Le blog de Fulvio Caccia

24 janvier 2016

Roman-feuilleton: Rain Bird (16)

Classé dans : Actualité — Tags :, — admin @ 18:46

La chute d ela maison-Dieu16.

Fox ne voulut pas ouvrir tout de suite l’enveloppe kraft laissée par Myriam, d’autant que c’était la seconde “pochette-mystère” qu’il décachetait en deux jours ! Il craignait qu’à l’instar de la lampe d’Aladin, un malin génie ne s’en échappe et l’embrouille à nouveau. Or la conscience claire était essentielle à la conduite de son action.

Il chercha un environnement approprié qui lui servirait d’écran ou de contre-feu. En tout état de cause, le seul endroit qui lui semblait le mieux à même de neutraliser l’effet pernicieux que pouvaient présenter ces notes - on ne savait jamais ! - était précisément là où le corps de Driss avait été découvert : le parc de Beaumont.

Le soleil était déjà haut dans le ciel lorsqu’il arriva devant le grand mobile de l’oiseau de métal. L’artiste avait voulu imiter Calder mais l’ensemble, constitué de tubes d’aluminium, était tout en angles obtus et solidement rivé à trois blocs de ciment coulés dans la terre. Rien à voir avec la diaphane légèreté du génial Américain.

Ah, si cet oiseau de malheur pouvait parler ! soupira Fox. Devant lui, les enfants étaient descendus de l’oiseau métallique et jouaient au foot sur la pelouse ou dans les allées. Sur le banc attenant au sien, derrière le couloir vitré de la bibliothèque, quelques mères trentenaires échangeaient sur l’imminence de leurs vacances. La journée se prolongeait nonchalante. Dans l’aire de jeux, des enfants glissaient dans le toboggan ou se balançaient ; certains, plus hardis, s’agrippaient à une sorte de toile d’araignée de cordes grossières.

Lui aussi se trouvait au centre d’une toile mais, contrairement aux enfants qui finissaient par retomber sur leurs pieds, il avait l’impression d’y être immobilisé par une volonté supérieure à la sienne, incapable de bouger. Qui lui porterait le coup de grâce ? Judith, sa propre femme? Myriam, la belle enjôleuse ? Ou encore Marleau, son ombrageux challenger ? L’imaginer ainsi en funambule en train de faire des pointes sur un hypothétique filet tendu entre ciel et terre le fit pouffer de rire.

Il prit alors l’enveloppe et versa son contenu sur le banc. S’en échappèrent un petit cahier de notes relié en cuir aux motifs dorés dont la moitié des pages avaient été arrachées, quelques brouillons de lettres, le rapport de l’agence de détective avec en annexe le rapport de police et l’acte de décès auquel s’ajoutaient une brève et une photo. C’était le portrait d’un homme jeune, sur un balcon, portant une chemise blanche et les cheveux mi-longs, qui regardait au loin, l’air nostalgique. Il le reconnut tout de suite : le même regard que celui de sa sœur. Au dos était griffonné d’une écriture nerveuse : « Driss, sur le balcon, Paris 2004 ». En revanche, il ne lui trouva aucune ressemblance, même lointaine, avec le héros de son roman.

Le rapport de l’agence ne fut pas moins éloquent. La bio de Driss illustrait à merveille l’itinéraire méritant d’un jeune surdoué issu de l’immigration. Né à Bondy, Yacine s’est vite fait remarquer par une scolarité hors du commun et son tempérement colérique. Le programme “banlieues” de Sciences po lui avait servi de tremplin. Il terminera dans les premiers de sa promotion. Sa thèse portait sur les théories du changement : l’Europe du XVIe siècle et le monde. Dans la foulée, il fut embauché un temps au cabinet du ministère des Affaires étrangères.

Ses relations avec les femmes étaient aussi compliquées. Le rapport mentionnait des relations en pagaille mais aucune de stable, sauf une en 2002 avec une camarade de promotion, une certaine Julie avec laquelle d’ailleurs il avait partagé un appartement. C’est elle sans doute qui avait paraphé la photo.

Après, on le retrouva aux Etats-Unis où il travailla quatre ans ; il revint précipitemment en France et enseigna brièvement au lycée avant d’être recruté par la direction des renseignements généraux. Sa mort était survenue juste avant sa prise de fonction. L’autopsie conclut à un suicide, par sectionnement de la carotide.

Le rapport resta vague sur les causes de sa mort. Quelques pistes furent évoquées dont celle du dépit amoureux et une tendance à la dépression. Ce qui lui avait déjà valu des séjours prolongés en HP. Certains anciens collègues le disaient particulièrement affecté par son licenciement. En effet, l’agence qui postulait pour le renouvellement d’un contrat avec le Pentagone aurait estimé ne pouvoir conserver dans ses rangs un employé dont l’origine et le nom risquaient de compromettre leurs chances. Interrogée, la direction de la société avait jugé « farfelue » cette conclusion et expliquait que c’est pour des raisons d’incompétence et d’absentéisme que Driss Yacine avait été remercié. Le rapport s’achevait abruptement sans proposer de pistes de réflexion, ni faire de rapprochements entre sa mort subite et son embauche par la DRG.

Fox referma le dossier et se passa la main dans les cheveux. En fait, les rédacteurs du rapport n’avaient fait que reprendre les conclusions de la police qui étaient d’ailleurs annexées ! La belle Myriam avait dû payer le prix fort pour ce rebâchage.

Fox feuilleta le cahier. Pourquoi ces feuillets manquaient-ils ? Qui les avait arrachés ? Driss ou quelqu’un d’autre qui ne souhaitait pas que leur contenu soit révélé ? Le reste présentait des listes de courses, quelques notes, des rendez-vous d’embauche. Il y avait aussi le sommaire de choses à faire ainsi que les titres de livres à lire : intitulés ornés de dessins pornographiques dont certains particulièrement réussis. Puis, égrenées au fil des pages, des dates avec l’adresse de sites de rencontres, de cafés et des prénoms de femmes : Nancy, Edwarda, Priscilla, Rosalie…

Nathanaël sourit. Non content de les baiser, il les évaluait en fonction de leurs performances avec un système d’astérisques. Rosalie, par exemple, était la plus étoilée ! Mais difficile de reconstituer un itinéraire avec ce fatras d’écriture en pattes de mouches et de rendez-vous coquins, glanés sur Internet. C’est alors qu’une date retint son attention, elle était griffonnée à la va-vite à l’avant-dernière page du cahier, dans un coin, comme un pense-bête : 7 août. Et juste à côté, à peine visible : l’adresse du parc. Il n’y avait pas d’heure ni de prénom de femme, cette fois. Fox relut plusieurs fois le carnet pour vérifier de ne pas omettre de détails.

Quelque chose de sa vie lui échappait, comme cette enquête. L’histoire de ce roman qui rebondissait cinq ans plus tard ressemblait fort à un retour du refoulé. Qu’avait-il donc mis au jour dans son livre qu’on lui demandait aujourd’hui de tirer au clair ? Quel secret avait-il débusqué ?

Fox se gratta furieusement la tête : répondre à cette question, c’était aussi interroger sa propre motivation. L’une et l’autre se trouvaient par trop intriquées pour les résoudre avec sérénité. C’était comme si Driss était son double. Et il l’était sans doute. Il se redressa. Basta !

La colère contre lui-même se calma. La priorité était de résoudre le « problème Driss » avant la rentrée, sinon sa nouvelle carrière s’en trouverait compromise. Nous étions à la fin juillet, il lui restait quelques semaines pour tout boucler.

Il se passa à nouveau la main dans les cheveux. Par quoi devait-il commencer ? L’hypothèse qu’il puisse y avoir un blog était battu en brèche par le rapport qui attestait son absence des réseaux sociaux ; au point que Nathanaël se demandait s’il fallait reprendre l’enquête du détective privé de zéro. Il n’avait pas l’expérience, ni le temps ni l’énergie d’un privé. Il se devait de trouver une autre manière, complètement différente, mais laquelle ? Il en était là dans ses réflexions lorsque Mme Bourgeoys traversa son champ de vision, plongée dans un livre.

  • On ne dit pas bonjour aux amis ?!

La vieille dame s’arrêta net, se retourna et sourit.

  • Excusez-moi, Nathanaël, j’étais dans mes pensées.

  • Vous n’êtes pas partie en vacances?

  • Vous savez bien que je les prends à la rentrée. À mon âge, mieux vaut profiter de l’arrière-saison, c’est moins cher et plus calme. Et vous?

  • Je dois d’abord terminer mes travaux avant la rentrée, et je ne sais pas comment y arriver…

  • Je connais un excellent menuisier qui serait disponible : il fait tout. Je l’ai fait travailler dans mon appartement. Une perle ! Si vous voulez, je vous donnerai son numéro.

Fox acquiesça.

  • Qu’est-ce qui vous passionne tant dans ce livre ?

Elle regarda autour d’elle et se rapprocha discrètement.

  • Justement, j’allais vous en parler.

Elle chuchotait comme si elle était sur le point de confier un secret.

  • Vous avez entendu parler du comte de Beaumont. Dans la réserve de la bibliothèque, on a retrouvé trois exemplaires de ses Mémoires. On a publié un article dans le journal communal à ce propos. Comme l’histoire locale est un peu mon dada, je me suis fait mettre un exemplaire de côté. Il y a un passage qui peut vous intéresser. Lisez.

Intrigué, Fox prit le vieil exemplaire dans ses mains et commença à lire. Dans ses Mémoires, le comte évoquait une séance de spiritisme particulièrement houleuse où une participante avait vu le corps d’un homme dans le jardin. La description du lieu où on avait trouvé son cadavre ainsi que l’aspect physique de la supposée victime correspondaient point par point à l’« affaire Driss ». Bien sûr, à l’époque, on ne trouva aucun cadavre. Fox voulut prendre des notes sur son calepin, mais Henriette l’en empêcha.

  • Ne vous donnez pas cette peine. Je vous ai fait faire une photocopie.

  • Vous aussi, vous êtes une perle !

Il feuilleta à nouveau le livre, cherchant quelques indices supplémentaires.

- Tout ça est très curieux. Je pourrais vous l’emprunter ?

Henriette acquiesça d’un air entendu.

  • Je ferai mieux. Je vous écrirai une note pour faire avancer « notre » enquête.

Néanmoins, un détail semblait encore la chiffonner.

  • Vous n’avez rien remarqué d’autre ?

Elle le regardait, anxieuse.

Fox haussa les épaules.

  • Tout est curieux dans cette histoire : la coïncidence, les lieux, la ressemblance physique…

  • Je ne parle pas de ça ! Je veux parler de la date de l’expérience spirite !!!

