Le blog de Fulvio Caccia

31 janvier 2016

ROMAN-FEUILLETON : RAIN BIRD (20)

Classé dans : Actualité — Tags :, — admin @ 20:09
L’arcane 20, c’est le jugement. il représente la seconde chance, la seconde opportunité… Deuxième opportunité : 2 x 10 de revivre autrement autre chose, renouveau complet. Occasion de “racheter ses fautes”. c’est le soleil. Dans un tirage courant, cet arcane peut signaler l’éclaircissement d’une situation, d’un événement passé ou actuel, ce qui procure des éléments nouveaux à la pensée. Cette mise en lumière est neutre puisque l’effet provoqué va dépendre de la façon individuelle de percevoir et de traiter ce qui est révélée…

Je vous rappelle la proposition formulée au début de cette année. Depuis le 4 janvier, je publie chaque jour (lorsque je n’oublie pas) les les trente-trois chapitres de ce roman inédit sur mon site www.fulvio-caccia.com. ici vous ne lirez qu’un extrait . Si vous voulez lire la suite vous n’aurez qu’à cliquer sur le lien du blogue. A bon entendeur, salut !

*
20.
- Merci Jim, de m’avoir à nouveau tiré d’embarras.
Mon ami sourit et hocha la tête en guise de dénégation. Le soir était tombé et nous déambulions dans une des rues attenantes du commissariat. Une tiédeur agréable flottait dans l’air. Je marchais en boîtant légèrement.
-Je vous rembourserai la caution dès que je pourrai.
- Vous n’avez pas l’intention de vous enfuir, j’espère !
Sous un lampadaire, mon ami inspecta les pansements à l’arcade sourcilière puis fit une grimace.
- Vous avez faim ?
- Je crève la dalle.
- Je connais un bon petit resto tout près d’ici.
Il consulta sa montre.
- Il doit être encore ouvert.
Le restaurant était un établissement familial de cuisine espagnole. Nous nous attablâmes dans la section réservée aux fumeurs. Le patron fit un accueil chaleureux à Jim mais me dévisagea d’une drôle de manière : distante et familière. Lorsqu’il s’éclipsa, Jim m’expliqua pourquoi ma personne suscitait autant d’intérêt et cela ne tenait pas seulement à mon visage tuméfié.
- Vous avez fait l’ouverture du JT !
J’étais abasourdi. Je suis resté un moment interloqué, ne sachant que penser.
Ça relancera peut-être mon bouquin, ai-je fini par dire, mi-figue, mi-raisin.
- Et tout ce qui va avec !
Jim semblait chercher ses mots.
Ce n’est pas seulement la bagarre pour l’art qui a été médiatisée, mais aussi les affaires qui vous pendent au nez.
Un large sourire embarrassé fendait maintenant sa bouche.
À l’heure qu’il est, poursuivit-il, vous avez dû recevoir une avalanche de messages.
Voulant en avoir le cœur net, j’ai mis aussitôt sous tension mon portable. En vain. Il avait été abîmé lors de l’échauffourée. J’ai haussé les épaules, puis attaqué les entrées.
Vous êtes sûr, continua Jim, de vouloir poursuivre pour plagiat le président de cette association. Car lui en revanche va porter plainte pour coups et blessures. Vous pourriez négocier une entente à l’amiable ?
J’avais déjà fini mon assiette.
Vous êtes devenu avocat maintenant ?
Non. Mais j’en connais un excellent. C’est un très bon ami. Je lui ai parlé de votre cas. Il est prêt à s’en occuper.
J’ai émis un grognement.
Croyez-moi, ajouta Jim, dans la situation où vous êtes, vous avez intérêt à assurer vos arrières.
Je l’ai regardé dans les yeux.
D’abord, ce n’est pas moi qui me suis mis dans cette situation. Elle m’est tombée dessus comme une pluie de tuiles.
Vous ne pouvez pas toujours vous défausser sur le sort. Après tout c’est votre livre qui a tout déclenché.
Mais personne ne l’a lu, ce foutu livre !
Et pourtant….
On dirait que j’en suis encore prisonnier, que je revis à rebours son histoire, celle qui est écrite entre les lignes.
J’avais dit cela sans réfléchir, sous l’impulsion d’un désarroi par trop familier, puis je me suis tourné vers mon ami. Jim me regarda, goguenard.
- Les lacaniens purs et durs ajouteraient qu’en tant que sujet vous êtes en train de vous évacuer comme objet. En d’autres termes, vous êtes en train de déchoir de votre fantasme. D’où cette impression de redoublement…
Je n’écoutais que d’une oreille, le nez plongé dans mon assiette en proie à une sorte de dépression intérieure qui me tirait vers le bas.
Vous croyez vraiment que je peux faire un bon analyste après tout ça ?
Jim s’arrêta de manger.
Vous êtes en train d’éprouver votre désir de le devenir. Vous ne serez certainement pas un psy orthodoxe. Mais cela n’a aucune importance.
C’est ce à quoi sert la passe ?
Cela permet à l’aspirant analyste de revisiter son analyse en la racontant à un passeur, c’est-à-dire à un patient en analyse.
Et vous, qu’en pensez-vous?
Je trouve le procédé biaisé. D’ailleurs, je ne le pratique pas pour ma part. Tout se passe en famille si je puis dire. C’est un membre de son mouvement qui choisit l’analysant à qui le postulant va raconter son analyse. Cela dit, Lacan lui-même est revenu là-dessus vers la fin de sa vie. Il disait laisser la passe à ceux qui « se risquent à témoigner de la vérité menteuse ».
« Vérité menteuse… », médita Fox. On dirait une définition romanesque !
Dans votre cas, ce qui est intéressant, c’est que la passe, vous l’avez commencée par lecteur interposé.
C’est-à-dire…
… Que vous avez témoigné de votre analyse en prenant à témoin le plus improbable et évanescent des analysants. En fait, chaque écrivain se trouve dans cette posture : demander à un inconnu de le confirmer dans son désir d’écrivain. Les libéraux pensent que cette confirmation se fait uniquement par l’acte d’achat du livre, mais c’est dans l’inconscient du lecteur que tout se joue. Là réside le transfert.
Mais je n’ai rien raconté de personnel dans ce foutu roman. Alors pourquoi cette réaction ?
C’est que le transfert fonctionne à plein régime.
Vous voulez dire que cette bande de narvalos m’a pris pour leur analyste ? Décidément, j’aurais préféré plus de lecteurs et moins d’allumés !
Ce qu’on appelle réalité, précisa Jim, est une construction à la fois symbolique et imaginaire. Ce qui doit se consumer, ce sont les illusions de l’imaginaire qui est une sorte de pellicule stratosphérique qui enveloppe nos désirs. C’est à sa surface qu’adviennent et se frottent les phénomènes météorologiques ou météores.
Ce que vous appelez météore, c’est le désir de l’autre ?
Sur ces entrefaites, arrivèrent les plats principaux, une dorade grillée et un calmar à la plancha pour moi. Cela me rappela ces voyages en Espagne. Je commençais à comprendre la cause du cyclone d’événements qui venait bouleverser ma vie.
Je me demande pourquoi ce connard qui se prend pour le nouveau messie de l’art a volé le nom de mon personnage.
Il ne l’a pas volé. C’est votre personnage !
Très drôle ! Demandez-lui si, par hasard, il serait mêlé à la mort de ce pauvre Driss ?
Certainement ! répliqua le psychanalyste.
Je l’ai regardé, perplexe.
Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?
Je vous renvoie à la structure de votre livre. Killroy, le peintre en pleine crise existentielle, représente la partie visible « réelle » de votre roman tandis que Gap, le tagueur branché, illustre l’imaginaire et Xan, l’artiste insaisissable, le symbolique. C’est la tripartition du réel chère à Lacan. Nous naviguons habituellement de l’un à l’autre. Dans la séquence que vous vivez maintenant, tout est inversé, vous l’avez constaté vous-même.
Pourquoi ?
Parce que vous êtes dans la séquence purement imaginaire.
Il prit une autre bouchée.
Paul Valéry avait qualifié jadis l’imaginaire de « petit temps », un monde fondamentalement instable. C’est aussi celui des correspondances baudelairiennes.
Merci, monsieur le professeur, de cette dissertation. Mais moi, j’ai sur le dos deux complicités de meurtre, une voie de fait et un divorce. Cela ne me dit pas comment je vais m’en sortir !
Jim avait fini sa dorade et consultait son agenda.
-Je vais vous donner le numéro de mon ami avocat. Je crois qu’il est libre le 11.
Non, le 11, j’ai rendez-vous avec le juge à propos de mon divorce !

