Le blog de Fulvio Caccia

6 novembre 2017

A bon entendeur: la crise ctalane et nous

Classé dans : Actualité, Radioscopie — Tags :, , — admin @ 12:11

Je suis de ceux qui croient que la question catalane est une occasion pour l’Europe. Pourquoi ? Parce qu’elle rouvre un espace d’intermédiation entre deux tendances rédhibitoires de la politique et à fortiori de la condition humaine. Cet espace que pourrait être l’Europe -si elle s’émancipe de la tutelle des états nations - permettrait de dépasser les vieux clivages entre centre et périphérie, pouvoir central et régional que nous héritons des monarchies de jadis. L’unité dans la diversité, on le sait, demeure un défi pour toute organisation humaine et à fortiori politique. On s’en rend compte à la réaction frileuse de l’opinion publique en Europe qui lit les événements de Catalogne à travers les seules lunettes nationales et qui plus est, étatiques. Hors de l’état, point de salut ! Dans cette optique, la volonté d’émancipation est toujours analysée comme la confrontation d’une région ou d’une nation contre le nationalisme ou la région dominantes, un manque de solidarité avec les régions du pays les moins dotées. C’est faire bien peu de cas de l’histoire. Cette position privilégiée est le fruit d’une longue histoire : une bonne partie de l’histoire de l’Europe peut se comprendre à travers cette lente lutte qui a conduit une région à fédérer autour de son prince et de sa langue les autres comtés aux duchés qui deviendront plus tard les entités géographiques constitutives du futur état. Cette unité ne s’est pas faite sans violence, tant s’en faut. Dans le cas de la Catalogne, il y a eu la guerre d’Espagne qui reste un passé qui ne passe pas. Souvenons nous que les premières grandes vagues de migrants de ce moment furent celles des milliers de républicains catalans traversant les Pyrénées. L’Europe s’est construite pour éviter que ces guerres se reproduisent sur son territoire. Aujourd’hui l’Europe se doit de surmonter ces divisions politiciennes où l’économie sert de repoussoir pour permettre à la diversité des sociétés civiles qui la composent d’avoir pleinement voix au chapitre. L’état-nation a épuisé sa mission de modernité qui s’est constituée à partir du contrat social : l’état-culture se doit de prendre le relais pour permettre une nouvelle unité politique à l’Europe ainsi qu’un nouvel d’ancrage territorial. Le nouvel espace numérique nous y invite. La crise catalane comme le décrochage de l’Angleterre l’an dernier ne doivent pas interprétés comme un repli identitaire, une fermeture sur la nation mais comme un impérieuse demande de refonder les nouvelles formes d’ancrages territorial qui permettraient de décliner et de faire travailler ensemble toutes nos appartenances : locales, régionales, nationales , européennes . Or cette forme ne peut être que l’état-culture. La crise catalane met en lumière cet aspect. Les européens saurant-ils s’en saisir ? A bon entendeur ….p { margin-bottom: 0.25cm; direction: ltr; color: rgb(0, 0, 0); line-height: 120%; }p.western { font-family: “Times New Roman”,serif; font-size: 9pt; }p.cjk { font-family: “Times New Roman”,serif; font-size: 9pt; }p.ctl { font-family: “Times New Roman”,serif; font-size: 12pt; }

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12 février 2012

La ligne gothique, réception critique

Classé dans : Radioscopie — admin @ 21:45

Il est temps de faire connaître ce que l’on a dit de mes livres.  je commence par mon premier roman qui inaugure la trilogie.

« En lisant La ligne gothique, le lecteur lit de fait sa propre histoire ».

« …Dans la ligne gothique, l’illusion et la réalité se chevauchent continuellement. Le grand intérêt de ce livre est de placer le lecteur dans une position tout à fait particulière : jamais en surplomb, il est toujours impliqué. En fait, le lecteur ne lit pas seulement l’histoire qui nous est racontée mais lit aussi sa propre histoire. Ainsi d’un chapitre, le lecteur est amené à écrire sans trop s’en rendre compte un chapitre intermédiaire. C’est le signe des grandes écritures, des grands récits. Dans La lettre Volée d’Edgar Poe, ce n’est pas un hasard si j’en dis un mot, car il s’agit aussi  dans La ligne gothique de la lettre comme missive et de la lettre comme support du signifiant : le lecteur est partie prenante du récit dans la mesure où il s’identifie à tour de rôle à chacun des personnages et inscrit entre eux sa place dérobée.