Le front de Fox se plissa. Il rouvrit le livre. La relation était datée du 7 août 1908.

Mon nom éclate dans la ville
avec son éventail de couleurs hallucinées.

Ma signature griffe
le moindre espace libre.

Tout le monde connaît mon nom

Mon nom est un masque.

Je le porte pour choquer, pour provoquer

À travers lui, j’observe

J’ai beau faire, ils m’ignorent

ils me dédaignent en secouant la tête

Ils ne font pas attention à moi

J’ai beau faire, je suis invisible pour eux

Seuls ceux qui sont comme moi me reconnaîtront

Je le perçois à leurs yeux qui pétillent

Sur les lèvres, s’esquisse un sourire radieux

Ils savent que je suis des leurs

C’est notre secret au vu et au su de tous

Nous sommes de la même famille

Nous appartenons au même jeu

Eux et moi.

21 janvier 2016

ROMAN-FEUILLETON : RAIN BIRD (14)

Classé dans : Actualité — Tags :, , , — admin @ 9:54
La tempérance
Jamais 13 sans quatorze. Dans le Tarot la 14e carte, c’est la Tempérance qui est représentée dans sa version la plus commune par une jeune fille versant l’eau d’un récipient dans un autre contenant du vin - avec le sens d’atténuation, d’adoucissement de ce qui est trop excitant.

Je vous rappelle la proposition formulée au début de cette année. Depuis le 4 janvier, je publie chaque jour (lorsque je n’oublie pas) les les trente-trois chapitres de ce roman inédit sur mon site www.fulvio-caccia.com. ici vous ne lirez qu’un extrait . Si vous voulez lire la suite vous n’aurez qu’à cliquer sur le lien du blogue. A bon entendeur, salut !

14e jour

14.

Il avait recommencé à pleuvoir. Nathanaël ouvrit son parapluie. Les gouttes de pluie crépitaient sur la toile. Décidément, ce roman s’incarnait sous toutes sortes d’avatars parmi les plus inattendus. Lui qui l’avait écrit pour s’en séparer, voici qu’il lui revenait en pleine figure comme un boomerang.

Son éditeur lui avait laissé un message sans ambiguïté. C’était le rachat des anciens exemplaires ou le pilon. Son premier mouvement avait été de l’envoyer balader ; puis il s’était ravisé. N’était-ce pas l’occasion de mettre son livre « hors d’état de nuire » ? Après tout, ne valait-il pas mieux qu’il ravale son amour-propre et qu’il s’occupe lui-même de sa diffusion ? Pour les happy few uniquement. Ceux qui étaient vaccinés contre les poisons.

Il ralentit le pas devant ce qui avait dû être une épicerie dont la vitrine était tapissée de coupures de journaux et d’affiches. Au fond, sur un présentoir, les dernières publications : La vérité sur la mort de Marylin Monroe, Les racines grecques des Roms, Violences dans les cités : pourquoi ? Mon frère jihadiste. Il entra, accompagné du son de cloche caractéristique de l’ouverture d’une porte. Derrière le bureau, un homme sec au visage émacié et aux cheveux blancs leva la tête. Devant lui, à sa gauche, au téléphone, l’attachée de presse, une jeune femme blonde. À sa droite, un grand échalas aux longues moustaches à la d’Artagnan, lui fit un bref signe de la tête. Sur l’écran, la maquette d’un livre dessinait ses contours multicolores. Le trio formait la cheville ouvrière des Editions du hasard.

Ayant terminé sa conversation, Emilie se leva et lui colla une bise sonore juste au moment où le campanile de l’église à côté sonna 13 h. “Vous déjeunez avec nous, à moins que… » Elle regarda l’homme aux cheveux blancs qui s’était calé dans son fauteuil. Emilie eut un imperceptible mouvement de recul, comme quelqu’un qui vient de se souvenir de ce qu’il ne fallait pas dire. Elle sourit de nouveau : “Je vous laisse, je crois que vous avez à discuter…”, puis elle se tourna vers le mousquetaire qui avait enfilé son veston et attendait devant la porte. La petite clochette résonna à nouveau.

« Il faudrait bien qu’un jour je fasse enlever cette putain de cloche », grommela l’homme aux cheveux blancs qui, dans l’intervalle, s’était levé. Mario Dumas lui désigna du menton une pile de cartons puis ouvrit ses larges mains pour désigner l’espace réduit.

    • Je n’ai plus de place et les temps sont vraiment durs. Les distributeurs ne prennent plus de tirages inférieurs à 1000 exemplaires.

Nathanaël haussa les épaules.

  • J’espère que tu as pu tout rassembler.

  • Tout ce qui n’a pas été vendu ou détruit est là.

Il tapota la pile de cartons comme s’il s’était agi d’un enfant. Moue de Nathanaël.

  • Tu n’y as jamais vraiment cru à ce livre.

Mario le regarda d’un air renfrogné.

- Ce n’est pas moi, c’est le diffuseur qui n’en voulait pas de ton roman. Il trouvait que cela faisait désordre dans mes collections. J’ai dû m’en occuper moi-même.

Il s’assit, comme accablé.

    • Je te l’ai déjà dit. La fiction, ça ne marche plus aujourd’hui, surtout pour les petits éditeurs. Plus de 500 romans dont 200 premiers romans chaque automne ! Et sans parler des récidivistes ! En tout, tous genres confondus, c’est 60 000 titres par an. Plus de 300 millions de volumes - tu te rends comptes ! - dont la moitié part au pilon le mois suivant la parution !

    • Alors pourquoi tu l’as publié ?

    • Parce que je pensais que tu avais du réseau.

    • C’est drôle, dit Nathanaël avec ironie, je croyais la même chose de toi.

    • Ne fais pas le malin, ricana Mario.Tu sais bien ce que je veux dire.

    • Attends ! J’ai fait plus que ma part pour faire connaître ce satané livre !

    • Je sais, mais l’édition, c’est du commerce : pas une œuvre de bienfaisance.

    • Justement ! Tu es censé “publier et vendre”, comme c’est stipulé dans le contrat. Tu n’es pas un grand commerçant ! C’est le moins qu’on puisse dire !

Fox se rapprocha de lui.

    • Tu sais ce que tu es ?

    • Un vendeur de soupe. Voilà ! Et de gauche de surcroît. Du système libéral, tu as pris tous les vices et aucune des vertus. Tu veux faire des coups. Tu sors le grand jeu comme eux. Mais tu n’as aucun sens du risque. Et encore moins d’imagination. Tu n’as même pas de ligne éditoriale. Tu publies tes livres d’histoire, tes essais universitaires dont personne ne veut ! Pas étonnant qu’on ne parle pas de toi.

- Dis donc, monsieur l’auteur, répliqua Mario, tu te prends pour qui ? Où tu veux en venir ? Tu savais bien que la fiction n’était pas notre rayon.

- …

- Maintenant, tu le sais. On s’est trompés, voilà tout.

Il regarda sa montre et changea de ton.

    • J’ai un rendez-vous dans dix minutes.

Fox toisa à son tour la masse de cartons.

    • Je vais appeler un taxi.

Mario lui tendit le téléphone et la carte de visite de la station de taxi la plus proche.

    • Tu ne m’as toujours pas dit combien j’avais vendu de livres, demanda Fox.

Mario haussa les épaules.

    • Tu veux vraiment le savoir?

Son interlocuteur leva les bras au ciel.

    • Evidemment. Ce n’est pas une oeuvre de bienfaisance!

L’éditeur ouvrit un classeur d’où il extirpa une chemise écornée à son nom. Il en tira des feuilles en accordéon qu’il détacha en suivant les pointillés. Fox regarda la feuille. Ses sourcils se froncèrent.

  • Je n’y comprends rien.

    • C’est le compte rendu du distributeur. Tu as vendu 133 livres en tout. Et cette colonne, ce sont les livres qui sont revenus, tu vois.

    • Donc ?

    • donc tu en as vendu… 74 en 2008, 32 en 2009, 17 en 2010, 10 en 2011 et 0 en 2012…

    • Ce n’est pas très clair. Qui me prouve que ces chiffres n’ont pas été trafiqués?

Il le fixa dans le blanc des yeux.

    • Personne.

Nathanaël se massa le menton.

    • Tu me dois donc 266 €, que je vais soustraire du rachat du stock.

Il prit son carnet de chèques et commença à le remplir.

    • Comme tu n’en feras rien, ajouta-t-il, je te propose de reprendre aussi mes droits.

Mario haussa les épaules, fouilla dans le dossier et déplia le contrat, le biffa, le signa en inscrivant sur toute la longueur de la diagonale “Résiliation de contrat” puis le lui remit ostensiblement.

    • De toute façon, notre contrat tombait à échéance l’an prochain.

    • Et voici le chèque pour mes livres. Nous voilà quittes.

L’éditeur le déposa dans son tiroir dont il retira une enveloppe.

- Tiens, avant que tu partes, tu as reçu ce courrier.

Le sceau de la poste le faisait remonter à six mois.

- Heureusement que je suis passé par là, répliqua Nathanaël.

Mario bougonna. Le taxi arriva sur ces entrefaites. Il avait cessé de pleuvoir. Fox sortit les cartons et les mit dans le coffre. C’est dans le taxi qu’il décacheta la lettre.

Monsieur,

J’ai entendu parler de votre roman en décembre dernier. Depuis, j’ai tout fait pour me le procurer. En vain. Mon libraire m’a dit qu’il était indisponible. Finalement un ami l’a trouvé chez un revendeur. J’étais très curieuse de le lire. Et de fait, à peine l’ai-je eu entre les mains que je l’ai dévoré. Sa lecture m’a bouleversée. Ce n’est pas seulement à cause du style ou de l’intrigue. Les faits, le lieu et le personnage principal que vous mettez en scène m’étaient familiers, ô combien, puisqu’il s’agit de la vie de mon propre frère. Comment avez-vous réussi à connaître à ce point son parcours, lui qui était le secret incarné ? Je précise que votre correspondante n’est autre que la soeur de Driss Yacine, celui que l’on a retrouvé mort dans ce parc que vous décrivez.

Or, bien que vous ayez su restituer l’ambiance délétère de ce moment, en revanche, vous avez laissé filer de nombreuses incorrections, omis des détails importants, inversé des faits : bref, vous avez travesti la vérité et caricaturé la vie de Driss en le décrivant comme un être lâche et cupide. Mon frère était tout l’opposé. De quel droit vous permettez-vous de faire mentir ainsi la réalité ? Je sais que les romanciers se prennent volontiers pour Dieu. Aussi, et bien qu’il faille tenir compte de l’avertissement selon lequel, comme au cinéma, toute ressemblance avec les faits et personnes évoqués soit purement accidentelle, je trouve que là vous avez poussé le bouchon un peu loin.