29 janvier 2016

Roman-feuilleton: Rain Bird(19)

Classé dans : Actualité — Tags :, — admin @ 10:39

19.

Vous vous doutiez bien que j’étais bobo. Maintenant, vous le savez. J’éprouve une sainte horreur à me déplacer en voiture. De plus, on ne trouve plus de place où se garer. Voilà pourquoi je choisis le vélo. C’est une digression parce que le lieu où je me rendais se trouvait à 3 km de chez moi, au coeur du dernier arrondissement de la capitale. J’aimais ce quartier. J’y avais vécu cinq ans lorsque David était encore petit. Maintenant, c’était devenu un quartier branché, mieux branchouille, ironisent les… branchés. Cafés et galeries poussaient comme des champignons dans des échoppes improbables. C’est aussi dans cet arrondissement que se concentraient les principaux équipements culturels alternatifs. Les autorités souhaitaient le promouvoir comme une vitrine de la scène artistique contemporaine. Rien d’étonnant si Max et sa bande en avaient fait leur lieu d’élection.

Leur collectif avait obtenu le droit d’investir un mur stratégiquement situé au croisement de deux rues très achalandées ; ce qui leur permettait d’organiser des expositions tournantes. Après la publication de mon livre, j’ai bien essayé de les intéresser mais sans succès. Froid et distant comme des urinoirs ! Avec le recul j’étais bien naïf d’espérer quelque chose. J’avais maintenu le contact pour la forme et j’assistais de temps à autre à leurs activités.

L’intersection était déjà noire de monde. Des habitués : des hommes surtout de classe moyenne et qui avaient déjà de la bouteille. On était loin des petites frappes de banlieue et des jeunes « no future » auxquels on associait habituellement le graffiti. A les voir discuter ainsi, ils me donnaient l’impression d’une rencontre de club de vieux motards ! Le graffiti leur permettait enfin de lâcher leur frein, de s’exprimer sans passer par le long et très codifié parcours académique.

Je me suis attablé et commandé un spritzel. Sur le mur, à sa gauche, un rideau rouge recouvrait le graphe qu’on allait inaugurer. Cette mise en scène était inhabituelle. Max voulait certainement frapper les esprits. Mais où était-il donc ? Le voilà près du bar au centre du cercle des inconditionnels. Et toujours ce teint basané comme s’il passait la moitié de sa vie aux Antilles, ce qui était d’ailleurs le cas - ainsi que son éternel collier de coquillages nacrés dont la forme ressemblait à un vagin ; il m’ adressa un bref signe de la tête et poursuivit sa conversation avec un petit râblé aux grandes lunettes à double foyer qui acquiesçait en dandinant de la tête.

Il y avait de l’électricité dans l’air. C’était différent des autres fois. Quelle drôle de faune tout de même, les hommes en société ! La manière dont un milieu se forme, s’ordonne et se manifeste par ses rituels, ses leaders, ses luttes intestines, m’avait toujours fasciné. Pas de réussite individuelle sans lui. Je savais que le milieu constituait la matière noire nécessaire à la construction d’une action et, par ricochets, rendant visibles certains de ses acteurs. Mais, cela ne m’avait jamais réussi, trop impatient, trop méfiant, trop timide. Trop. Mon ex avait raison. Et puis maintenant, j’étais trop vieux. Mon lot de consolation était que la bande à Max me fournissait une expérience de laboratoire, un lieu d’observation grandeur nature si l’on peut dire.

- Alors, tu m’as déjà oublié ?

J’ai tourné la tête. Un homme grand, élégant, l’œil pétillant, était assis à la table à côté. C’était Pierre-Isaac Fabre, PIF pour les intimes, médecin de profession et grand collectionneur de street art devant l’Eternel. Je l’avais rencontré lors de l’exposition organisée par ses soins où je lui avais demandé du tac au tac de préfacer mon roman.

  • Je croyais que tu n’aimais pas leur petite sauterie ?

  • C’est toujours le cas. Mais Richard Killroy vaut le détour. Tu le connais ?

  • Je connais surtout celui de mon roman !

  • Je m’en souviens ! Mais ici c’est le tagueur dont il est question.

Je lui ai indiqué du doigt le petit gros qui parlait avec Max.

  • Est-ce lui ?

PIF rigola.

  • Lui, c’est, disons, le porte-parole. Enfin l’un d’entre eux.

  • Ah, bon ! Richard Killroy, c’est donc un collectif ?

Mon interlocuteur haussa les épaules.

  • C’est plus compliqué. À vrai dire, on n’en sait rien.

  • Et qu’est-ce qu’il peint de spécial ?

Un rictus se dessina sur ses lèvres.

  • Tu verras !

La foule autour d’eux s’était densifiée. Une équipe de la télévision nationale était même présente. Max demanda le silence. Il parla avec émotion et non sans une certaine éloquence du travail que menait Richard Killroy de par le monde, de la singularité de sa démarche, de son engagement social, puis invita le petit homme aux lunettes d’écailles à dire quelques mots. Celui-ci se borna à remercier les organisateurs et la foule de s’être déplacée aussi nombreuse et rappela énigmatiquement que « R.K. vit en chacun de nous ». Puis d’un geste leste, il fit tomber le voile tandis que smartphones et portables immortalisaient ce moment.

En le voyant, j’ai ressenti un coup au cœur.

- Le salaud, il m’a volé mon tag! ai-je marmonné.
Le graphe, exposé au vu et au su de tous, m’était plus que familier. Il représentait en effet les quatre lettres sacrées qui étaient à l’origine de mon roman.

PIF ricana.

    • Et alors ??

    • Mais il n’a pas le droit !!!! me suis-je exclamé. Non seulement il prend le nom de mon personnage mais il me vole mon concept. Dans le carton d’invitation comme dans le communiqué de presse, il n’y a aucune référence à mon travail. C’est injuste !

    • N’as-tu pas fait pareil, toi aussi?

    • Cela n’a rien à voir. Moi, je m’inspire de mythes, de légendes que j’adapte. Lui me pirate sans vergogne.

PIF haussa les épaules.

