • A quoi jouez-vous ?

    • Vous vous croyez plus important que vous en avez l’air.

Il le toisa et fit mine de ne pas saisir l’allusion. Le ton de sa voix baissa d’un cran.

- Que vous l’ayez sautée ou butée, je m’en contre-fous.

    • Qu’est-ce qui vous intéresse alors?

Un petit rire nerveux siffla entre les dents du commissaire et se transforma en quinte de toux.

    • Je vois. Vous voulez que je serve d’appât.

    • C’est vous qui le dites.

Marleau croisa la pointe de ses doigts en forme de triangle et dit d’une voix paisible :

    • Je ne vous retiens pas. Vous êtes libre.

Il lui tendit une feuille pour récupérer son ordinateur à l’entrée. Fox resta interdit. Lorsque, enfin, il s’en saisit ou plus précisément l’arracha de ses mains, le commissaire l’interpella d’une manière presque affectueuse.

    • Vous avez besoin de beaucoup de chance. Beaucoup.

8 janvier 2016

Roman-feuilleton : RAIN BIRD (5)

Classé dans : Non classé — admin @ 11:34

p { margin-bottom: 0.21cm; direction: ltr; color: rgb(0, 0, 0); text-align: left; }p.western { font-family: “Times New Roman”,serif; font-size: 12pt; }p.cjk { font-family: “Andale Sans UI”,”Arial Unicode MS”; font-size: 12pt; }p.ctl { font-family: “Times New Roman”,serif; font-size: 12pt; } Je publie aujourd’hui le chapitre 5 de mon roman feuilleton : Rain Bird

5.

La file d’attente se prolongeait jusqu’au trottoir. L’heure de la sortie des bureaux n’était pas encore commencé et cependant la boulangerie ne désemplissait pas. Fox prit place à l’intérieur de la file. D’autres clients vinrent la grossir. Le métro les régurgitait par grappes sur la placette en forme de pointe de couteau. Le flux des voitures remontant de la capitale butait contre elle et se scindait en deux, reflet à cet égard de l’identité biface de cet ancien village devenu un nouveau bobo-land. À droite se trouvait la partie populaire, artisanale, industrieuse avec ses ateliers reconvertis en lofts, avec ses garages et ses sentes serpentant parmi les maisons. À gauche, la partie résidentielle, pavillonnaire, plus ancienne, tournée vers le bois.
Fox habitait à la lisière de ce quartier, sous le coteau surplombant le cimetière. Il avait racheté sa curieuse bicoque de grès à un original qui lui avait laissé pinceaux et chevalet. Comme s’il avait deviné en lui un compagnon de fortune.
Il n’avait pas trahi ce pacte. Même après avoir acheté avec Judith un pavillon un peu plus haut, il venait y écrire et peindre. C’était son « refuge », comme il l’appelait. C’est là qu’il aimait à s’isoler quand il y avait de l’eau dans le gaz dans son couple. Heureusement qu’il n’avait pas cédé pour le revendre, en dépit des offres des agences immobilières.

Fox se retourna pour mesurer l’allongement de la file. Les visages de ceux qui attendaient lui étaient familiers pour la plupart. Cela faisait maintenant quinze ans qu’il habitait dans cette ville. Et pourtant, quelque chose en elle continuait de lui échapper. Ce qu’il appelait le « génie des lieux ». Depuis longtemps, il était convaincu que celui-ci se trouvait tout entier dans le bois dont la ville était issue et autour duquel elle avait fini par se déployer. Ce bois qui, jadis, occupait l’essentiel du territoire, demeurait comme une sorte de terra incognita protégée par des barbelés, à cause des fontis et crevasses aussi nombreux que des trous dans un gruyère.

Un homme aux cheveux blancs, un rubis au lobe de l’oreille gauche, le salua. Fox en fit autant même s’il n’était pas sûr de bien l’avoir reconnu. Mais où diable l’avait-il croisé ? Le temps avait passé ; il n’était plus l’anonyme étranger de naguère.

Le portable vibra dans sa poche. C’était Judith. À sa voix, il comprit qu’elle voulait le voir sur-le-champ, qu’elle ne disposait que d’une heure avant son prochain patient et qu’il ne fallait pas qu’il soit en retard.

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