Je pourrais vous poursuivre en justice pour diffamation. Mais, tout compte fait, cela ne servirait qu’à attirer l’attention sur votre roman et créerait la controverse autour du passé de mon frère, laquelle n’a pas lieu d’être.

Je vous propose donc un marché : écrire les circonstances de la mort de Driss. C’est votre droit de romancier le plus strict de refuser ma proposition. Mais à votre place, j’y réfléchirais par deux fois. Comme je me doute que vous ne roulez pas sur l’or – à moins que vos romans vous aient octroyé des royalties telles qu’il deviendrait alors rentable de vous attaquer –, j’ai choisi cette solution qui rend hommage à votre talent de conteur, qui est réel, tout en rétablissant certaines vérités autour de mon frère. Vous pourrez utiliser un pseudonyme si cela vous chante. Voici plus bas mon adresse.

Dans l’attente de vos nouvelles, je vous prie, monsieur l’auteur, de recevoir mes salutations.

Myriam Yacine

20 janvier 2016

Roman feuilleton : Rain bird (13)

Classé dans : Actualité — Tags :, , — admin @ 11:05
13.
Sur l’écran de l’ordinateur apparurent des strates de vert en grands aplats dansants. Leur succédèrent les frondaisons éblouies de soleil, un étang filmé dans un angle improbable, un fragment de ciel scandé par le halètement d’une respiration.
- David, tu me donnes le mal de mer !
De grandes jambes poilues dans des sandales crevèrent l’écran, accompagnées d’une voix nasillarde.
- Ça ne te rappelle rien ?
Dans la succession saccadée de perspectives tronquées, d’arbres en enfilade, Nathanaël eut un pincement au cœur; il reconnut le parc Lafontane. Sa jeunesse repassait ainsi devant ses yeux. A l’époque, son logement se trouvait au pied de ce grand espace vert de l’est de Montréal.
- Ne dis rien ; tu n’as encore rien vu !
Brusquement émergea une scène en plein air. Il y eut des applaudissements. L’image sautilla encore, comme si David montait sur un gradin, puis le silence s’imposa tandis que montaient les harmoniques scintillantes et graves du clavecin. Nathanaël n’eut pas de peine à reconnaître le jardin de verdure qui jouxtait l’étang et aussi les premiers accords des Barricades mystérieuses de François Couperin. Une jeune femme exécutait le morceau avec maestria devant la foule recueillie.
- N’est-elle pas magnifique ? chuchota David. Un beau visage ovale tout à sa tâche remplit l’écran. Elle était concentrée et sa peau très blanche répondait à sa chevelure blonde ramassée sur sa nuque en un sage chignon.
- Magnifique ! La fille autant que la musique.
Nathanaël fit une pause.
Je comprends mieux pourquoi tu veux rester là-bas!
Il y eut encore un long moment de silence pendant lequel la musique répondait au bruissement du vent.
Elle s’appelle comment ?
Anna Joe.
Elle n’est pas de Montréal ?
Non, elle vient d’arriver de Norvège. En fait, elle est américaine.
Où l’as-tu rencontrée ?
A un arrêt d’autobus dans l’ouest de la ville. Tu t’imagines, elle parle cinq langues !
Dis donc, grommela Fox, tu n’étais pas supposé apprendre l’anglais, toi ?
Arrête, p’a ! rétorqua David.
Des murmures de réprobation se firent entendre autour.
Je vais m’éloigner pour te parler, dit-il un ton plus bas. Anna en a encore pour vingt minutes.
Et tu ne vas pas rester jusqu’à la fin du concert ?
Je l’ai entendu dix fois déjà !
Il y eut encore le bruit des pas ; la musique s’éloignait puis il vit les doigts de son fils coincer la tablette sur une table de pique-nique.
Tu n’as pas peur que ça tombe, ton truc ?
Je le fais souvent.
Avec tes potes des Lys, encore ?
Le regard de David devint fuyant.
Pas seulement.
Nathanaël secoua la tête.
Maintenant, que comptes-tu faire ?
Eh bien… devenir imprésario !
Quoi ?
Agent d’artiste.
C’est pour elle ? Mais tu ignores tout du métier !
Je vais apprendre.
Tu ne devais pas t’inscrire à la fac en journalisme à la rentrée?
Je ne me sens pas capable. Je n’ai pas le niveau.
Arrête tes conneries. Tu l’as largement.
Je ne suis pas un intello comme toi, p’a.
Il ne s’agit pas de ça, mais de savoir ce que tu veux faire vraiment.
Je te l’ai déjà dit.
Tu te fous de moi !
Je suis sérieux. Je suis en train de constituer mon réseau. Ce concert, c’est moi qui l’ai planifié.
Mais en attendant, comment vivras-tu ?
On se débrouillera.
Je te préviens, ta mère veut te couper les vivres. Ce que je te donne ne suffira pas car je ne suis pas encore installé pour travailler.
T’inquiète.
Justement, je m’inquiète !
Tu es drôle. Ne m’as-tu pas répété de ne jamais renoncer à ses rêves ?
Mais pas de succomber à une tocade.
Anna Joe n’est pas une tocade. Je l’aime!
Oui, aujourd’hui, mais demain ?
Arrête de projeter tes propres échecs sur moi. Est-ce ma faute si maman et toi vous vous êtes séparés ?
Ne détourne pas la conversation, veux-tu !
Je ne la détourne pas, je te rappelle simplement que tu as changé de pays parce que tu l’avais rencontrée !!! Et tu t’inquiètes de moi maintenant ??? Je rêve !
Mais c’était une autre époque. Aujourd’hui, c’est différent.
C’est pareil ! Il y a toujours des connards qui te prédisent que tu es un raté si tu ne fais pas comme les autres. Mais moi, je ne veux pas faire comme les autres. Je veux faire comme… comme toi !

Nathanaël aurait voulu réagir mais il se rendit compte que c’était peine perdue. Dans le fond, il savait que David avait raison. Il se contenta de hocher la tête. Ils se regardèrent un moment comme des chiens de faïence à plus de 4 000 km de distance. David avait changé, mûri. Quelques mois à peine avaient suffi. Son regard pointait maintenant vers le ciel. Il était contrarié. C’était sa manière de l’exprimer, Nathanaël le savait.
Que fixes-tu ainsi ?
Un vol de mouettes.
Par la tablette numérique, il percevait leurs piaillements qui se mêlaient aux cris des enfants : une tapisserie sonore qui lui rappelait le temps où il fréquentait lui aussi ce parc. Un ballon multicolore rebondit sur la table et faillit renverser le mobile. Un petit blondinet s’approcha, s’empara du ballon et disparut aussitôt.
Il ne dit même pas merci, s’étonna David.
Tu faisais pareil quand tu étais petit.
Tu veux toujours avoir le dernier mot.
Je suis ton père.
Ça, je l’avais compris.
Il y eut un autre moment de silence entre eux.
Excuse-moi. Je suis à cran. Il m’arrive toutes sortes de choses.
Je t’écoute.
Et en quelques mots, il le mit au courant de ses mésaventures en éludant l’aventure avec la prostituée. David écouta attentivement ce que racontait son père qui conclut en lui demandant s’il connaissait Driss Yacine. David hocha la tête.
Mais il était pourtant dans le parc cette nuit-là du 6 août.
David leva les yeux au ciel.
Mais tout le monde sautait la barrière ! Des gens des Lys comme d’ailleurs.
Nathanaël devint soupçonneux.
Toi aussi, David ?
Il le vit hocher la tête.
Mais bien sûr ! Il y avait même Hadrien…
Le fils du maire ?
Evidemment ! Et Marc, Gilou, Bébert, Pat…
Que faisiez-vous donc ?
On buvait des coups. On fumait des joints. On se racontait des histoires. On lutinait les filles. On déconnait, quoi.
C’est tout ?
Mais enfin, qu’est-ce que tu crois ? Qu’on faisait des messes noires ???
Nathanaël se gratta la tête.
Tu es sûr ? Tu ne me racontes pas de bobards.
David leva à nouveau les yeux vers le ciel.
Pourquoi je t’en raconterais ? Ce que faisait ce connard dans le parc cette nuit-là, je n’en sais foutre rien. En tout cas, personne de notre bande n’y était. C’était l’été, souviens-toi. Une bonne partie d’entre nous était parti à Bayonne.
Bizarre. Alors pourquoi ce flic me colle ce cadavre sur le dos ?
Mystère et boule de gomme !
Un long silence s’installa entre eux.
À propos de souvenir, j’ai rencontré une femme qui te connaît. C’est la mère d’une soprano qui travaille avec Anna Joe.
Comment s’appelle-t-elle ?
Corine, Treber ou Weber. un nom comme ça…
Corine !
En prononçant ce prénom, une nuée de souvenirs submergea Nathanaël : la bande d’amis, les FR, la revue. Corine en était la cadette. C’est à cette occasion qu’il avait fait sa connaissance. Brusquement, il avait été happé dans une sorte de tourbillon où se mêlaient les couleurs flamboyantes de l’automne, la pluie et le soleil à travers les nuages…
Papa ? Papa ? Es-tu là ?

15 janvier 2016

Roman feuilleton : Rain Bird (11)

Classé dans : Actualité — Tags : — admin @ 19:15

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13e jour

11.

Nathanaël retourna chez lui non sans une certaine appréhension. Il craignait que ses hallucinations ne le reprennent. Rien de tel ne se passa. Il défit sa valise, se prépara un café et alla inspecter les travaux du rez-de-chaussée. Ce qui lui restait à faire au fond n’était pas aussi important qu’il l’avait pensé. Cela étant, il n’y arriverait pas tout seul.

Il décrocha le téléphone et appuya deux fois sur la touche *. Sa messagerie était pleine. Comme celle du portable qu’il avait laissé délibérément à la maison. Parmi les messages des numéros verts, sans doute émis de plates-formes visant la publicité de fabricants de fenêtres et de volets roulants, deux toutefois retinrent son attention : son fils lui demandait de se brancher sur son smartphone et Marleau le convoquait à son bureau dès que possible. Le ton était sec et autoritaire.

Fox haussa les épaules et monta à l’étage. Là, une désagréable surprise l’attendait. Son bureau avait été visité : des livres par rayons entiers avaient été retirés de sa bibliothèque puis rangés dans l’ordre inverse, sa robe de chambre n’était plus accrochée à la même patère. D’autres objets avaient été déplacés. On aurait dit que les intrus avaient pris soin de tout ranger puis y avaient renoncé. D’abord Nathanaël crut à un cambriolage, mais il dut se rendre à l’évidence : son bureau et sa chambre avaient été fouillés dans la légalité ; l’attestait la convocation de police qu’il trouva dans son courrier. Un juron s’échappa de sa bouche. Il venait de constater que l’unité centrale de son ordinateur avait disparu.