Il en va de même pour ce récit où les personnages se substituent; les temporalités changent continuellement. On ne sait jamais si le passé advient comme présent où si le présent n’est pas déjà passé. Quant au secret autour duquel gravite ce roman, je dirai simplement qu’on ne le trouve pas si ce n’est que le lecteur s’aperçoit inopinément être à la recherche de son propre secret. Car ce qui est trace d’écriture ne fait que donner des traces de ce qui s’écrit constamment. C’est dans ce mouvement que l’on peut sans doute ressaisir la figure de résistance et de son double sens. La résistance est à la fois ce qui fait opposition à l’envahisseur mais aussi ce qui résiste à la découverte de soi.

On entrevoit dès lors mieux la possible signification de cette ligne gothique qui renvoie métaphoriquement à la ligne de séparation, de division à l’intérieur de soi. Quand on termine cette histoire, ou du moins quand on croit qu’elle se termine, il s’opère un renversement totalement inattendu qui relance du coup le suspense tout en rendant très difficile au lecteur de se déprendre de son rôle.

Si j’avais à résumer d’un mot ce que j’ai fortement ressenti à la lecture de ce récit, je dirais que je me suis trouvé un peu, pardonnez cette immodestie, dans la position de Freud qui lisait l’écrivain Schnitzler avec ce sentiment d’étrangeté d’avoir un double qui exprimait par la littérature ce que lui a essayé d’écrire de façon abstraite et théorique.

Enfin en conclusion,  je dirai que cet itinéraire en écriture est comparable à bien des égards à celui d’une analyse où ce qui paraît imaginaire devient réel. L’auteur a su parfaitement le faire dans une écriture dont j’admire toute la pureté.

René Major, psychanalyste, Paris.

(Extrait de la présentation, le 29 septembre 2004, Centre culturel canadien, Paris)

Sculpture gothique


Le poète Fulvio Caccia signe La Ligne gothique, un premier roman téméraire mais réussi.

Il se passe toujours des choses curieuses entre deux lignes“, dit un vieillard à Jonathan Hunt, le personnage principal de La Ligne gothique. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il y en a des mystères entre les lignes de ce premier roman. Peut-être est-ce les habitudes de poète de Fulvio Caccia qui confèrent au livre cette densité mystérieuse, cette écriture précise qui cultive pourtant un certain flou.

On entre dans ce roman un peu comme on entre dans Le Château de Kafka: avec une impression d’étrangeté. Le réalisme de Caccia impose ses propres conventions de lecture, au risque de perdre certains lecteurs. Les faits réels chevauchent une réalité distordue; le narrateur nous prend par la main pour nous faire traverser des sentiers connus, mais ne craint pas de nous livrer à nous-même au beau milieu de la circulation d’une ville étrangère. Il se joue de nous et de lui, manipulant les directions que nous empruntons, comme il s’abandonne à ses mensonges au point d’y croire suffisamment pour voyager avec ses personnages jusqu’au fond des choses.

En quête de vérités et à la recherche de sa propre identité, Jonathan Hunt entraîne le lecteur dans un voyage aux multiples rebondissements où il ne fait que se découvrir à lui-même. L’histoire de La Ligne gothique (un manuscrit autant qu’un concept) et la recherche d’un ami disparu depuis 10 ans, qui sert de toile de fond, ne sont qu’un prétexte à la quête d’identité du personnage. Qu’un prétexte aussi pour tisser un univers romanesque fascinant.

À peine un semblant de personnage était-il esquissé qu’un autre lui succédait avec un luxe de détails alimentaires et géographiques. L’action se réduisait à la portion congrue, dévorée par un cyclone onomastique dont l’auteur omniscient usait et abusait“, peut-on lire à la page 96. Il s’agit d’une critique formulée par Hunt au sujet d’un manuscrit en cours de publication. Peut-on y lire une autocritique? Ce serait trop facile, car l’architecture du roman est audacieuse et complexe. Et ce livre dans le livre, comme cette sorte de mise en abyme des personnages, suivent une logique singulière qui est tout sauf prévisible. Une fois encore: fascinant.