    • Qu’est-ce que tu en as à foutre puisque tu as tourné la page, non ? Et puis qu’attends-tu ? Qu’on te verse des droits d’auteur ?

Il but une gorgée de bière et continua.

    • Dans ce cas de figure, c’est impossible.

Furax, je l’ai regardé droit dans les yeux.

    • De la reconnaissance. C’est tout ce que j’attends.

Au pied du graphe qui faisait bien quatre mètres de large, une conférence de presse avait été improvisée. Les questions fusaient, toujours les mêmes, autour de l’identité de l’auteur. Le petit gros se piquait au jeu et, en vrai professionnel, éludait les questions tout en vantant les mérites de ce Bouddha de l’art comme s’il était le porte-parole d’une nouvelle religion. Il affirmait sans rire que Richard Killroy attendait de nous que l’on poursuive son travail. Aujourd’hui plus que jamais, nous avions non seulement le droit mais le devoir de nous exprimer.

C’est alors que j’ai demandé la parole.

    • Connard ! pourquoi ne leur dis-tu pas la vérité ?

Le petit gros s’arrêta, interloqué.

    • Pourquoi ne leur dis-tu pas que Richard Killroy ainsi que le graphe que tu présentes comme une œuvre originale sont en réalité tirés d’un roman que j’ai écrit voici cinq ans.

    • Que voulez-vous dire ?

    • Je veux dire que tu es un imposteur, toi et le narvalo qui t’emploie ! À moins que ce soit l’inverse.

    • Arrête de déconner, Fox! s’interposa Max.

    • Toi, ta gueule, gros lard ! Vous allez entendre parler de moi, vous deux. Je vais vous poursuivre pour plagiat et collaboration au plagiat en bande organisée !

    • Ce que vous venez de dire est faux, répliqua le porte-parole.

    • Laisse tomber, rétorqua Max. Il est surtout jaloux du succès de Killroy. Sous prétexte qu’il a commis un petit bouquin sur le sujet que personne n’a lu, il se croit autorisé à déverser sa bile sur les autres. Tu es un vieux aigri ; un has been. Tiens, j’ai trouvé une phrase poétique pour décrire ton mal-être : « Tu croupis dans le vinaigre de ton ressentiment !»

Je me suis levé de table, furibond, mais Max continuait de plus belle.

    • Veux-tu que je te dise qui tu es, petit fumier ? Et je n’ai pas peur de le dire ici devant les copains et le public, depuis le temps que je te vois rôder autour de nous quêtant un peu de notre attention comme un caniche. Tu es un raté ; un raté, doublé d’un pisse-vinaigre, entends-tu, et tu…

Je ne lui ai pas laissé le temps de terminer et lui ai sauté à la gorge. Une échauffourée s’ensuivit qui dura bien une dizaine de minutes. Il a fallu se mettre à plusieurs pour me faire desserrer mes mains autour du cou de Max. Quelques minutes plus tard, un fourgon de police arriva. Je me suis retrouvé à l’intérieur, à demi-inconscient. Et mon arcade sourcilière en sang. Malgré la douleur et les muscles contusionnés, j’étais content. J’avais fait ce que j’aurais dû faire depuis longtemps. Ce salaud avait bien mérité mon poing dans la figure.

28 janvier 2016

ROMAN-FEUILLETON : RAIN BIRD (18)

Classé dans : Actualité — Tags :, , — admin @ 10:55

L’arcane 18 c’est la Lune qui est rattaché à la famille des planètes. Avec l’Etoile, l’arcane la Lune symbolise le monde nocturne, la face sombre et irrationnelle des événements et également, au niveau de l’individu, l’inconscient tout comme la profondeur du sentiment, de la sensibilité. La nuit peut être un symbole de mort, par opposition au jour symbole de vie.

Je vous rappelle la proposition formulée au début de cette année. Depuis le 4 janvier, je publie chaque jour (lorsque je n’oublie pas) les les trente-trois chapitres de ce roman inédit sur mon site www.fulvio-caccia.com. ici vous ne lirez qu’un extrait . Si vous voulez lire la suite vous n’aurez qu’à cliquer sur le lien du blogue. A bon entendeur, salut !
18.
Heureusement, l’hallucination n’avait pas duré. Toutes sortes d’images agréables ou sanguinaires s’étaient bousculées ; des réminiscences se ramifiaient en sensations multicolores pour devenir sons harmonieux ou alors cacophoniques. C’était comme si ces myriades de sensations appartenaient au monde d’avant, le monde d’avant ma naissance, elles refluaient par pulsations comme des galaxies lointaines ou alors comme le ressac de la mer ; un point lumineux se mit soudain à grossir. Je n’avais pas peur. J’avais cessé d’avoir peur. Ce tourbillon sensoriel, j’en étais le prolongement. Ma conscience s’ouvrait à la totalité des sentiers qui, jusqu’ici, étaient restés obstrués. Je ne les subissais plus. Car ces images m’appartenaient désormais ; elles faisaient partie de moi. Au demeurant, elles en avaient toujours fait partie. Mieux. Ces images, c’était moi ! Puis il y eut le rayon laser. J’ai eu la nette impression qu’il me vrillait le front à l’endroit exact du troisième oeil ! Puis brusquement ce toubillon de sensations s’était résorbé, me laissant momentanément avec une quinte de toux incompressible.
De tout cela, je me suis bien gardé d’en parler à Michel. J’ai prétexté un malaise dû à la fatigue et au stress. Je l’ai quitté en disant que je me sentais “retourné comme un gant”. Ce qui était d’ailleurs la vérité. Il m’a regardé avec un drôle d’air et m’a recommandé de prendre de la Ventoline, car le pic de pollution était encore trop élevé. Je l’ai rassuré en claquant la porte de la voiture puis je suis monté dans mon bureau. J’ai aussitôt ouvert mon ordinateur.
Je brûlais de vérifier une idée qui me trottait dans la tête depuis un moment.
L’écran de mon ordinateur grésilla et apparurent, sur la page d’accueil du moteur de recherche, les dizaines d’items concernant ma demande. Etais-je bête. J’avais fait comme tout le monde, je m’étais arrêté aux premières sélections proposées par le moteur de recherche. Il s’agissait d’aller plus loin. Mon instinct ne m’avait pas trompé ; à la quatrième page j’ai trouvé ce que je cherchais. Il s’agissait d’une courte fiction hébergée sur le blog d’une célèbre radio rock. Fait intéressant, sa publication sur le net était contemporaine des événements.
Ce récit se déployait sur sept micro-chapitres écrits dans une langue approximative. Disons que c’était une ébauche de roman néo-gothique. Mais c’est l’intrigue qui attira mon attention. Mike Carson, beau ténébreux et accessoirement professeur d’histoire-géo de vingt-sept ans, avait été poignardé par Melody, une lycéenne qui en était follement éprise. Son mobile : “l’avoir trompée”. Or le plus curieux, c’est qu’elle avait signé son crime en laissant une branche de lys et une page de grimoire à moitié consumée. D’où le titre : Meurtre au lys.
Pour pimenter le tout, c’était le meilleur ami de la victime, l’ex-commissaire Corbo, démissionnaire après le décès de sa femme, qui avait insisté pour s’occuper de l’enquête. L’histoire s’arrêtait abruptement lorsque le jeune commissaire, venu enquêter au lycée, croisa le regard de la ténébreuse Melody. Je suis resté baba.
Comment l’auteure - car c’était une toute jeune fille - avait pu être au courant du meurtre ? Une lecture approfondie m’a révélé que même les appels répétés de ses cyber-amis - ils étaient cinq - n’avaient pas réussi à la convaincre de poursuivre son histoire dont la diffusion du dernier chapitre était datée du 30 juillet 2008.
Qu’est-ce que tout cela voulait dire ? J’avais l’impression que les territoires de la réalité se déplaçaient constamment, tel un pôle magnétique. Il avait suffi que je tape ma requête sur le moteur de recherche pour que ce fait divers apparemment singulier se double de son avatar fictif ! C’était trop beau pour être vrai.
J’ai jonglé un moment avec l’ensemble des hypothèses. Tout se passait comme si Internet rendait ipso facto visible l’infinie variété du réel sans que celui-ci soit filtré par une quelconque censure ou instance de validation. Tout était là sur la Grande Toile : il suffisait de chercher. Solution de facilité ? Peut-être. On aurait dit qu’elle avait absorbé, tel un buvard, la totalité du réel. Dès lors, mon travail consistait à accumuler ces bribes, ces poussières d’éléments et à les relier sous les projecteurs de la scène.
D’autres questions surgissaient. Qui donc était cette Lysandra qui avait signé ce récit ? Sa manière d’écrire, ses descriptions, l’intrigue amoureuse assortie de vengeance, tout cela fleurait bon l’adolescente rebelle. Son profil semblait l’attester. Sa photo : une bouche lippue se désaltérait goulûment à un jet d’eau. Sur la fiche signalétique, elle avait ironiquement indiqué “fille 2012 ans”! À la rubrique “cherche”, elle avait écrit : “mec et nana”. Ses cyber-amis, qui devaient avoir le même âge, avaient adopté le même style gothique, avec des illustrations à l’avenant.
Ma montre indiquait 16 h. Le soleil était encore haut. Un sentiment d’étrangeté m’envahit. Ce monde m’était étranger. Il y avait une certaine légèreté et une audace à se jouer ainsi des codes du privé et du public. Et pourtant, ce microcosme aux multiples intrications était beaucoup plus proche de ce que j’avais essayé de décrire dans mon roman. Je me suis aussitôt mis à écrire.
“Chère Lysandra,
Je ne sais pas si tu existes vraiment ou si tu es l’émanation du “Community Manager” de la radio. Quoi qu’il en soit, je voulais te dire que je suis tombé sur ton histoire par hasard et qu’elle m’a touché à un point que tu ne peux imaginer. Car ce que tu as commencé à raconter est réellement arrivé, avec des variantes certes, mais au moment même où tu l’as publié sur Internet. Cela est d’autant plus troublant que plusieurs détails concordent comme si tu les avais anticipés. C’est pourquoi je t’écris aujourd’hui. Je souhaite savoir ce qui t’a inspirée. Quelle a été l’origine de ton récit? J’ajoute que de ta réponse dépendra la suite de l’histoire. J’insiste sur ce point.
J’espère que tu liras cette lettre et que nous pourrons convenir d’un rendez-vous ” pour de vrai!”.
Confraternellement,
Richard Burns
J’avais utilisé l’un de mes pseudos. Un clic fit partir la lettre. Bien entendu, je savais que les chances de réponse étaient infinitésimales. Mais au moins avais-je essayé.
Dans la foulée, j’en ai profité pour consulter mes mails. L’un d’eux me fit sourire : Max, le gros Max, m’invitait au vernissage du dernier tag de la rue Marcel-Duchamp. Le vernissage avait lieu le jour même. J’ai consulté ma montre. J’avais juste le temps d’enfourcher mon vélo.