Brusquement son anxiété monta d’un cran. Il ne fallait pas céder à l’émotion.

J’ai peur de ce que je vais y trouver. J’apprivoiserai ma peur.
Je la respire par tous les pores de ma peau. Ma peur de Lui
dessine des tableaux. Des aiguilles. Des impressions.
Des images dans la nuit… puis des corps. Pluie de corps et le
sang gicle sur les murs. A peine un cri, un râle qui traverse le
pavillon de mon oreille. Je l’entends encore : le cri qui monte
du ventre et qui me transperce. Est-ce moi qui ai hurlé ? Est-ce
l’ombre sur le mur ? Suffit. Rien n’est arrivé. Tout ceci
est un rêve. Je suis un rêve qui marche. Je suis et ne suis pas.

Il craignait que ses hallucinations ne le reprennent. Rien de tel ne se passa. Il défit sa valise, se prépara un café et alla inspecter les travaux du rez-de-chaussée. Ce qui lui restait à faire au fond n’était pas aussi important qu’il l’avait pensé. Cela étant, il n’y arriverait pas tout seul.

Il décrocha le téléphone et appuya deux fois sur la touche. Sa messagerie était pleine. Comme celle du portable qu’il avait laissé délibérément à la maison. Parmi les messages des numéros verts, sans doute émis de plates-formes visant la publicité de fabricants de fenêtres et de volets roulants, deux toutefois retinrent son attention : son fils lui demandait de se brancher sur son smartphone et Marleau le convoquait à son bureau dès que possible. Le ton était sec et autoritaire.

Fox haussa les épaules et monta à l’étage. Là, une désagréable surprise l’attendait. Son bureau avait été visité : des livres par rayons entiers avaient été retirés de sa bibliothèque puis rangés dans l’ordre inverse, sa robe de chambre n’était plus accrochée à la même patère. D’autres objets avaient été déplacés. On aurait dit que les intrus avaient pris soin de tout ranger puis y avaient renoncé. D’abord Nathanaël crut à un cambriolage, mais il dut se rendre à l’évidence : son bureau et sa chambre avaient été fouillés dans la légalité ; l’attestait la convocation de police qu’il trouva dans son courrier. Un juron s’échappa de sa bouche. Il venait de constater que l’unité centrale de son ordinateur avait disparu.

Brusquement son anxiété monta d’un cran. Il ne fallait pas céder à l’émotion.

J’ai peur de ce que je vais y trouver. J’apprivoiserai ma peur.
Je la respire par tous les pores de ma peau. Ma peur de Lui
dessine des tableaux. Des aiguilles. Des impressions.
Des images dans la nuit… puis des corps. Pluie de corps et le
sang gicle sur les murs. A peine un cri, un râle qui traverse le
pavillon de mon oreille. Je l’entends encore : le cri qui monte
du ventre et qui me transperce. Est-ce moi qui ai hurlé ? Est-ce
l’ombre sur le mur ? Suffit. Rien n’est arrivé. Tout ceci
est un rêve. Je suis un rêve qui marche. Je suis et ne suis pas.

13 janvier 2016

Roman-feuilleton : Rain Bird (10)

Classé dans : Actualité — admin @ 23:39

10.

La suggestion de Jim s’était avérée une riche idée. Tom était ravi de recevoir son frère et l’avait aussitôt emmené faire de la voile sur le grand lac où il avait ses habitudes. Nathanaël avait pu en profiter pour nager dans les eaux vertes et rafraîchissantes de cette grande réserve d’eau douce. Sa participation à la conduite du voilier se limitait à exécuter quelques manœuvres que lui demandait son frère. En réalité, Tom était son demi-frère. Son père l’avait eu de sa seconde femme, deux ans après le décès de sa mère. Fox l’avait très peu connu. Lorsque Tom avait voulu venir en France, il le reçut et l’aida à s’installer. Il resta deux ans à Paris. Ensuite, son frère partit en province en suivant Julie, sa compagne, qui y travaillait comme styliste dans une bonnetterie de la région. Ils avaient eu une petite fille, Marinette, qui nageait comme un poisson. Sa nièce et sa belle-sœur étaient parties passer l’été chez les grands-parents, laissant à demi vacant le grand appartement du centre-ville.

La venue de Nathanaël ne pouvait pas mieux tomber. Le temps maussade des premiers jours poussa son frère à l’emmener cueillir les champignons. Malgré les moustiques, ils remplirent un plein panier de cèpes et de trompettes-de-la-mort. Tom en profita pour lui confectionner un risotto à sa manière. Puis ce fut la visite dans le vignoble. C’était un pays d’eau, de rivières et de forêts. Nathanaël ne soupçonnait pas autant de variété, ni cette lumière qui pastellisait les coteaux.

Graduellement, son angoisse s’estompait ; les longues marches dans les bois le laissaient exténué mais la tête enfin vidée de ses hallucinations. Son frère s’était révélé un hôte exquis et discret, à mille lieux du garçon sauvage et un peu bourru qu’il avait accueilli.

En effet, Tom n’avait pas cherché à lui demander ce qui s’était passé avec Judith ni pourquoi la nuit il criait quand ses cauchemars revenaient le hanter. Le jour, il faisait semblant de rien et se contentait de lui parler de son projet de magasin, un commerce d’accessoires nautiques à l’orée du bois. Mais pour ce faire, il devait laisser son travail de professeur de sport au lycée. C’était un dilemme qu’il n’avait pas encore tranché. Pour l’instant, il se contentait de voir sa fille grandir et sentir le changement du vent sur le lac. Ce jour-là, le temps était au beau fixe et il était à la manœuvre. Un vent tournoyant l’obligeait à louvoyer.

    • Quel nom curieux pour ton voilier?

    • C’est papa qui me l’a suggéré. Il me disait : « Un jour, si j’ai un voilier, je l’appellerai le Trente ».

    • Je pensais que tu le détestais.

    • J’étais un petit con, et lui un vieux con ! C’était imparable. L’idée de fermer sa petite imprimerie le rendait exécrable.

Un ange passa.

    • Qu’est devenue la vieille casse où il rangeait ses lettres de plomb ?

    • Je ne sais pas. Ma mère a tout bazardé.

Tom le regarda en clignant des yeux car Fox se trouvait à contre-jour. Il avait oublié ses lunettes de soleil.

    • Tu aurais dû nous le faire savoir que tu y tenais !

Fox haussa les épaules.

    • À l’époque, je ne savais pas ce que je voulais.

    • Moi, répliqua Tom, je n’ai eu que des mauvais souvenirs rattachés à cette vieillerie.

Fox regarda le grand foc se gonfler.

    • Il m’avait mis une sacrée dérouillée ; j’avais renversé sa maudite casse.

    • C’est une gifle qu’il m’administra parce que j’avais perdu un de ses poinçons.

Ils se turent, écoutant le clapotis de la houle contre la coque.

    • J’avais une cachette de premier ordre lorsqu’il était en colère, répliqua Tom.

    • Où ?

    • Sous la vieille linotype. Encore une vieillerie qu’il avait récupérée. Il ne pensait jamais me voir là. Et pourtant j’étais à deux mètres de lui. Je le voyais rugir, la ceinture à la main.

    • Quant à moi, c’était dans la réserve de papier.

    • Au début, c’est là aussi que j’allais mais il a fini très vite par me débusquer. Je comprends maintenant : tu étais passé par là.

Ils rirent.

    • Il disait : « L’offset, c’est la mort du plomb », et maintenant, que dirait-il du numérique et des ebook!?

La brise avait fripé l’eau. L’embarcation se cambra en prenant de la vitesse.

    • Attention, on va changer de côté.

Et le gréement vira à babord tandis que Fox permutait de place avec son frère.

    • Je t’ai haï durant cette période. Dieu sait combien je t’ai haï.

    • Pourquoi ?

    • Papa pensait que tu allais reprendre l’imprimerie. Ensuite il n’a eu de cesse de me casser les pieds.

Il désouqua pour ralentir le voilier.

    • Il te citait souvent en exemple. Il était très fier de toi au point que j’en étais jaloux.

    • Pourquoi tu ne me l’as pas dit ?

    • Tu étais par monts et par vaux.

Tom s’arrêta, but une gorgée d’eau.

    • Il s’est senti en quelque sorte, comment dire… lâché.

Nathanaël hocha la tête.

    • C’est une vieille histoire. Il voulait que je fasse tout comme il avait décidé. Mais j’avais besoin de prendre ma place. Il n’en laissait à personne d’ailleurs ; tu le sais.

    • O combien !

Tom souqua.

    • Et maintenant, tu l’as trouvée ?

Tom avait un sourire narquois. Celui que Nathanaël connaissait bien lorsqu’il était enfant. Le vent était retombé et ils n’avaient plus rien à se dire. Tom se leva pour ajuster la voile et Nathanaël en profita pour aller à l’avant du voilier. Il voulait prendre un bain de soleil avant de plonger dans l’eau. Sa peau était blême. Le pont était tiède. Il s’étendit. Par-delà ses Ray Ban, il voyait le soleil danser au sommet du mât. Une brise puissante se leva, faisant carillonner les anneaux de métal du grand foc. Le voilier prit brusquement de la vitesse. On n’entendait que le bruit du gouvernail fendant l’eau. C’était une impression curieuse et apaisante, comme si le ciel et l’eau étaient en osmose au point où Nathanaël aurait eu du mal à distinguer leurs frontières respectives.

La conversation avec son frère l’avait plongé dans une délicieuse méditation à laquelle venaient l’arracher par moments la morsure du soleil sur sa peau et le vent qui, dans le même mouvement, l’atténuait. Le froid et le chaud, l’horizontalité, la verticalité, se trouvaient en équilibre. Un sentiment de bien-être, qu’il n’avait jamais éprouvé auparavant, l’envahit. C’était ça l’éternité. Un moment où l’espace et le temps se rejoignaient. Il songea au vers de Rimbaud puis à ce qui lui avait dit son frère.

La silhouette de son père, penchée sur sa casse d’imprimeur, se détacha du tréfonds de sa mémoire. Il le voyait tel qu’il était, bougonnant, comme à son habitude, sa main occupée à sélectionner les caractères dans un châssis de bois à cette fin, un grand tablier de cuir ceignait sa taille.