Stéphane Despatie

Hebdomadaire Voir

7 octobre 2004

La Ligne gothique
de Fulvio Caccia
Éd. Triptyque
2004, 153 p.

« Tout se tient et le livre nous tient. Irrémédiablement »

Quand j’ai commencé ce livre, j’avais plusieurs idées en tête après avoir fouiné le long de cette Ligne gothique dont je n’avais jamais entendu parler auparavant. L’Italie du Nord, la Seconde guerre mondiale, un bataillon canadien, une remontée dans le temps, un disparu… Bref! Tout cela était “hors piste”, le titre

était déjà un traquenard, si j’ose dire! Mais je ne le savais pas. Ce que j’attendais, en revanche, avec la plus haute curiosité, c’était le Labyrinthe, sans savoir encore que j’en avais déjà franchi le seuil en lisant le titre! …Ce qui est magnifique, c’est que bien qu’avertie, je me suis fait prendre. En me débattant, certes, mais avec bonheur, il faut le dire!

Déjà trop tard, le piège est refermé, la magie de l’art du récit opère à plein. La Ligne Gothique n’est pas horizontale, mais hélicoïdale, dans un mouvement implacable de vis d’Archimède. Ce n’est pas le mystère que l’on va percer, c’est la convention romanesque, donc cette frêle limite qui sépare celui qui écrit de celui qui lit. La tête commence à tourner, mais on s’accroche encore, on lutte.
Comme le narrateur. Alors, mort ou vivant, ce Dimitri? En guerre ou en paix, ce pays dans lequel on veut encore à tout prix reconnaître l’ex Yougoslavie? Le “drame” - au sens le plus théâtral du terme - nous prend à la gorge. On fait une ultime tentative d’ordonnancement. On remonte le fil des pages. Quelque chose nous aurait-il échappé? Mais un labyrinthe ne se remonte que si l’on a pris la précaution d’y dérouler sa petite pelote de laine, hélas on constate qu’elle est tout emmêlée! Pas de chance. Les fils d’Ariane sont en fait coupés depuis la première page, mais on ne l’admettra qu’à la dernière ! Les identités se dérobent, les identifications s’évanouissent, le réalisme de la fiction s’écroule, la Ligne Gothique devient cette Shadow Line imprimée dans un territoire de la quête devenu la quête elle-même.

Chaque scène d’amour nous enfonce davantage dans la chair poétique du récit. Le masque passe à la mascarade, la parade vire à la parodie, le carnaval glisse insensiblement vers le carnage et les miroirs du je devient jeux de miroir. Dans la déroute des sens, le lecteur exulte un instant “ça y est, j’ai trouvé, Dimitri, c’est moi!” Oui. Et sa soeur est Ariane. Tout se tient et le livre nous tient. Irrémédiablement. Car les derniers mots tombent comme une sentence. Tuer Ariane, c’est savoir que le Labyrinthe est vraiment sans fin.

Barbara  Fournier, journaliste,  Lausanne.

Rédactrice en chef
Revue Polyrama, Ecole Polytechnique de Lausanne

La ligne gothique

Fulvio Caccia, Éditions Triptyque, Montréal, 2004

dimanche 10 octobre 2004, par Calciolari
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©e-litterature.net


Dans La ligne gothique se promène Jonathan Hunt, qui a quitté sa place d’infographiste au ministère des Communications par compression budgétaire. La vie pourrait traîner d’un boulot à l’autre, mais il accepte l’invitation à un colloque où il est question de la ligne gothique et du destin de l’ami Dimitri, disparu après la guerre. Tout commence à basculer, la mémoire fait défaut et les femmes brouillent la piste de l’histoire d’une ligne nette et claire, et aussi de celle de l’Histoire écrite avec la majuscule.

Ce premier roman du poète Fulvio Caccia, qui vit et travaille à Paris, après avoir vécu longtemps à Montréal, est un formidable millefeuille ou bien, pour le dire avec Deleuze et Guattari, c’est un milleplateaux, un palimpseste de la vie.