26 janvier 2016

ROMAN-FEUILLETON : RAIN BIRD (17)

Classé dans : Actualité — Tags : — admin @ 11:53
L’arcane 17 c’est L’ÉTOILE qui apparaît déroutant et mystérieux, surtout son image. L’ÉTOILE est un arcane de la famille des astres. Les actions et influence de cette famille d’arcanes sont d’ordre cosmique. Le cosmos représente le solide, infiniment vaste et insaisissable monde extérieur.

À l’opposé existe l’intangible monde intérieur, c’est-à-dire le fonctionnement psychique des individus dont les caractéristiques s’expriment au travers de la personnalité.


17. Fox avait quitté le parc.
Trouver en sa voisine une complice était inespéré. Même improbable, cette collaboration lui redonnait confiance. Cela dit, la trouvaille d’Henriette le plongea dans un tourbillon de conjectures qui se ramifiaient dès qu’il tentait d’en saisir le sens. A quoi tout cela rimait-il ? Etait-il en train de devenir positivement fou? Toute sa vie, Nathanaël avait été un rationaliste mais cette série de coïncidences le laissait désemparé. La réalité lui semblait être une poupée russe où, chaque étape franchie, renvoyait à un plan de réalité plus petit. Une intuition s’imposa néanmoins: la clef se trouvait peut-être dans la trame de son propre livre. Mais qu’avait-il donc raconté, quel motif avait-il à son insu décrit qui lui aurait échappé ? Il se promit de vérifier ses archives dès qu’il pourrait.
Il était en train de dévaler la rue de l’Avenir lorsqu’une voiture le klaxonna. C’était une Peugeot bleu marine 504 aux vitres teintées. Une voix familière l’interpella.
Monte !
C’était Michel Biro, le maire des Lys-sous-Bois. Nathanaël le connaissait depuis quinze ans. Il l’avait soutenu lorsqu’il était dans l’opposition et leurs femmes avaient sympathisé. Avec Judith, il était même allé les voir dans sa maison familiale en province. Depuis, ils ne se voyaient presque plus.
Michel Biro esquissa un sourire.
Je dois aller chez mon garagiste. Tu m’accompagnes ?
L’embarras du maire était palpable. Fox le voyait chercher les mots dans sa tête …
Et toi, qu’est-ce que tu deviens depuis ta… séparation ?
Fox soupira.
Cesse de tourner autour du pot !
Bordel de merde ! explosa le maire, qu’est-ce que tu nous fais, Nath ?
C’est à cause de cet imbécile de commissaire qui se prend pour Maigret ! lui répondit Fox sur le même ton.
Il se tourna vers lui, le doigt brandi.
Et ne me dis pas que tu l’ignorais !
Michel esquissa un geste d’impatience.
- Le commissariat m’a mis au courant… c’est vrai.
Il regarda Fox d’un air excédé.
Mais enfin, c’est quoi cette histoire à dormir debout?
Fox lui renvoya son regard courroucé.
As-tu lu mon roman ? dit-il, péremptoire.
La mine renfrognée, Michel Biro fixa son volant.
Josiane l’a lu.
Je ne parle de Josiane, je parle de toi ! L’as-tu lu ?
Le maire haussa les épaules.
Comment tu veux que je lise ? Je n’ai pas une minute à moi. Je travaille quatorze heures par jour, sept jours sur sept.
Eh bien, si tu l’avais lu, tu aurais compris que cette histoire ne tient pas debout.
Et celle de la pute qui s’est fait buter, elle ne tient pas debout non plus, je suppose ?
Michel fixa la route devant lui, l’air stoïque.
Bravo ! Moi qui me bats pour éradiquer la prostitution autour du périph. Puis, cerise sur le gâteau : un soupçon de meurtre doublé de trafic de drogue. Alors là, chapeau ! Si ça sort dans les journaux, ça va être joli !
Tu as peur que cela rejaillisse sur toi ? Un ami personnel du maire des Lys soupçonné de meurtre ! Il est vrai que cela fait tache, à neuf mois des élections ! ironisa Fox.
Le maire stoppa net son véhicule puis se tourna vers son passager.
Arrête de déconner, Nath ! répliqua Michel Biro. Cette histoire est un simple suicide. De surcroît, depuis qu’on a fait installer ces clôtures, il n’y a plus personne la nuit dans ce parc. Enfin, et cela de manière plus personnelle, je ne tiens pas à ce que mon fils, comme le tien d’ailleurs, soit impliqué dans une affaire qui risque de s’emballer. Ils n’ont fait que ce que toi et moi faisions à leur âge.
Fox baissa les yeux.
Je sais, reprit-il un ton plus bas. Pour le suicide par contre, je n’en suis pas sûr.
Il fit une pause et reprit.
- Je n’ai rien à voir avec tout ça, réaffirma Nathanaël.
Soudain, une bouffée d’angoisse le saisit. C’était comme un tourbillon qui l’enveloppait dans un courant froid et ululant qui l’arrachait par à-coups du moment présent.
Nat ? Nat ! Qu’est-ce qui se passe ?