Qu’aurait-il pensé de lui ? Il le voyait déjà hocher la tête et dire d’un air sentencieux: “La vie, mon fils, c’est comme cette casse. A nous de décider dans laquelle on veut être”.

  • Et Dieu, rétorquait le jeune garçon qu’il était, dans quelle case est-il ?

Alors les yeux de son père se plissaient imperceptiblement. Un sourire ironique naissait sur son visage émacié. C’est comme, si par-delà la mort, son père l’invitait à trouver la clef de l’énigme.

  • Tu le sais bien.

Ce fut comme si une porte venait de s’ouvrir à l’intérieur de lui. Bien sûr, il le savait depuis qu’il le lui avait révelé gamin, par jeu ou par boutade; c’était la case trente évidemment. Pourquoi ? Parce que la case trente était vide. C’est par ce nombre que naguère les journalistes terminaient leur papier. Les typographes savaient qu’il n’ y avait pas de suite à leur article.

Nathanaël se tourna vers Tom tenant fermement le gouvernail. Son frère l’avait compris bien avant lui. Un vol de canards traversa le ciel. Le vent était retombé.

    • On dirait que l’on va rester en rade.

    • T’inquiète. J’ai toujours le moteur. Avec le vent, même lorsqu’il n’y en a plus, il y en a encore.

Le voilier, il est vrai, continuait d’avancer en silence mais beaucoup plus lentement. Ils rentrèrent au quai vers 20 h. Ils prirent place dans la petite C3 jaune et filèrent vers la ville. Plus tard, ils iraient dîner dans un restaurant que Tom avait déniché au bord du lac. Le lendemain, Nathanaël prendra le train pour rentrer.

Roman-feuilleton: RIN BIRD (9)

Classé dans : Actualité — Tags :, — admin @ 5:15

9.

  • Vous avez été drogué. Vous vous en doutiez, non ?

Jim avait mis son poing sous le menton et regardait Fox, goguenard. Celui-ci venait de lui raconter les circonstances qui avaient précédé ses hallucinations.

  • Voyant que vous n’y arriviez pas, la fille vous a donné une de ces drogues de synthèse qu’elle devait prendre elle-même en vous disant que c’était du Viagra !

Courbé dans son fauteuil de cuir, il avait posé ses bras sur ses cuisses.

  • Je me suis comporté comme un parfait crétin, admit enfin Fox.

Il jeta un regard de biais à son ami, un pâle sourire se dessinant sur ses lèvres.

  • … Mais, avec tout ce qui m’était tombé dessus dans la journée.

  • Vous aviez besoin, comment dire… de lâcher la pression ! ajouta Jim sur un ton ironique.

Les deux hommes étaient assis côte à côte dans le bureau, entouré d’une grande bibliothèque de chêne ; deux verres de scotch - de l’Aberlour quinze ans d’âge - trônaient sur une petite table basse. Jim avait tapoté le foyer de sa pipe dans le cendrier. Derrière lui, un monticule de livres menaçait de s’effondrer ; plus loin, le divan, couleur bordeaux.

- … J’aurais pu passer par des agences. Il y en a de toutes sortes. Sur internet, ça prolifère, mais je suis un impulsif. Je ne sais pas ce qui m’a pris.

    • Je ne vous demande pas de vous justifier, répondit Jim en aspirant une bouffée.

Un étrange klaxon retentit. Fox regarda par la grande fenêtre et il eut l’impression de voir la coque d’un grand transatlantique passer sur le fleuve. Le bruit régulier du moteur des bateaux-mouches remplaça progressivement le son des cornes de brume. Deux enfants couraient sur le pont d’un paquebot immaculé. Le ciel était transparent. Le vent avait baissé.

    • Et vous ne vous souvenez de rien ?

    • De rien ou presque. Son parfum à bon marché. L’herbe haute. Un intense bien-être. C’est à peine si je me souviens de son nom.

    • Et comment s’appelle cette créature ?

Nathanaël esquissa un sourire.

    • Maïa !

    • Ça ne s’invente pas ! gloussa-t-il. Et… comment vous sentez-vous maintenant ?

    • Je fais des efforts pour être présent. Je suis sans cesse tiré vers… l’imaginaire.

    • On l’est tous plus ou moins. Se concentrer demande un effort. Qu’est-ce que vous voyez ?

Fox s’agitait sur son fauteuil.

    • Eh bien, je suis sur un grand transatlantique noir et blanc. Il y a de la houle. Sur le pont, un couple parle dans une langue que je ne connais pas. Pourtant, les visages me sont familiers. Ils me font signe de ne pas trop m’éloigner. Je n’ai pas peur. Je me sens bien.

Jim sourit.

    • C’est parce que vous avez associé le klaxon du bateau-mouche à l’un de vos souvenirs d’enfance. Je vais quand même vous donner des tranquillisants.

    • Vous ne croyez plus aux vertus de la parole ?

Jim se leva.

- Mais il faut « pouvoir » parler. L’important consiste en premier lieu à calmer l’angoisse. C’est l’abus d’anxiolytiques qui est pernicieux. En attendant, lisez ça.

Il lui tendit une chemise cartonnée où se trouvait un tiré à part d’une conférence scientifique.

    • Ça alors ! Vous aussi ?

Mais Jim était tout occupé à farfouiller dans le tiroir de son bureau

- À prendre seulement si vous vous sentez mal, dit-il en lui tendant une petite boîte de gélules.

Fox examina la petite boîte avant de l’empocher.

    • C’est grave, docteur ? dit-il d’un ton qui se voulait ironique.

    • Vous lirez cette communication. Mais il semblerait que cette drogue ait une nette propension à faire basculer les gens dans l’angoisse.

    • Et l’imaginaire, comme le LSD par exemple…

    • Oui, mais les effets finissent par s’estomper. On peut se sevrer. Mais dans ce cas, on reste accro, complètement absorbé et enfermé dans son imaginaire sans perspective de retour.

    • Une sorte de jeu vidéo qui durerait éternellement.

    • Mais là aussi l’écran est extérieur.

Jim se renfonça dans son fauteuil.

    • Vous avez probablement absorbé une dose très faible. Je n’ai pas d’inquiétude. Et puis vous avez un bon équilibre psychique.

    • Parfois j’en doute.

Jim reprit sa blague à tabac et bourra sa pipe.

  • Pourquoi ne prendriez-vous pas quelques jours de vacances ? C’est l’été après tout.

Nathanaël acquiesça du chef. Pourquoi n’y avait-il pas songé auparavant ? L’image de son frère émergea, lui qui le pressait depuis longtemps de venir le voir à la campagne.

Jim but une gorgée de whisky et tendit à son ami un cigare. Nathanaël fouilla dans sa poche pour trouver un briquet et ressortit la carte de visite du commissaire.

  • Au fait, vous ne devinerez jamais comment s’appelle ce policier ?

  • Marleau, Philippe Marleau !

  • Vous collectionnez les coïncidences !

Ils éclatèrent de rire et ils parlèrent de tout autre chose.

11 janvier 2016

Roman-Feuilleton : ” Rain Bird”(8)

Classé dans : Actualité — Tags :, — admin @ 23:32

2e jour

8.

En ce petit matin du 3 juillet, le vent courbait la frondaison des peupliers, renversait les chaises en plastique, emportait les bouteilles vides, tendait la corde à linge orpheline et faisait claquer les volets de bois du premier étage. Même la radio des voisins n’était audible que par pulsions intermittentes. Dans la chambre, le vent s’insinuait sous les rideaux blancs qui gonflaient, pareils à l’écume des vagues, pour venir lécher les pieds de Fox qui, en proie à un cauchemar, hurlait dans son sommeil. Il se débattit tant et si bien qu’il tomba par terre. Appuyé sur ses coudes, il cligna des yeux : le soleil à cette heure donnait directement dans la chambre. Sa gorge était en feu. Et aussitôt il sentit le craquement sourd des branches. Sans savoir pourquoi ni comment, il se trouvait transporté dans une pinède à flanc de coteau. La chaleur était intenable. La fumée le faisait tousser. Au loin, la Méditerranée était une surface de mercure aveuglant. Les flammes l’encerclaient.

Nathanaël se leva précipitamment, mais le vertige le saisit, et il dut se tenir au bord du lit. Dans la salle de bains, il but à grande eau à même le robinet comme s’il était un rescapé du désert. Et il entendit très clairement l’ululement du sirocco. Penché au-dessus du lavabo, il tentait de reprendre ses esprits. Tout souvenir de la veille avait disparu. Il s’aspergea abondamment le visage, puis dressa la tête. Le miroir lui renvoya le portrait d’un homme qui ne lui ressemblait pas : il était beaucoup plus jeune que lui, ses cheveux étaient noirs et les traits des sa figure, très fins ; il souriait. Une méchante entaille à la gorge rejetait par intermittence un sang noir et épais. Nathanaël recula d’effroi. Le reflet de son visage apparut alors, boursouflé, hirsute, barbu. Puis à nouveau se substitua celui du jeune inconnu qui riait bruyamment. Et qui plus est, chose étonnante, son rire semblait provenir de sa blessure. Fox détourna le regard. Il se pinça pour être sûr qu’il ne rêvait pas. Il constata avoir dormi tout habillé. La transpiration et un étrange parfum bon marché lui montaient au nez.

Il se déshabilla et entra sous la douche. Sous le jet d’eau, il sentit des douleurs dans le dos : de longues griffures striaient ses omoplates. Des bouffées d’angoisse montaient en lui sans qu’il puisse les refouler ou se les expliquer. Il sortit de la douche, arracha au passage une serviette et alla dans le jardin. La lumière l’aveugla. Il se laissa choir sur l’herbe, flambant nu. Les bras en croix, il buvait la lumière qui tombait des frondaisons. Dans le ciel, les nuages couraient et il vit à leur place un troupeau de moutons qu’un chien de berger forçait à se rassembler. Il ferma les yeux. Un geai s’élança de la plus haute branche du sorbier et se transforma en cerf-volant. La respiration de Fox se ralentit au niveau de son ventre. L’angoisse avait diminué. Alors les vestiges du cauchemar lui revinrent en mémoire. Pas d’images mais des sensations. La peur vint en premier, muée en colère qui, à son tour, se transforma en angoisse incompressible. Ce sentiment changeait de couleurs : vert fluo, rouge vif, jaune, mauve. On aurait dit des halos distordus par un champ magnétique ; autant d’aurores boréales.

C’était alors que la chose apparut. Il ne pouvait lui donner de nom et encore moins de forme ou de visage. Il savait seulement qu’elle était là, c’était une sorte de vortex, de concentré d’énergie qui aspirait tout à elle et infléchissait même la réverbération de la lumière. Et cette chose avançait vers lui avec un grondement sourd, et il s’aperçut que ce grondement était le vent qui s’immisçait sous les feuilles entre les branches pour les élever puis les rabattre, brutalement, forçant les oiseaux à s’envoler. Curieusement, la peur l’avait quitté. Il observait l’évolution de son état comme un entomologue le dernier battement d’ailes d’un papillon.