La ligne gothique se lit comme une fable du troisième millénaire, ou le protagoniste cherche le fil de la mémoire, et peut-être seulement une femme, Ariane, pourrait-elle démêler la quête, qui autrefois était celle de l’absolu.

Mais, Ariane, parfois, est en manque, et donc son témoignage reste suspect. Elle est prête à aller jusqu’au bout, et pas toute seule. « Et toi, le lecteur, à te prendre à témoins ».

Chaque fois, c’est impossible de se tenir dans le niveau de lecture de l’histoire du roman. Bien que le niveau de la fable soit prêt pour devenir un film très intéressant. Dans la pluralité de niveaux de lecture réside la puissance de l’écriture de Fulvio Caccia. Ce « et toi lecteur » évoque le baudelairien « toi, lecteur, mon semblable ». C’est-à-dire que, presque à chaque page, le lecteur est sollicité par le questionnement de l’auteur, et alors il ne reste qu’à traverser la stratification du roman.

Déjà un personnage, celui du professeur Valente, notable du petit pays de frontière, pose la question : « Mais d’abord, qu’est ce que la ligne gothique ? ». Dans le roman, la ligne gothique est déjà un livre qui drôlement change d’auteur. Et quelques grains de vérité sont dits de bouche à oreille, aucun personnage n’étant exclu.

« La ligne gothique va au-delà de la géographie. Elle ne sépare pas seulement le nord et le sud : elle partage ce qui advient et ce qui va advenir. » De la ligne gothique surgit la faille entre le barbare et le citoyen. Aussi, « Il y a ceux qui franchissent la ligne et ceux qui se contentent de la frôler, de rester en deçà ».

La question de la ligne est posée. Et puisque, comme on dit, le reste est littérature, nous sommes convoqués sur la bonne voie. Celle qu’arpente Léonard de Vinci, l’unique à poser une objection à la thèse d’Euclide, qui construit la ligne comme une série de points, et la surface comme une série de lignes…

Peut-être que la ligne est le rêve du pouvoir, pour fonder l’exclusion de l’autre. Et la géométrie comme science de vie serait à côté des pouvoirs établis.

Voilà, le millefeuille a des niveaux très abstraits, outre ceux bien plus concrets. Ainsi la voie littéraire de Fulvio Caccia doit beaucoup plus à Dante Alighieri qu’à Hubert Aquin, bien que ce dernier ait offert à l’auteur des matériaux pour une autre lecture, centrée sur la politique et la mémoire, par exemple avec son roman Trou de mémoire. La voie de Dante est celle pour arriver à la rencontre avec l’absolu, elle nous laisse une fresque de l’enfer, du purgatoire et du paradis de son ère, qui pourrait toujours être la nôtre. Ainsi, les femmes du roman, de Lucia à Ariane, jalonnent l’itinéraire, et pas seulement lui. Mais Ariane n’est pas Béatrice, qui tire vers le haut, ni elle ne s’inscrit dans les anti-Béatrice, comme l’ange bleu, qui tire vers le bas. Pour l’instant, elle nous fait le dessin d’un lieu incertain, qui ne trouve plus un paradigme exact dans les lieux de Dante.

Qui est-il, le protagoniste, Jonathan Hunt ? Un éternel adolescent qui bredouille dès qu’il y a plus de trois personnes, qui, autrefois, balbutie ? Parfois, il se dédouble. Peut-être doit-il dire ce que tout le monde sait, mais dont personne ne parle. A-t-il perdu la mémoire, comme il dit ? Qui est-il, l’homme pour qui sa conscience est soumise au bon vouloir d’une volonté qui lui dicte ses paroles ? L’homme qui délègue ses paroles à une autre volonté n’est-il pas dans la vie parallèle, qui court sans jamais rejoindre la vraie vie ?