C’est maintenant que je saute le pas,
c’est maintenant que le masque TOMBE.
Le mince rideau des illusions est déchiré.
Je suis là, tout près de toi, juste en face de toi !
Tu es surpris ? Pourquoi ?
Ne fais pas l’ahuri, ne prends pas ces faux airs d’innocent
Tu es au courant depuis toujours. Depuis quand ? me dis-tu.
Depuis l’instant précis où tu as ouvert ce livre, pardi!
Toi aussi tu es complice. Toi aussi tu es coupable.
Tu protestes ? Vas-y, gueule un bon coup !
Ici personne ne t’entendra.
Tu es dans mon domaine.
Tu ne t’étais pas douté que ceci était un guet-apens, un stratagème
pour te coincer, pour te forcer à avouer.
Tu n’as rien à te reprocher ?
Tu n’es pour rien dans ce meurtre ?
Ben voyons ! La bonne blague !
Je ne suis pas pressé. Tu finiras bien par te mettre à table.
Ne crains rien ! Je ne te ferai pas mal.
Je ne te toucherai même pas !
Tu sais ce que je veux de toi ? Ah si, que tu le sais ?!
De toute façon, tu me l’as déjà donné puisque tu es là devant moi.
Mais je veux plus. Je veux beaucoup, beaucoup plus !
Je veux te marquer au fer rouge sur le front,
je veux que tu me suives jusqu’à la fin, jusqu’en enfer
Je ne te lâcherai pas !
J’ai déja planté mes crocs dans ton cou.
J’ai tout mon temps.

24 janvier 2016

Roman-feuilleton: Rain Bird (16)

Classé dans : Actualité — Tags :, — admin @ 18:46

La chute d ela maison-Dieu16.

Fox ne voulut pas ouvrir tout de suite l’enveloppe kraft laissée par Myriam, d’autant que c’était la seconde “pochette-mystère” qu’il décachetait en deux jours ! Il craignait qu’à l’instar de la lampe d’Aladin, un malin génie ne s’en échappe et l’embrouille à nouveau. Or la conscience claire était essentielle à la conduite de son action.

Il chercha un environnement approprié qui lui servirait d’écran ou de contre-feu. En tout état de cause, le seul endroit qui lui semblait le mieux à même de neutraliser l’effet pernicieux que pouvaient présenter ces notes - on ne savait jamais ! - était précisément là où le corps de Driss avait été découvert : le parc de Beaumont.

Le soleil était déjà haut dans le ciel lorsqu’il arriva devant le grand mobile de l’oiseau de métal. L’artiste avait voulu imiter Calder mais l’ensemble, constitué de tubes d’aluminium, était tout en angles obtus et solidement rivé à trois blocs de ciment coulés dans la terre. Rien à voir avec la diaphane légèreté du génial Américain.

Ah, si cet oiseau de malheur pouvait parler ! soupira Fox. Devant lui, les enfants étaient descendus de l’oiseau métallique et jouaient au foot sur la pelouse ou dans les allées. Sur le banc attenant au sien, derrière le couloir vitré de la bibliothèque, quelques mères trentenaires échangeaient sur l’imminence de leurs vacances. La journée se prolongeait nonchalante. Dans l’aire de jeux, des enfants glissaient dans le toboggan ou se balançaient ; certains, plus hardis, s’agrippaient à une sorte de toile d’araignée de cordes grossières.

Lui aussi se trouvait au centre d’une toile mais, contrairement aux enfants qui finissaient par retomber sur leurs pieds, il avait l’impression d’y être immobilisé par une volonté supérieure à la sienne, incapable de bouger. Qui lui porterait le coup de grâce ? Judith, sa propre femme? Myriam, la belle enjôleuse ? Ou encore Marleau, son ombrageux challenger ? L’imaginer ainsi en funambule en train de faire des pointes sur un hypothétique filet tendu entre ciel et terre le fit pouffer de rire.

Il prit alors l’enveloppe et versa son contenu sur le banc. S’en échappèrent un petit cahier de notes relié en cuir aux motifs dorés dont la moitié des pages avaient été arrachées, quelques brouillons de lettres, le rapport de l’agence de détective avec en annexe le rapport de police et l’acte de décès auquel s’ajoutaient une brève et une photo. C’était le portrait d’un homme jeune, sur un balcon, portant une chemise blanche et les cheveux mi-longs, qui regardait au loin, l’air nostalgique. Il le reconnut tout de suite : le même regard que celui de sa sœur. Au dos était griffonné d’une écriture nerveuse : « Driss, sur le balcon, Paris 2004 ». En revanche, il ne lui trouva aucune ressemblance, même lointaine, avec le héros de son roman.

Le rapport de l’agence ne fut pas moins éloquent. La bio de Driss illustrait à merveille l’itinéraire méritant d’un jeune surdoué issu de l’immigration. Né à Bondy, Yacine s’est vite fait remarquer par une scolarité hors du commun et son tempérement colérique. Le programme “banlieues” de Sciences po lui avait servi de tremplin. Il terminera dans les premiers de sa promotion. Sa thèse portait sur les théories du changement : l’Europe du XVIe siècle et le monde. Dans la foulée, il fut embauché un temps au cabinet du ministère des Affaires étrangères.

Ses relations avec les femmes étaient aussi compliquées. Le rapport mentionnait des relations en pagaille mais aucune de stable, sauf une en 2002 avec une camarade de promotion, une certaine Julie avec laquelle d’ailleurs il avait partagé un appartement. C’est elle sans doute qui avait paraphé la photo.

Après, on le retrouva aux Etats-Unis où il travailla quatre ans ; il revint précipitemment en France et enseigna brièvement au lycée avant d’être recruté par la direction des renseignements généraux. Sa mort était survenue juste avant sa prise de fonction. L’autopsie conclut à un suicide, par sectionnement de la carotide.