La chose maintenant le saisissait car elle était antérieure à sa naissance, elle était là de toute éternité, et il devait s’y soumettre s’il ne voulait pas disparaître. Il se tourna de côté. Les larmes coulaient sur son visage. Il pleurait comme un nouveau-né. Rien n’existait que l’immense maelström d’émotions contradictoires qui s’agitaient en lui. L’herbe sur laquelle il se recroquevillait comme un fœtus exhalait l’haleine de la terre. C’est alors qu’il eut la sensation que la terre allait s’ouvrir sous son poids pour l’avaler. Il s’arracha du sol avec dégoût. Sa peau se transforma en écailles. Dans son désarroi, il crut entendre un ululement lointain et régulier. Il se rendit compte que c’était le téléphone de la cuisine. Il se précipita dessus comme un naufragé s’accroche à une bouée.

    • Nathanaël Fox ? interrogea une voix masculine et quelque peu distante, presque imperceptible. Je croyais que nous avions rendez-vous.

Alors, le portrait familier d’un septuagénaire à la barbe blanche et au regard faussement sévère remonta du chaos de sa mémoire.

  • Jim, excusez-moi, mais…

Il s’arrêta, se massa le front puis regarda sa montre. L’aiguille sauteuse égrenait les secondes et soudain il crut reconnaître une forme humaine. Elle était ligotée à l’aiguille. C’était lui, et il avait beau crier, aucun son ne sortait de sa gorge, condamné à faire pour l’éternité le tour du cadran ! C’est Jim inquiet qui l’arracha à cette hallucination.

  • Vous avez une drôle de voix. Ça va ?

  • Désolé, il m’est arrivé quelque chose.

  • Vous m’expliquerez. Venez, je vous attends.

Il y eut un blanc au bout du fil, puis la voix nasillarde se fit à nouveau entendre.

  • Vous pouvez vous rendre chez moi ?

  • Ne vous inquiétez pas.

Il prit une longue respiration.

- Je m’habille et j’arrive.

Il raccrocha.

S’habiller fut un exercice de haute voltige car ses vêtements ne cessaient de changer de forme et de couleur. La chemise se transforma momentanément en peau de serpent avant de revenir à son état antérieur ; le pantalon, une carcasse d’âne puant. Il devait absolument rester concentré. Pour rien au monde, il ne voulait manquer ce rendez-vous pour rien au monde. Son ami saura l’aider.

Jim était son “parrain” en quelque sorte. Il l’avait guidé dans le dédale des mouvements divers qui traversaient le paysage psychanalytique. Sa neutralité et sa culture lui avaient mérité le respect du milieu.

Ils s’étaient connus jadis de l’autre côté de l’Atlantique dans la petite imprimerie de son père avant qu’elle ne ferme. Jim voulait faire imprimer ses cartes de visite en caractères en plomb. Ce qui était une rareté déjà à l’époque. Ils s’étaient perdus de vue avant de se retrouver dans la capitale lors d’un colloque sur le transfert. Fox y était un simple auditeur tandis que Jim faisait depuis longtemps partie des animateurs les plus en vue de la scène analytique.

Lorsque Fox s’était ouvert à son ami de son intention de devenir thérapeute, celui-ci, comme à son habitude, l’avait laissé parler, se contentant d’opiner du chef en tirant sur son éternelle pipe de bruyère. Puis à la toute fin, lorsque à court d’arguments Fox s’était tu, Jim avait repris d’une voix douce tous ses arguments, en avait mesuré la portée et leur relation avec ce que Fox disait de son propre désir. Du coup, le livre que, des années durant, il essayait d’écrire, lui était venu sans difficulté. Ce fut une sorte de catharsis. Maintenant, c’est cette impasse qui revenait comme avant.
C’est ce à quoi pensait Fox en attendant le métro qui le conduirait chez Jim. Son angoisse s’était estompée mais des bouffées subsistaient accompagnées d’hallucinations sonores et visuelles. Les gens autour de lui semblaient marcher au ralenti et le métro qui maintenant surgissait du tunnel n’en finissait plus d’entrer en gare comme s’il remontait du tréfonds de la terre… Heureusement, le signal sonore de fermeture des portes le ramena à la réalité. Fox s’engouffra aussitôt dans le wagon et se recroquevilla sur un siège en fixant le plancher. Il semblait sans cesse immergé entre deux eaux, en une sorte d’équilibre instable. Il savait qu’en croisant le regard de ses voisins, l’angoisse le saisirait à nouveau et il craignait de partir à la dérive pour de bon. Il connaissait aussi son origine. Le souvenir de sa mère.

En la voyant, il a eu un choc. Elle était ratatinée comme une feuille séchée. Le lit était devenu trop grand. Elle semblait dans un état second. Elle s’est redressée et lui a souri. Il l’a serrée dans ses bras. Elle est restée silencieuse un moment, l’observant comme si elle cherchait à identifier ce qui avait changé en lui.

Fox leva les yeux pour voir le nom de la station qui défilait devant lui. Il était arrivé.

10 janvier 2016

Roman-feuilleton : Rain Bird (7)

Classé dans : Actualité — Tags :, — admin @ 23:25

7 . La nuit tombait. L’air était doux, rafraîchi par la brise. Et Nathanaël était comme une cocotte-minute. Toutes sortes d’images galopaient dans sa tête ; celles de la journée écoulée - le commissaire, la dispute avec sa femme…- mais d’autres encore, complètement étrangères et d’une violence inouïe, venaient faire siffler le bouchon de la marmite. Lorsqu’il se trouvait dans cet état, marcher lui faisait du bien.
Il s’engagea sur le boulevard qui, à cet endroit, se rétrécissait avant de franchir les limites de la capitale pour courir vers elle. Son pas s’était ralenti devant le commissariat. La bâtisse rectangulaire de deux étages était posée sans grâce entre les HLM et un bosquet de mélèzes.
À l’étage, il entrevit le commissaire dans l’embrasure d’une fenêtre. Il lui tournait le dos et semblait engagé dans une conversation animée. Brusquement, il fit volte-face. Fox accéléra sa marche pour être hors de sa vue. Il s’en voulut. Pourquoi avoir cédé à nouveau à la culpabilité ? Eh quoi ? N’avait-il pas le droit de se promener comme tout le monde ? Son comportement changeait. Il était entré dans une nouvelle séquence, une sorte de vortex où l’espace et le temps se comprimaient singulièrement.

La conversation avec Judith compromettait l’issue d’un règlement à l’amiable. David n’avait été qu’un prétexte. Garder le cap. Coûte que coûte. Se forcer à se concentrer sur l’instant qui passe, ne pas se laisser détourner par ses pensées qui l’entraînaient toujours dans les mêmes ornières. Un bruit de vitres cassées l’arracha à ses réflexions. Il venait de passer devant le vide-bouteilles de la commune : un homme s’employait à les faire glisser consciencieusement par l’orifice en plastique.

Le rythme de sa marche s’amplifia. Il traversa le rond-point du boulevard. Au loin, la Porte se profilait dans un brouhaha de klaxons et de bruits de moteurs. Depuis qu’on avait recouvert le carrefour d’une dalle de béton, la circulation s’était intensifiée. Dans l’angle gauche, un cinéma s’élevait, cube noir impersonnel, posé au bord de ce terre-plein, placardé de grandes affiches publicitaires. Au-dessous grondait le périph. Tel un dragon endormi, il exhalait son haleine par une bouche d’aération située à l’intersection de l’entrée des voies d’accès et de la rue de Paris. Dans cette enceinte, protégée par un muret d’un mètre, un homme veillait. Il était assis à même le sol et regardait le flot de la circulation qui se brisait en deux juste devant lui. Il ressemblait à un phare bravant la houle. Ce n’était pas la première fois que Fox avait remarqué sa présence à cet endroit. Il apparaissait à la tombée de la nuit, puis disparaissait.

Au début, Fox l’avait pris pour un clochard. Mais ses vêtements n’étaient ni sales ni déchirés et aucun sac en plastique, aucun chien ne traînait près de lui. Fox s’arrêta à sa hauteur.

- Bonsoir.

Le visage de l’inconnu ne sembla aucunement étonné.

- Ça va ?

Silence.

- Vous parlez français ? Vous avez besoin de quelque chose ?

La vigie du périph le fixa : aucune surprise ou agacement ne se lisait sur ce visage sans âge. C’était comme si Fox s’était adressé à un sémaphore. Ils restèrent ainsi un moment à se toiser, puis l’homme retourna à l’observation de la nuit citadine, de ses sirènes de ses couleurs, de cette clarté orangée tombant de la forêt de lampadaires. Sous elle, chaque passant avait l’allure d’un fantôme, comme cet homme-vigile dont le silence le renvoyait à l’anonymat de sa propre condition. Le temps était échu. Il devait poursuivre sa voie.

Il quitta ce terre-plein et traversa l’intersection, longea le cinéma. Juste devant le terminus des autobus, le cirque trônait. Son chapiteau, en forme de couronne, lui donnait une allure souveraine dans ce chantier hérissé de grues. Naguère, Fox y amenait son fils. Le temps passait trop vite, décidément.

Le barnum vibrait de basses de guitares électriques. Une autre fête encore. Des jeunes en sortaient d’un pas mal assuré. Fox contourna le promontoire du cirque et se dirigea sur sa gauche. Le bruit de la circulation s’estompa. Le périph courait le long de cette artère parallèle, mais on l’entendait à peine. Des terrains vagues ceinturés par des remblais en coupaient le son. À vol d’oiseau, on était à 500 m du parc où il avait imaginé le début de son roman.

Des hommes en djellabah et en sandales remontaient la rue, ils discutaient deux par deux. Le ramadan était terminé depuis quelques jours. Nous étions aux confins des Lys, mais pas encore dans la capitale. Cette indétermination plaisait à Fox, le rassurait même. Ces lieux étaient rares. Celui qu’il connaissait le mieux se trouvait au sommet de la colline, juste au-dessus du parc. L’agrandissement du terrain de foot l’avait fait disparaître. Mais cette partie de la ville, en revanche, lui était moins familière. Elle aussi, hélas, avait amorcé sa phase de “requalification”. Le vent était tombé et la rue descendait maintenant. C’est là que l’on s’apercevait que Les Lys-sous-Bois se trouvait sur un plateau.
L’attention de Fox fut attirée par des rires et des gloussements, près d’un terrain vague. En retrait, de chaque côté de la rue, des prostituées faisaient le trottoir. Abondamment maquillées, elles portaient des mini-shorts blancs et des bustiers pigeonnants. D’où venaient-elles ? De Roumanie ? de Bulgarie ? de Russie ? Fox ne put s’empêcher de penser au contraste de ces mondes qui se côtoyaient sans se croiser. L’apercevant, la conversation des filles s’était atténuée. Leurs regards se polarisaient vers lui. Elles devaient avoir vingt ans à peine. Fox hésita. C’est alors que l’une d’entre elles, qu’il n’avait pas vue, l’interpella avec un fort accent asiatique : ” Tu viens, chéri.”