Peut-être n’y a-t-il plus de ligne ! C’est-à-dire qu’il n’y a plus de lignée, de généalogie, et donc de prédestination. En fait, c’est pouvoir dire l’expression : « La ligne est de partout et de nulle part, elle est de toute éternité, traversant les forêts, les montagnes, divisant les familles, les dispersant aux quatre coins de la planète, rasant les villes, en érigeant d’autres dans le désert, se glissant dans le mouvement même de mes paroles, les coupant par le milieu. Elle demeure de tout temps avec ses acteurs, ses actes de bravoure, ses tragédies… » Ceci est une formulation faible du « noble mensonge du tyran ». La ligne du fratricide, entre Caïn et Abel, est le cauchemar qui vient de la lecture de Jérusalem filtrée par Athènes. La ligne procèderait de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, qui fait semblant d’être l’arbre de la vie. Tromperie extrême ! Chaque vie est authentique, au-delà du bien et du mal. Un aspect particulier posé par la ligne gothique est celui du partage entre la vie authentique et la fausse vie ; autour de laquelle rode beaucoup la république des lettres. Le roman de Fulvio Caccia semble indiquer que cela est une fausse question.

Lorsque Fulvio Caccia touche ces points de la question de vie, il met en évidence la figure de l’ouroboros, le serpent qui se fait cercle en se mordant la queue : « Ceci n’est qu’une historie ancienne éternellement recommencée. » Et c’est pour cela que Jonathan Hunt a l’impression « de se trouver dans un mauvais film », du côté de la prédestination négative, minoritaire. La généalogie d’un dieu mineur et de son savoir : « Cette histoire dont je connais déjà les détails ». Alors, si « nous sommes dans un monde d’illusions » ça serait parce que nous tous sommes des esclaves dans la caverne platonicienne ? Il y a des personnages, comme Zoran, qui d’abord sont des amis et puis se révèlent des bourreaux. « Que sait-on des gens que nous côtoyons au quotidien ? » Sont-ils tous des agents doubles ? Tous des infiltrés, si bien qu’il n’y aura plus de vie sans filtre. Peut-être aussi que Ramontel, le lieu où se déroule l’histoire, est le paradigme de « la ville du village » que depuis Mac Luhan on appelle « global » : « Cette ville que je croyais connaître m’échappe plus que jamais, comme si ses habitants obéissaient à des lois autres que celles qui règlent les relations des hommes entre eux ». Et Jonathan Hunt est le paradigme de l’habitant de cette ville contemporaine : « Moi non plus je n’échappe pas à cette force centrifuge qui me retient sans raison… ». Il est aussi l’homme pour qui « Une volonté antérieure à la sienne s’était déposée en lui ». Alors, cette ville est le tombeau de la raison et de la volonté, elle est la nécropole où l’humanité se fige dans un calme éternel ou dans son autre visage, celui de la guerre éternelle, les deux aspects « involontaires ». D’ailleurs, « Aucun signe de guerre n’était visible » et « Les hostilités couvent toujours ». L’impasse de Jonathan Hunt est peut-être celle de chercher un mythe fondateur pour sa vie dans celle de l’ami Dimitri ? Et si l’ami brille de la lumière du plus mythique encore commandant de la résistance, Ulysse, n’est-ce pas la guerre qui est supposée apporter une signification à la vie, signification niée par le village planétaire ?

« Mais où croyez-vous être ? ». Dans un roman ? Dans l’artifice qui est plus vrai que la vérité matérielle ? Oui, La ligne gothique de Fulvio Caccia laisse planer le doute sur la réalité du quotidien : elle semble un roman, une fiction. La réalité, peut-être, « se trouve en équilibre entre ciel et terre, sur la ligne gothique »… Peut-être que La ligne gothique est un roman limbe qui va laisser, non sans paradoxe, une trace dans l’avenir.

Giancarlo Calciolari

Exigence  littérature

http://www.e-litterature.net/publier2/spip/spip.php?page=article5&id_article=21

Roman de l’exil exil du roman

Ching  Selao

Spirale 2005

http://www.erudit.org/culture/spirale1048177/spirale1059198/18727ac.pdf

La ligne gothique de Fulvio Caccia ou l’Europe palimpseste vue par un canadien d’origine italienne