Le rapport resta vague sur les causes de sa mort. Quelques pistes furent évoquées dont celle du dépit amoureux et une tendance à la dépression. Ce qui lui avait déjà valu des séjours prolongés en HP. Certains anciens collègues le disaient particulièrement affecté par son licenciement. En effet, l’agence qui postulait pour le renouvellement d’un contrat avec le Pentagone aurait estimé ne pouvoir conserver dans ses rangs un employé dont l’origine et le nom risquaient de compromettre leurs chances. Interrogée, la direction de la société avait jugé « farfelue » cette conclusion et expliquait que c’est pour des raisons d’incompétence et d’absentéisme que Driss Yacine avait été remercié. Le rapport s’achevait abruptement sans proposer de pistes de réflexion, ni faire de rapprochements entre sa mort subite et son embauche par la DRG.

Fox referma le dossier et se passa la main dans les cheveux. En fait, les rédacteurs du rapport n’avaient fait que reprendre les conclusions de la police qui étaient d’ailleurs annexées ! La belle Myriam avait dû payer le prix fort pour ce rebâchage.

Fox feuilleta le cahier. Pourquoi ces feuillets manquaient-ils ? Qui les avait arrachés ? Driss ou quelqu’un d’autre qui ne souhaitait pas que leur contenu soit révélé ? Le reste présentait des listes de courses, quelques notes, des rendez-vous d’embauche. Il y avait aussi le sommaire de choses à faire ainsi que les titres de livres à lire : intitulés ornés de dessins pornographiques dont certains particulièrement réussis. Puis, égrenées au fil des pages, des dates avec l’adresse de sites de rencontres, de cafés et des prénoms de femmes : Nancy, Edwarda, Priscilla, Rosalie…

Nathanaël sourit. Non content de les baiser, il les évaluait en fonction de leurs performances avec un système d’astérisques. Rosalie, par exemple, était la plus étoilée ! Mais difficile de reconstituer un itinéraire avec ce fatras d’écriture en pattes de mouches et de rendez-vous coquins, glanés sur Internet. C’est alors qu’une date retint son attention, elle était griffonnée à la va-vite à l’avant-dernière page du cahier, dans un coin, comme un pense-bête : 7 août. Et juste à côté, à peine visible : l’adresse du parc. Il n’y avait pas d’heure ni de prénom de femme, cette fois. Fox relut plusieurs fois le carnet pour vérifier de ne pas omettre de détails.

Quelque chose de sa vie lui échappait, comme cette enquête. L’histoire de ce roman qui rebondissait cinq ans plus tard ressemblait fort à un retour du refoulé. Qu’avait-il donc mis au jour dans son livre qu’on lui demandait aujourd’hui de tirer au clair ? Quel secret avait-il débusqué ?

Fox se gratta furieusement la tête : répondre à cette question, c’était aussi interroger sa propre motivation. L’une et l’autre se trouvaient par trop intriquées pour les résoudre avec sérénité. C’était comme si Driss était son double. Et il l’était sans doute. Il se redressa. Basta !

La colère contre lui-même se calma. La priorité était de résoudre le « problème Driss » avant la rentrée, sinon sa nouvelle carrière s’en trouverait compromise. Nous étions à la fin juillet, il lui restait quelques semaines pour tout boucler.

Il se passa à nouveau la main dans les cheveux. Par quoi devait-il commencer ? L’hypothèse qu’il puisse y avoir un blog était battu en brèche par le rapport qui attestait son absence des réseaux sociaux ; au point que Nathanaël se demandait s’il fallait reprendre l’enquête du détective privé de zéro. Il n’avait pas l’expérience, ni le temps ni l’énergie d’un privé. Il se devait de trouver une autre manière, complètement différente, mais laquelle ? Il en était là dans ses réflexions lorsque Mme Bourgeoys traversa son champ de vision, plongée dans un livre.

  • On ne dit pas bonjour aux amis ?!

La vieille dame s’arrêta net, se retourna et sourit.

  • Excusez-moi, Nathanaël, j’étais dans mes pensées.

  • Vous n’êtes pas partie en vacances?

  • Vous savez bien que je les prends à la rentrée. À mon âge, mieux vaut profiter de l’arrière-saison, c’est moins cher et plus calme. Et vous?

  • Je dois d’abord terminer mes travaux avant la rentrée, et je ne sais pas comment y arriver…

  • Je connais un excellent menuisier qui serait disponible : il fait tout. Je l’ai fait travailler dans mon appartement. Une perle ! Si vous voulez, je vous donnerai son numéro.

Fox acquiesça.

  • Qu’est-ce qui vous passionne tant dans ce livre ?

Elle regarda autour d’elle et se rapprocha discrètement.

  • Justement, j’allais vous en parler.

Elle chuchotait comme si elle était sur le point de confier un secret.

  • Vous avez entendu parler du comte de Beaumont. Dans la réserve de la bibliothèque, on a retrouvé trois exemplaires de ses Mémoires. On a publié un article dans le journal communal à ce propos. Comme l’histoire locale est un peu mon dada, je me suis fait mettre un exemplaire de côté. Il y a un passage qui peut vous intéresser. Lisez.

Intrigué, Fox prit le vieil exemplaire dans ses mains et commença à lire. Dans ses Mémoires, le comte évoquait une séance de spiritisme particulièrement houleuse où une participante avait vu le corps d’un homme dans le jardin. La description du lieu où on avait trouvé son cadavre ainsi que l’aspect physique de la supposée victime correspondaient point par point à l’« affaire Driss ». Bien sûr, à l’époque, on ne trouva aucun cadavre. Fox voulut prendre des notes sur son calepin, mais Henriette l’en empêcha.

  • Ne vous donnez pas cette peine. Je vous ai fait faire une photocopie.

  • Vous aussi, vous êtes une perle !

Il feuilleta à nouveau le livre, cherchant quelques indices supplémentaires.

- Tout ça est très curieux. Je pourrais vous l’emprunter ?

Henriette acquiesça d’un air entendu.

  • Je ferai mieux. Je vous écrirai une note pour faire avancer « notre » enquête.

Néanmoins, un détail semblait encore la chiffonner.

  • Vous n’avez rien remarqué d’autre ?

Elle le regardait, anxieuse.

Fox haussa les épaules.

  • Tout est curieux dans cette histoire : la coïncidence, les lieux, la ressemblance physique…

  • Je ne parle pas de ça ! Je veux parler de la date de l’expérience spirite !!!

Le front de Fox se plissa. Il rouvrit le livre. La relation était datée du 7 août 1908.

Mon nom éclate dans la ville
avec son éventail de couleurs hallucinées.

Ma signature griffe
le moindre espace libre.

Tout le monde connaît mon nom

Mon nom est un masque.

Je le porte pour choquer, pour provoquer

À travers lui, j’observe

J’ai beau faire, ils m’ignorent

ils me dédaignent en secouant la tête

Ils ne font pas attention à moi

J’ai beau faire, je suis invisible pour eux

Seuls ceux qui sont comme moi me reconnaîtront

Je le perçois à leurs yeux qui pétillent

Sur les lèvres, s’esquisse un sourire radieux

Ils savent que je suis des leurs

C’est notre secret au vu et au su de tous

Nous sommes de la même famille

Nous appartenons au même jeu

Eux et moi.

22 janvier 2016

Roman-feuilleton : Rain Bird (15)

Classé dans : Non classé — Tags :, — admin @ 16:59


Dans le Tarot la 15e carte, c’est l e Diable qui invite à se faire face afin d’oser affronter son ombre et ses peurs. Il est dit que derrière les peurs se cachent des talents latents. Le Diable est l’autre en soi, la part animale (instinctive) millénaire (mémoire collective). A vous de voir si ce chapitre correspond… au diable !