9 janvier 2016

Roman -Feuilleton : RAIN BIRD (6)

Classé dans : Actualité — Tags :, , — admin @ 15:54

Le pavillon se trouvait dans le quartier du parc de Beaumont. Au début de leur mariage, Fox l’avait déniché dans les pages du Particulier à Particulier. Son atout, c’était le jardin. Aujourd’hui il était en jachère. Le gazon n’avait pas été coupé et les hortensias avaient séché sur pied. En revanche, un sureau s’était invité sans crier gare au beau milieu du terrain, entre le poirier et les lilas, jusqu’à leur faire de l’ombre. Ses fleurs blanches attiraient les oiseaux qui se posaient sur les branches dans un lourd bruissement d’ailes. Plusieurs fois, il avait conseillé à Judith de le couper, mais elle avait fait la sourde oreille et, comme il ne voulait pas ajouter un autre sujet de querelle entre eux, il n’avait pas insisté.

C’est là, sous l’auvent du jardin, que Judith l’attendait. Une théière et deux tasses étaient posées sur la table de teck gris. Elle versa le thé sans mot dire. Nathanaël était toujours surpris de son étonnante jeunesse. Elle avait conservé sa taille de jeune fille. Ses yeux étaient toujours aussi intenses : deux pierres d’onyx sous de longs cils noirs. Mais des rides étaient apparues sous les paupières et dans le cou.

Nathanaël évita de la regarder. Depuis qu’ils n’étaient plus ensemble, il se trouvait mal à l’aise devant elle. Quel comportement adopter ? N’était-il pas redevenu un étranger dans cette maison qui avait été pourtant la sienne ? D’ailleurs il ne la reconnaissait plus. Judith avait modifié l’ordre du salon et avait changé les meubles ainsi que la table de cuisine. Cette fameuse table, héritage du grand-père, autour de laquelle ils s’étaient disputés tant de fois.

Judith avait posé sa tasse.

- Je ne t’ai pas appelé pour parler du divorce.

Une grimace involontaire tordit le visage de Fox.

- David veut rester là-bas, précisa-t-elle.

Nathanaël la fixa.

- Je m’en doutais, mais pourquoi diable ne m’en parle-t-il pas ?

Judith soupira.

- À ton avis ?

- Il demande de l’argent ?

- Oui.

- Il peut aussi travailler. Le coût de la vie n’est pas aussi cher là-bas.

- Peut-être, mais au début il faudra casquer. Et moi j’ai assez donné. Il n’est pas question qu’il reste là-bas.

- Je l’aiderai.

- Avec quel argent ? Tu n’en as pas.

Nathanaël la foudroya du regard.

- J’en aurai!

Judith hocha la tête.

- Mon pauvre vieux, continua-t-elle d’un air désolé. Il y a longtemps que tu aurais dû te lancer dans la rénovation ou que sais-je ? au lieu de t’obstiner à faire l’artiste.

- J’ai changé.

Elle le regarda de haut.

- Toi, changer ? Tu veux rire ? En vingt ans, tu n’as pensé qu’à toi, à tes projets foireux. Dès que c’est difficile, tu laisses tomber… Et David, j’ai bien peur qu’il prenne le même chemin.

Nathanaël secoue la tête. Ses yeux deviennent deux fentes noires.

- Comment peux-tu me caricaturer à ce point? hoquette-t-il.

- Mais dans quel monde vis-tu? Tu as voulu un fils, une famille. Il y a des responsabilités à assumer que tu n’as jamais assumées ou si peu.

Il se leva, lui tourna le dos puis se retourna brusquement.

- Toi, en revanche, tu es une sainte. Celle qui anticipe tout.

Le ton de sa voix avait monté d’un cran.

Si je ne le faisais pas, il y a longtemps que nous nous serions trouvés dans la dèche.

Elle mit les mains sur ses hanches.

Tu penses que cela m’amuse de jouer les gardiennes, de t’empêcher de faire des conneries, te cadrer. Moi aussi j’aurais aimé vivre mes passions, prendre mon temps. Eh bien la vie, ça ne se passe pas comme ça, mon petit vieux.

Sainte Judith, priez pour nous ! dit-il en joignant les mains.

Tu es pathétique.

Non, mais tu ne t’entends pas !

La vérité: tu es un égoïste. Tu ne t’es jamais préoccupé de moi, de ce que je ressentais.

Nathanaël leva les yeux au ciel.

Ça y est ! C’est reparti pour un tour. Quand cesseras-tu de jouer “scènes de la vie conjugale” ?

Encore une pirouette, Nathanaël ! Et une de plus !

À toi, le beau rôle. Moi je suis le bouffon !

Nathanaël s’était levé.

- Tu vois, on tourne en rond ! Voilà pourquoi je veux que l’on divorce.

Il y eut un silence. Le visage de Judith s’est refermé.

- Les conditions pour le faire ne sont pas réunies, dit-elle presque chuchotant.

- C’est nouveau ! Que veux-tu dire ? s’esclaffa Nathanaël.

- Qu’il n’est pas question que l’on divise la maison en deux.

Elle poursuivit, toujours sur le même ton monocorde.

- J’estime que j’ai payé plus que ma part de la maison. Toi, avec tes ennuis d’argent, tu n’as jamais été solvable.

Fox s’était levé lui aussi.

- C’est faux ! Je l’ai payée autant que toi. C’est ton avocat qui t’a mis ça dans la tête. Je suppose que ce n’est pas tout.

Elle poursuivit, embarrassée.

- Justement, la pension alimentaire que je devrais te payer pour avoir élevé David pendant que je travaillais ne peut pas être celle que tu demandes.

- Tu rigoles. On s’était pourtant mis d’accord ?!

- J’ai toujours dit que j’allais réfléchir. Ce n’est pas pareil.

Fox secoua la tête.

- Tu as toujours voulu avoir raison ! Sois cohérente. Tu te plains que je m’entête dans une voie sans issue et dès lors que j’opte pour un autre parcours, tu me le reproches.

- Mais enfin, pourquoi es-tu venu me concurrencer sous mon nez ?

- Nous y voilà ! s’exclama Nathanaël en levant les bras.

Judith baissa les yeux.

- Pourquoi diable as-tu ouvert ton cabinet dans ta garçonnière ?

- Ce n’est pas ma garçonnière, comme tu dis. C’était mon atelier et c’est ma maison désormais.

- Tu aurais pu t’installer ailleurs.

- Où ? Je ne suis pas millionnaire!

Elle secoua la tête.

- Tu es gonflé. Non seulement tu me voles mon boulot mais tu me chipes mes patients.

- C’est faux ! Je ne t’ai rien volé du tout.

Il marcha de long en large.

- Si tu penses à ce Fernandez, j’ignorais qu’il avait été l’un de tes patients.

Il s’arrêta et la toisa, un sourire en coin.

- Tu crains de ce qu’il dira de ton travail…

- Pas du tout ! Tu peux bien te le garder. C’est un parano achevé.

- Il n’est pas parano pour deux sous. C’est un bon névrosé , tout ce qu’il y a de plus commun.

- Comme toi, je suppose, ricana-t-elle en hochant la tête.

- Nous n’avons pas la même approche.

- Justement ! On va se nuire mutuellement.

Un sourire amer tordait la bouche de Judith.

-Tu m’as bien eue avec ton petit air innocent…

-Arrête de te draper dans ton bon droit, veux-tu!

Il leva les bras.

-Je me suis occupé de David pendant que tu poursuivais ta formation. J’ai rénové cette foutue maison de fond en comble. Tu sembles l’oublier…

-C’était pour mieux profiter de moi.

-J’en ai assez entendu. Je m’en vais.

Il se dirigea vers la porte principale.

-C’est ça. Fais comme d’habitude. Barre-toi. C’est tout ce que tu es capable de faire.

Il la regarda, l’oeil mauvais.

-C’est ce que je souhaitais faire depuis un moment si tu ne m’avais pas retenu. Mais cette fois, sois sûre, je ne vais pas te sauter dessus comme la dernière fois.

Elle le regarda, étonnée.

-Ne fais pas l’ahurie, assena-t-il. Je connais ton petit jeu : “Je te hais, je te veux.” C’est fini.

- C’est toi qui devrais te faire soigner. Tu es complètement obsédé, mon petit vieux.

Elle fit un pas de biais et le fixa droit dans les yeux.

- En tout cas, je te préviens. Si tu maintiens ton cabinet, je t’assigne en justice.

- Tiens donc. Tu pourras en parler au juge directement. Nous avons rendez-vous avec lui dans un mois.

Il ne lui laissa pas le temps de réagir. Il se leva, marcha vers la porte et la claqua.

6 janvier 2016

Roma-feuilleton : RAIN BIRD 3

Classé dans : Actualité — admin @ 0:47

3.

L’escalier de pierre comportait cent trente-trois marches ; elles reliaient le bas avec le haut des Lys-sous-Bois. Fox les gravissait maintenant quatre à quatre. Au-dessus, un petit promontoire permettait de voir tout l’est du Bassin parisien. Avec ses toits de zinc ondulant sous le ciel, la capitale ressemblait alors à la surface grise et bleue de l’océan. Même la rumeur sourde du périphérique évoquait le ressac de la mer.
Il s’arrêta au sommet. Ses cheveux trempés sentaient encore le shampooing. Assez de chantier pour aujourd’hui. Prendre du recul s’imposait. Tout cela était si grotesque… Cet été-là, il était parti sur la côte italienne avec sa femme. Le roman était sorti trois mois plus tôt lorsque survint ce fait divers. Nathanaël se souvint de son trouble en apprenant les circonstances de ce drame; mais il fut bien le seul. Tout le monde s’en fichait et cette affaire tomba très vite dans les oubliettes, comme son roman d’ailleurs.

Un bruissement le tira de ses pensées. La frondaison des acacias ondulait. Le vent se levait et l’agitation dans les feuillages s’amplifiait comme si tous les arbres qui bordaient le parc au-dessus du quartier des poètes avaient eu la tremblote. Fox avait l’impression que quelque chose le tirait en arrière imperceptiblement.