Matić Ljiljana

http://scindeks.nb.rs/article.aspx?artid=0374-07300732769M

10 juin 2010

Borgès et l’hyperlien

Classé dans : Radioscopie — Tags :, , , — admin @ 14:59

L’Univers (que d’autres appellent la Bibliothèque) se compose d’un nombre indéfini, et peut-être infini, de galeries hexagonales, avec au centre de vastes puits d’aération bordés par des balustrades très basses. De chacun de ces hexagones on aperçoit les étages inférieurs et supérieurs, interminablement. La distribution des galeries est invariable. Vingt longues étagères, à raison de cinq par côté, couvrent tous les murs moins deux; leur hauteur, qui est celle des étages eux-mêmes, ne dépasse guère la taille d’un bibliothécaire normalement constitué. Chacun des pans libres donne sur un couloir étroit, lequel débouche sur une autre galerie, identique à la première et à toutes…

BORGES, J.L. (1941) La Bibliothèque de Babel, éditions, folio 1986

Disons-le d’emblée Borgès n’invente pas formellement l’hyperlien[1]. L’honneur revient à Ted Nelson qui l’élabore à partir d’une intuition forte de Vannevar Bush, conseiller scientifique du président américain Roosevelt et instigateur du projet Memex (Memory Extander), première tentative de mécanisation du lien. C’est en voulant réaliser ce projet sur ordinateur que Ted Nelson formalise en 1965 un mode « d’écriture non séquentielle » qu’il désigne sous le terme « hypertexte ». Aujourd’hui Ted Nelson poursuit aujourd’hui l’élaboration du système Xanadu, un projet de bibliothèque hypertextuelle universelle fondé sur les concepts de « transclusion » et de « transcopyright » permettant de relier toute la littérature du monde entier.

Mais Borgès fait mieux qu’inventer le texte en réseau, il réactualise le texte en écho, autrement plus exigeant, qui est au cœur de l’entreprise littéraire. Il peut d’autant mieux le faire qu’il est lui-même décalé par rapport à la culture occidentale et à ses compromissions : Fils, petit-fils, héritier de l’immense mémoire européenne sur ce continent neuf qu’est l’Amérique du sud, il est en mesure de la ressaisir dans le mouvement même de sa spatialisation : c’est-à-dire en tant qu’expérience singulière, autonome et totale. Il n’ignore pas au demeurant que chaque texte, chaque réseau de signes fait lien et participe de la sorte à cette combinatoire généralisée de sens dans lequel nous sommes enfermés comme dans une prison sans murs. Les mythes, les légendes, les livres sacrés l’illustrent depuis belle lurette. La loi de l’univers est incertitude, chaos et toute entreprise d’explication, tout langage s’épuise dans sa représentation infinie.

La contribution de Borgès, c’est de démontrer cette vérité de vertigineuse manière, ô combien, sans toucher à l’édifice de la raison que l’Occident a patiemment construit. La littérature retrouve ainsi son « étrange étrangeté » de chambre d’échos, d’accélérateur de particules, qui permet de connaître le réel de l’intérieur et, ce faisant, de découvrir de nouveaux territoires. Le monde que Borgès nous propose d’explorer n’est plus newtonien mais quantique, atemporel, c’est-à-dire contemporain.

« Contemporain » comme l’hyperlien et comme le titre qu’il avait fait graver sur sa carte de visite durant son premier séjour en Suisse ou il séjourna à Genève de 1914 à 1919. Qu’il soit venu y mourir près de soixante plus tard relève de ce génie de lieux propre à la Suisse qui en fait aussi l’hôte du CERN, le plus grand accélérateur de particules du monde. Qu’est qu’un accélérateur de particules si ce n’est une camera oscura qui permet d’inverser la perspective, de rendre visible, l’invisible ? Mais on y voit plus que les infiniment petits. En 1990 Tim Berners-Lee et Robert Cailliau, inventent le “World Wide Web” en créant un logiciel permettant de relier des pages stockés dans les ordinateurs. Cette invention ne fait qu’ajouter à ce hasard objectif cher aux surréalistes où la contemporanéité s’affranchit des contingences du temps. Et se mesure en intensité, en flux, et non plus chronologiquement ou par séquences.

Qu’est-ce qu’un hyperlien ?