Je vous rappelle la proposition formulée au début de cette année. Depuis le 4 janvier, je publie chaque jour (lorsque je n’oublie pas) les les trente-trois chapitres de ce roman inédit sur mon site www.fulvio-caccia.com. ici vous ne lirez qu’un extrait . Si vous voulez lire la suite vous n’aurez qu’à cliquer sur le lien du blogue. A bon entendeur, salut !

15.

Le cadran au-dessus du bar indiquait 18 h. Et Myriam Yacine était en retard. La terrasse du café donnait sur le parvis où trônait la grande arche, ce cube évidé. La tasse du double expresso que Fox avait commandé était déjà vide. Il avait fini de lire le journal et s’assura une fois de plus que l’exemplaire de son livre était bien en vue. C’était le signal convenu.

Son regard balaya à nouveau cette immense esplanade aux allures futuristes. Des immeubles neufs surplombaient l’agora comme autant d’estrades. C’était le fourmillement des gens qui constituait le spectacle. Et à cette saison, les robes chatoyantes et les shorts se mêlaient aux costumes trois-pièces qui se croisaient et se décroisaient dans un étrange ballet coloré. En d’autres circonstances, Fox aurait pris plaisir à regarder les passants, mais cette fois il scrutait inquiet la table d’en face où un homme au complet marron venait de s’installer. Il croyait l’avoir remarqué à la sortie du métro. Et cette femme entre deux âges qui lui souriait à quelques mètres de là. Pourquoi le regardait-elle ainsi ? Au demeurant, devait-il s’en étonner ?

Jamais auparavant Nathanaël n’avait éprouvé si nettement la sensation d’être sur une scène. Cette convergence d’impressions, de faits et de présomptions l’obligeait, malgré lui, à devoir tenir un rôle dont il ignorait les tenants et les aboutissants. Mais quel était donc ce rôle ? Son repli sur soi ne jouait-il pas contre lui en l’exposant plus que jamais à ce qu’il refusait obstinément de reconnaître ? C’est l’image que Marleau lui avait renvoyé en pleine figure. Sa pratique de l’écriture n’avait d’autres buts que de le rassurer lui-même.

Pour se donner contenance, il fit comme tout le monde : il se plongea dans la consultation de son smartphone. Il songea, ce faisant, que ce geste avait remplacé celui de griller une cigarette. À cette exception près qu’il était en apparence moins nuisible. Son esprit faillit se perdre un moment dans le marais de la spéculation.

C’est alors qu’il sentit du mouvement en face de lui.

Une jeune femme en tailleur et talons aiguilles slalomait entre les tables, un portable collé à l’épaule et son livre sous le bras. Elle devait avoir à peine quarante ans. Son visage lui était familier. Il l’avait vu plusieurs fois dans les journaux. Son nom était différent de celui avec lequel elle avait signé la lettre. Un nom bien français, sans doute celui de son époux ou de son ex. Finalement, elle se planta devant lui, sourit et lui tendit une longue main fine et manucurée. Nathanaël se leva.

Ce qui le frappa, c’était l’ovale de sa figure aux traits anguleux et aux immenses yeux bruns impeccablement maquillés qui vous radioscopaient tels deux lasers. Sa beauté était celle des femmes de Méditerranée, une peau halée, un visage exprimant une volonté de fer.

  • Enfin, vous avez réagi, dit-elle, un sourire cannibale se dessina sur ses lèvres. J’étais sur le point de vous assigner en justice.

Nathanaêl s’était rassis quelque peu intrigué. Une belle hystérique, pensa-t-il. Elle le regardait avec une sorte d’indifférence hautaine comme si elle voulait installer d’entrée un rapport hiérarchique. Il y eut un moment de silence. Elle prit la carte du menu que le serveur lui avait tendue.

    • Vous acceptez donc mon offre ? dit-elle sans lever la tête.

Fox sourit.

    • Comment refuser cette faveur à une admiratrice ! répondit-il du tac au tac.

Il marqua un temps d’arrêt avant de poursuivre.

    • C’est drôle…

    • Qu’est-ce qui est drôle ?

    • Vous êtes la seconde personne en moins d’une semaine à me parler de mon roman.

La jeune femme ricana en abaissant la carte du menu.

    • Et qui était la première ?

    • Vous le connaissez sans doute puisque vous avez accès au dossier.

Elle éclata de rire.

    • Je vois que vous êtes bien informé.

    • On n’a qu’à lire la presse, madame le conseiller.

Fox referma le menu.

    • C’est vous qui lui avez suggéré de rouvrir l’enquête.

    • Vous m’accordez un pouvoir que je n’ai pas.

  • Conseiller d’Etat, nouvellement nommée au ministère de la Justice… ne soyez pas modeste ; cela ne vous ressemble pas.

Il croisa les bras et poursuivit :

    • Qu’est-ce que vous attendez de moi ?

La jeune femme se rapprocha de lui.

    • Que vous écriviez la vérité sur la mort de mon frère.

    • La vérité, gloussa Fox, comme vous y allez ! Je ne suis pas Dieu le père.

    • Tout ce qu’on a dit de mon frère est faux.

Fox plissa des yeux, réprobateur.

    • Vous avez lu l’avertissement au début du livre. Toute ressemblance est fortuite.

    • Je n’en crois pas un traître mot, s’esclaffa-t-elle.

      • Vous avez tort.

Il tapota son front de l’index.

    • Ça vient de là. J’ai tout inventé.

Le regard de Myriam se troubla.

    • Driss… ressemble tellement à votre personnage ; les mêmes gestes, les mêmes mimiques…

    • C’est l’effet d’identification et du hasard. Un lecteur semble se reconnaître ou reconnaître quelqu’un de son entourage. Et il est persuadé que l’auteur l’a volé et l’a violé. Alors que c’est le fruit combiné d’un processus complexe. C’est ce que j’expliquai à votre commissaire.

    • Sans doute, mais il n’empêche que vous donnez une image négative de mon frère en le présentant comme un dealer et un assassin.

    • Permettez-moi de vous citer : vous m’attribuez un pouvoir que je n’ai pas !

Elle sourit encore.

    • Mais vous avez un plus que les enquêteurs patentés n’ont pas.

    • Ah, bon ! Quoi ?

    • Regarder différemment ; éviter les sentiers battus.

    • Vous voulez un nouveau roman, s’esclaffa Nathanaël, pas la vérité !

    • Je cherche une vérité qui soit en cohérence avec ce qu’était mon frère.

Nat croisa les mains sous son menton. Décidément, cette nana lui plaisait. Elle avait du chien. Une drôle de partie avait commencé entre eux, faite de séduction et de tactique contenues.

- Ce n’est pas mon job. C’est celle du commissaire. Moi, je ne suis qu’un romancier… enfin, je l’étais. Je me suis contenté d’imaginer.

    • Vous êtes trop modeste.

    • Pourquoi ne pas faire confiance à l’enquête de police ? Ou alors confiez cette mission à un détective privé.

Myriam le regarda, goguenarde.

    • C’est déjà fait !

Elle sortit de son un sac une enveloppe kraft au nom d’une agence de détective.

    • Jetez-y un coup d’oeil.

    • Pourquoi faire ? Le constat de police ne vous suffit pas ?

    • Non. Il y a quelque chose qui cloche.

    • Quoi ?