Qui avancera vers moi pour me trahir ? Je ne les laisserai pas faire.

Je serai plus rapide. Je suis toujours plus rapide. J’esquiverai Son
regard. J’ai plus d’un tour dans mon sac. Elle ne sait pas s’amuser…

trop sérieuse, la gamine ; je savais qu’elle était spéciale…

Ils ne m’auront pas, malgré leur force, malgré leurs complicités.

Car le hasard est mon allié. Je suis en Lui comme un gant
retourné. Le dehors est dedans et le dedans dehors. C’est
cela qui fait ma force.

J’ai pris possession de Lui et il en fait autant de moi.

Le vent s’arrêta comme il était venu. Fox se remit en marche non sans un certain malaise. C’est comme si quelqu’un lui avait chuchoté à l’oreille des mots dont la finalité lui échappait. Tout cela n’était pas étranger à la rencontre avec le policier. Il voulut chasser ces pensées d’un geste de la main comme on chasse une mouche puis il remonta la rue Vandale prolongée avant d’emprunter le passage des Panoramas avec ces jardins minuscules et ces arrangements paysagers qui n’auraient pas déplu au facteur Cheval. Il traversa le boulevard et passa ensuite devant la fontaine Wallace fraîchement repeinte avant de gravir le raidillon de la côte Renard.

Le parc de Beaumont était situé au point le plus élevé de la ville. Montmartre se trouvait à 7 km environ à vol d’oiseau. Son ami Jim prétendait que le massif des Lys constituait le double inversé, le négatif de la célèbre butte. Il avait une théorie à cet égard. Comme les mots, les lieux possèdent des correspondances mystérieuses. Il s’agit de les comparer, de les superposer pour révéler leur nature profonde. Le secret du parc, il ne le connaissait pas encore. Il savait seulement que c’était le plus ancien et le plus arboré de sa commune, le domaine ayant appartenu au comte de Beaumont, premier maire des Lys-sous-Bois. Un personnage original qui se piquait de spiritisme. Son hôtel particulier avec son jardin était ensuite devenu une institution pour jeunes filles avant d’être racheté par la ville qui l’avait transformé en centre culturel. C’est sur sa pelouse désormais que les enfants venaient gambader dans l’herbe à l’ombre d’un mobile en aluminium haut de sept mètres.
Ça sentait les vacances. A l’étage du conservatoire, des accords de piano s’échappaient par grappes. Fox s’affala sur un banc, les bras en croix. De grosses gouttes perlaient sur son front. Il avait marché trop vite. L’énervement, sans doute.

Un ballon atterrit à ses pieds, qu’un garçonnet vint chercher, mais au lieu de repartir, l’enfant se planta devant lui, l’œil soupçonneux, comme s’il avait senti son désarroi. Le petit bonhomme le fixait d’un air de reproche. D’abord Fox chercha à éviter son regard. Il se sentait vulnérable, mal à l’aise. Puis il décida de le soutenir jusqu’à ce que l’enfant s’en aille en pleurant.

- Voilà que vous faites peur aux enfants! dit une voix fluette derrière lui.

Fox se retourna aussitôt. Une dame aux cheveux argentés portait un tailleur gris boutonné jusqu’au cou, avec deux sacs de livres au bras.

  • Ah ! c’est vous, Henriette, je n’avais pas reconnu votre voix.

  • J’ai la grippe !

  • En été ?

  • A mon âge, vous savez…

Plus loin, l’enfant s’était réfugié dans les bras de sa mère.

- Je ne vous connaissais pas ainsi.

- Désolé. Mais rencontrer un commissaire de police met rarement de bonne humeur.

Il marqua une pause et la regarda.

- Il ne vous aurait pas rendu visite par hasard ?

Henriette Bourgeoys fixa le muret de briques à une centaine de mètres sur le côté. Un frisson d’effroi lui parcourut l’échine.

  • Justement, je voulais vous en parler.

Elle soupira.

  • Je lui ai répété tout ce que j’ai dit durant le procès-verbal. Cela fait cinq ans, et on vient encore me tourmenter avec cette histoire. Mon appartement a beau surplomber le parc, il est difficile de voir dans la nuit. Et puis je ne suis pas de ceux qui sont accrochés à leur balcon, non mais…

Nathanaël se souvint de ce qu’elle lui avait confié peu après son retour. La chaleur poisseuse. Le remue-ménage dans l’appartement voisin puis le cri terrifiant qui l’avait finalement tirée de son lit. Elle n’ avait pas osé ouvrir les volets. Elle essaya de se recoucher, non sans peine. C’est en ouvrant ses volets vers les petites heures du matin, qu’elle le vit.

- … un beau grand jeune homme. Nu comme un ver, qu’il était. Les brancardiers l’avaient déshabillé ; il avait une large blessure à la gorge. Quelle tristesse!

- Il n’y avait pas eu de bazar cette fois dans le parc ?

En disant cela, Nathanaël fit un geste de la tête pour désigner le fond du jardin, sous les marronniers à côté de la bibliothèque des enfants. La vieille dame secoua la tête.

    • Cette nuit-là, je n’ai rien entendu. A la belle saison, je laisse la fenêtre ouverte à cause de la chaleur. C’était comme aujourd’hui. Je ne voulais pas revivre la canicule de 2002.

    • Mais les voisins, eux, ne se sont pas gênés.

    • Ça oui ! Je ne sais pas trop ce qu’ils combinaient à cette heure. Ils venaient d’arriver. Un jeune couple – une Asiatique et un beur – à ce qu’il paraît. Ils habitaient le palier. Peu après, ils déménageaient.

    • Et le commissaire ne vous a rien demandé d’autre ?

Les yeux de Mme Bourgeoys pétillèrent.

    • Ma parole, vous posez les mêmes questions que lui !

Elle s’arrêta pour réfléchir.

- Il m’a demandé ce que je pensais de votre roman, dit-elle d’un air mutin. Naturellement, je lui ai répondu que je l’avais beaucoup apprécié.

    • Vous ne me l’avez jamais dit !

    • Vous ne me l’avez jamais demandé !

Elle ajusta sa coiffure.

    • C’est un peu osé mais… ce n’est pas un roman convenu.

    • Vous me le dites pour me faire plaisir.

    • Non ! Je suis sincère, protesta-t-elle.

Elle fit une pause.

    • Je lui ai dit aussi que votre récit n’avait rien à voir avec cette tragédie, hormis le fait que l’action se déroule dans le même lieu. Enfin, façon de parler. Car derrière les pseudos, tout le monde aura reconnu notre petite ville.

Nathanaël baissa les yeux, embarrassé.

  • Ne faites pas cette tête-là, c’est évident comme le nez au milieu de la figure !

  • Vous êtes la première à l’avoir noté.

  • Je suppose que vous allez me mettre dans votre prochain roman, dit-elle d’un ton faussement pincé.

  • Jamais de la vie ! Pensez donc !

Elle réfléchit.

  • Hum, hum. Je me verrais bien en enquêteuse, rétorqua-t-elle, je serai l’aide de votre héros puisqu’il y aura un meurtre à résoudre, je suppose, avec une histoire d’amour à la clef.

  • … Qui finit bien ?

  • Ah! ça c’est votre partition !… À moins que vous vouliez imiter le refrain de la chanson !

  • Dites donc, vous ne seriez pas en train de décrire notre histoire ?

Mme Bourgeoys rougit.

  • Enfin ! Vous ne pensez tout de même pas qu’au moment où nous nous parlons, des inconnus sont en train de guetter nos moindres faits et gestes.

Henriette se redressa, corrigea sa coiffure et ajusta sa robe.

  • Qu’en savez-vous ? Le monde n’est-il pas une scène permanente ?

  • Ce n’est pas de vous, ça ! C’est Shakespeare !

  • Celui-là, il peut bien parler ! Lui, dont on ignore encore l’identité.

Fox se pencha. Sur les dalles de grès, une colonne de fourmis portait sur le dos des miettes de pain. Il tourna la tête vers Henriette.

  • Vous croyez aux coïncidences ?

  • Je crois surtout qu’il faut croire.

Elle baissa les yeux puis les tourna vers le ciel.

  • Aujourd’hui, on croit trop ou pas assez. C’est pourquoi tout s’en va à vau-l’eau. Moi, j’ai la foi. C’est ce qui me tient. Mais je ne veux pas l’imposer. Je sais qu’il y a des choses qui me dépassent et que je ne pourrai jamais comprendre. Les coïncidences, ce sont des signaux qui viennent d’ailleurs pour nous dire que quelque chose n’est pas résolu.

Elle marqua un temps d’arrêt.

  • Et vous, Nathanaël, à quoi croyez-vous ?

Fox se redressa.

  • Je ne sais pas, aux mots peut-être que l’on jette comme un filet de pêcheur sur ce qu’on appelle la « réalité », en espérant lui arracher quelques bribes de vérité.

Elle sourit.

  • En somme, vous croyez au langage alors que moi, je crois en Dieu. C’est peut-être la même chose.

Elle regarda l’heure puis se leva.

  • On parle, on parle, mais je dois préparer mon goûter. Des amies viennent jouer au Scrabble, cet après-midi. En tout état de cause, vous pouvez compter sur ma discrétion, dit-elle d’un ton complice.

Elle s’éloigna, légère, ses livres sous le bras, longeant les hautes grilles du parc qui étincelaient au soleil. Les travaux entrepris pour les ériger avaient conduit à déplacer l’espace pour les poubelles. C’est là qu’on l’avait trouvé. Il était mort à l’âge des rock stars. Mais lui, c’était un anonyme. D’ailleurs, on ne savait même pas son nom. Il n’était pas mentionné dans l’article. Et lui, Nathanaël Fox, ex-peintre, primo-romancier en instance de divorce et tout nouveau psychothérapeute en quête de clientèle, allait résoudre l’énigme ? !
De nouveau s’imposa dans son esprit l’impression d’arriver trop tôt ou trop tard. Ce sentiment faisait irruption toutes les fois qu’il se trouvait à la croisée de chemins. Il se souvint qu’il était justement dans cet état d’esprit au moment de la rédaction de son livre.
Champion des premières sans lendemain, voilà comment on aurait pu le définir, comme la publicité des sites coquins de “rencontres sans lendemains”! C’était le début de l’été, et il se sentait désœuvré. Et lui qui voulait faire de l’aménagement de sa maison le jalon de sa nouvelle vie… C’était raté : la survenue du commissaire Marleau avait tout chamboulé. Il se leva soudain puis se rappela qu’il n’avait plus de pain.

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