Mais qu’est-ce qu’un hyperlien ? Déjà son suffixe grec «huper », « au dessus, au-delà » annonce la couleur : celle d’une dynamique spatiale marquée par l’indétermination. Le latin liganem[2] « ce qui sert à attacher, cordon » en revanche est plus concret. Il a désigné d’abord la laisse d’un chien, les entraves du prisonnier avant de qualifier la valeur de ce qui unit affectivement, moralement. En termes numériques, l’hyperlien est une connexion reliant des ressources accessibles par des réseaux de communications. Le composent des éléments visibles ou non comme le pointeur, l’adresse de destination et les conditions de présentation de la ressource liée. Les adeptes des logiciels de mise en page web auront reconnu le dispositif des ancres nommées qui d’un simple clic lient des endroits de la page (généralement en bleu et soulignés) à un autre endroit. Ils permettent ainsi la navigation autant à l’intérieur du texte, ou d’un même fichier HTML situé sur le même disque, que sur une autre machine sur le réseau. On passe ainsi du local au global et vice versa. En permutant ainsi les pages, l’hyperlien les réduit à un seul continuum spatio-temporel -l’espace de l’interconnexion- et dessine du coup les contours de la fameuse « Bibliothèque de Babel », chère à l’illustre Argentin. Mais cette liaison est également manifestation d’un pouvoir : ce qui est lié, est uni.

Lier

Nous sommes dans le « religere » qui a donné « religion », et confère à cette connexion le sceau du sacrée lequel n’est pas dépourvu de visées politiques. Seul un pouvoir constitué est capable de lier et donc d’unifier des espaces, des peuples naguère hétérogènes. Seul un contre-pouvoir, épaulé à une nouvelle tekhné, est en mesure de le délier.

Dans cette lutte sourde et impitoyable, la maîtrise du langage est capitale. Or son usage passe par la parole. Selon Philippe Breton la parole se déploie sur trois registres constitutifs : l’expression, l’information, la conviction. Si les deux premiers registres sont partagés avec l’animal et la machine qui l’accomplissent beaucoup mieux; seul le troisième terme - le conviction – appartient à l’homme en propre. Cette spécificité serait le résultat d’une désadaptation fondatrice qui confronte le préhominien à devoir inventer une parole qui ne soit pas seulement informative mais « en perpétuelle recherche de son adéquation avec le réel[3]».

C’est cet écart permanent, cette distance perpétuelle au monde qui se remplit de sens et qui par conséquent autonomise la parole par rapport au réel. Cette humaine condition qui permet à la parole tous les mensonges et toutes les manipulations et qui est aussi à l’origine de deux conceptions du langage opposées. La première, issue de la Rhétorique antique, infère que les mots sont autonomes par rapport aux choses et sont donc séparés du réel. La seconde, défendue par Socrate, affirme au contraire que les mots sont le reflet des choses et qu’ils ne possèdent pas de lois propres qu’il serait loisible de connaître. Pour la philosophie naissante, le mot et la chose sont deux versants du même objet.

Cette conception utilitariste finira par triompher. Car devant “l’ami de la sagesse”, drapé de légitimité morale, le “faiseur de discours”, le poète, versé dans l’art d’ordonner les images, pour séduire n’a plus sa place dans la Cité. Il est donc chassé de la « République ». Il faudra attendre le XIVe siècle et Dante Alighieri pour que cette singularité du langage soit réinscrite dans la cité dans ce qu’elle a de “barbare”, c‘est-à-dire d’étranger, au coeur des nouvelles langues vulgaires qui se déploient à la faveur des Communes et des nouveaux royaumes. Dante n’adapte pas “le parler vulgaire” mais bien l’inscrit au coeur de la lettre soit dans la matérialité de l’écrit. “L’illustre vulgaire, c’est la langue écrite. Plus exactement l’illustre vulgaire c’est ce qui de l’écrit n’est pas traduisible dans la langue du commun. Il s’agit de la captation d’un au-delà de la langue[4]” ; d’une hyper-langue. L’écrivain devient donc métaphoriquement l’hyperlien, le légat de l’immatériel par le pouvoir symbolique dont il est le détenteur.

Délier

En lecteur assidu du grand Florentin, Borgès est bien l’héritier de cette tradition multiséculaire. L’aveugle de Buenos Aires anticipe les nouveaux paradigmes du savoir induit par la commutation des techniques de distribution comme le fit l’auteur de la Divine Comédie pour la Renaissance. Il se montre fidèle à cet égard à la vocation prophétique que l’on prête au grand art[5]. Car, c’est au travers l’œuvre de fiction, radicalement séparée du réel, que s’opère le vrai passage de l’ordre ancien au nouveau. C’est l’artiste qui fait basculer les contenus et les savoirs anciens vers les formes neuves.

Le surgissement de l’hypertexte se situe donc dans ce bouleversement des perceptions dont l’histoire de l’humanité est jalonnée. Ce bouleversement reconfigure et donc déterritorialise, selon la terminologie des philosophes Deleuze et Guattari, les composantes et les usages du langage. C’est pourquoi la création d’Internet en 1974 doit être interprété comme la création d’un langage commun à l’échelon planétaire. Le Transmission Control Protocol qui deviendra plus tard le protocole TC/IP correspond à l’avènement d’une langue véhiculaire, une langue de la cité nouvelle (donc langue du droit) telle que jadis elle fut imposée en France par l’ordonnance de Villiers Côtrets en 1560.

L’hyperlien, c’est le message

Cette nouvelle langue véhiculaire transforme notre manière de voir et rendent visibles ce qui hier ne l’était pas. C’est tout le sens d’un des contes les plus énigmatiques du grand Argentin : Tlön Uqbar Orbis Tertius. Ce pays à la faune et la géographie si exactes n’existe que dans l’encyclopédie. Le médium c’est le message ! Mais ce renversement de perspective peut s’avérer brutal au point d’affecter tous le sens et plonger celui qui le subit dans la torpeur ou l’oubli. Or, explique l’auteur de la Galaxie Gutenberg, si l’effet du nouveau medium et si puissant et si intense, « c’est parce qu’on lui donne un autre médium comme contenu[6] ». Pour briser l’effet de narcose, il convient de retrouver sa mémoire. Comment ? Par la narration qui sera faite de son passé. C’est ainsi que l’on peut se ressaisir en tant que sujet agissant et souverain. Et retrouver la « diritta via ». Tel Ulysse, autre figure abondamment commentée par Borgès. Ulysse recouvre sa mémoire, par le récit de ses exploits guerriers chantés par l’aède du roi des Phéaciens.

Relier

Cette convocation du passé est capitale et introduit un troisième terme cher à Borgès : la mémoire. Mais cette mémoire n’est pas la mémoire proliférante, sérielle, monstrueuse dont est affecte Funès. Non, c’est la mémoire sélective qui permet d’aller à l’essentiel en oubliant le superflu, en bougeant constamment par les plus courts chemins : Ces chemins sont ceux de la métaphore qui est induit par la Relation. L’hyperlien est la partie visible, palpable, déchiffrable, codifiable de la Relation. Cet espace singulier qui naît entre les objets et les personnes ainsi connectés, c’est l’espace de l’intersubjectivité. Il induit à son tour un temps propre : celui de sa reproduction. Or celle-ci n’est pas réduplication sérielle mais bien engendrement du nouveau. Le lien ou l’hyperlien ne peut rendre évidement compte de ce phénomène qui est indicible comme toute création, il se contente d’en être le témoin, la trace. C’est de cette manière que l’hyperlien se distingue de la relation. Et l’œuvre de Borgès de la littérature néonaturaliste de son époque.


[1] Le développement de l’informatique durant les décennies suivantes permet à l’hypertextualisation de s’automatiser systématiquement. (Voir sossier rubrique sur l’hyperlien dans Encyclopédie de l’Agora http:// agora.qc.ca)

[2] Voir la rubrique « lien » in Le Dictionnaire historique de la langue française, Dictionnaire le Robert, Paris, 1998

[3] Philippe Breton, la parole manipulée, éditions la Découverte 2000 P ; 31

[4] Robert Richard, L’Europe ou le dieu barbare, in revue le Trait no 1, Paris, Printemps 1998, Page 61

[5] « Seul l‘artiste véritable peut affronter impunément la technologie parce qu’il est expert à noter les changements de perception sensorielle, notait Marshall McLuhan, Pour comprendre les Média, éditions HMH, Montréal, 1969 p.35

[6] Marshall McLean, Op. cit. p.34.

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