    • Je ne sais pas.

Elle se tourna vers lui.

    • Peut-être le trouverez-vous ?

    • Je n’ai pas l’autorité morale ou légale de me substituer aux détenteurs de la loi. D’ailleurs, vous devriez le remettre au commissaire.

  • Il l’a déjà.

Il se rapprocha d’elle.

  • Vous n’ignorez pas non plus qu’il me croit mêlé à cette affaire.

  • Je sais.

  • Pourquoi insistez-vous pour me confier cette mission ?

  • Parce que justement, comme vous êtes soupçonné, vous trouverez !

Fox fit une pause pour chercher d’autres arguments.

- Mettons que j’accepte votre proposition. Je peux trouver des choses pas très ragoûtantes sur le compte de Driss. Pire que celles que je lui attribue, selon vous, dans le roman.

- J’en prends le risque. Ce que je veux, c’est savoir pourquoi Driss est mort.

Nathanaël croise les doigts, perplexe.

- Je ne comprends pas. Pourquoi vous obstinez-vous à faire sortir votre frère de l’ombre ? Pourquoi voulez-vous que ce soit moi qui fasse ce boulot ? Personne d’ailleurs ne se souvient de ce qu’on lui prête.

- Moi, si.

Elle baissa les yeux.

    • Nous sommes une fratrie de sept frères et sœurs, dit-elle d’une voix soudain plus adoucie, j’étais son aînée de dix ans. Mes parents sont des immigrés algériens qui ont dû trimer dur. Très tôt, je suis partie de la maison pour étudier à l’étranger.

Elle secoua la tête.

    • Sa mort fut un choc pour ma famille.

    • En somme, vous voulez un Ghost writer, un nègre qui décrive la mort officielle de votre frère et ce, de manière honorable, afin que vos parents puissent mourir en paix.

Cette fois Myriam ne répondit pas. Elle regarda sa montre-bracelet puis sortit de son sac une petite enveloppe blanche et son carnet de chèques.

    • Voici un projet de lettre d’entente. Vous la lirez et la signerez à tête reposée. Quant à moi, je vous fais d’emblée un chèque en guise d’avaloir. Si vous l’encaissez, je saurai que vous acceptez mon offre.

Elle se pencha sur son chéquier, dévissa son Mont-Blanc, songeuse.

    • Est-ce qu’une somme de 10 000 € pour commencer vous conviendrait ? L’autre moitié vous sera versée à la remise du manuscrit de 200 pages.

    • Cent euros le feuillet !

    • Cela ne sera pas de trop pour finir vos travaux. Et… pour vous payer un bon avocat.

Nathanaël fit la moue.

    • Je vois que vous vous êtes aussi bien renseignée.

    • C’est mon boulot.

Elle sourit énigmatiquement, consulta son smartphone puis se leva.

    • Je dois partir. On m’attend au ministère. À vous de jouer maintenant.

Nathanaël voulut régler la note. Mais celle-ci l’avait déjà été par un jeune homme en costume trois-pièces qui jetait de temps à autre des regards furtifs en leur direction. Fox la vit s’éloigner avec l’élégance d’une lionne. Des pensées contradictoires flottaient encore dans son esprit. Alors le sourire de Fox se crispa. La garce ! Elle l’avait eu.

21 janvier 2016

ROMAN-FEUILLETON : RAIN BIRD (14)

Classé dans : Actualité — Tags :, , , — admin @ 9:54
La tempérance
Jamais 13 sans quatorze. Dans le Tarot la 14e carte, c’est la Tempérance qui est représentée dans sa version la plus commune par une jeune fille versant l’eau d’un récipient dans un autre contenant du vin - avec le sens d’atténuation, d’adoucissement de ce qui est trop excitant.

Je vous rappelle la proposition formulée au début de cette année. Depuis le 4 janvier, je publie chaque jour (lorsque je n’oublie pas) les les trente-trois chapitres de ce roman inédit sur mon site www.fulvio-caccia.com. ici vous ne lirez qu’un extrait . Si vous voulez lire la suite vous n’aurez qu’à cliquer sur le lien du blogue. A bon entendeur, salut !

14e jour

14.

Il avait recommencé à pleuvoir. Nathanaël ouvrit son parapluie. Les gouttes de pluie crépitaient sur la toile. Décidément, ce roman s’incarnait sous toutes sortes d’avatars parmi les plus inattendus. Lui qui l’avait écrit pour s’en séparer, voici qu’il lui revenait en pleine figure comme un boomerang.

Son éditeur lui avait laissé un message sans ambiguïté. C’était le rachat des anciens exemplaires ou le pilon. Son premier mouvement avait été de l’envoyer balader ; puis il s’était ravisé. N’était-ce pas l’occasion de mettre son livre « hors d’état de nuire » ? Après tout, ne valait-il pas mieux qu’il ravale son amour-propre et qu’il s’occupe lui-même de sa diffusion ? Pour les happy few uniquement. Ceux qui étaient vaccinés contre les poisons.

Il ralentit le pas devant ce qui avait dû être une épicerie dont la vitrine était tapissée de coupures de journaux et d’affiches. Au fond, sur un présentoir, les dernières publications : La vérité sur la mort de Marylin Monroe, Les racines grecques des Roms, Violences dans les cités : pourquoi ? Mon frère jihadiste. Il entra, accompagné du son de cloche caractéristique de l’ouverture d’une porte. Derrière le bureau, un homme sec au visage émacié et aux cheveux blancs leva la tête. Devant lui, à sa gauche, au téléphone, l’attachée de presse, une jeune femme blonde. À sa droite, un grand échalas aux longues moustaches à la d’Artagnan, lui fit un bref signe de la tête. Sur l’écran, la maquette d’un livre dessinait ses contours multicolores. Le trio formait la cheville ouvrière des Editions du hasard.

Ayant terminé sa conversation, Emilie se leva et lui colla une bise sonore juste au moment où le campanile de l’église à côté sonna 13 h. “Vous déjeunez avec nous, à moins que… » Elle regarda l’homme aux cheveux blancs qui s’était calé dans son fauteuil. Emilie eut un imperceptible mouvement de recul, comme quelqu’un qui vient de se souvenir de ce qu’il ne fallait pas dire. Elle sourit de nouveau : “Je vous laisse, je crois que vous avez à discuter…”, puis elle se tourna vers le mousquetaire qui avait enfilé son veston et attendait devant la porte. La petite clochette résonna à nouveau.

« Il faudrait bien qu’un jour je fasse enlever cette putain de cloche », grommela l’homme aux cheveux blancs qui, dans l’intervalle, s’était levé. Mario Dumas lui désigna du menton une pile de cartons puis ouvrit ses larges mains pour désigner l’espace réduit.

    • Je n’ai plus de place et les temps sont vraiment durs. Les distributeurs ne prennent plus de tirages inférieurs à 1000 exemplaires.

Nathanaël haussa les épaules.

  • J’espère que tu as pu tout rassembler.

  • Tout ce qui n’a pas été vendu ou détruit est là.

Il tapota la pile de cartons comme s’il s’était agi d’un enfant. Moue de Nathanaël.

  • Tu n’y as jamais vraiment cru à ce livre.

Mario le regarda d’un air renfrogné.

- Ce n’est pas moi, c’est le diffuseur qui n’en voulait pas de ton roman. Il trouvait que cela faisait désordre dans mes collections. J’ai dû m’en occuper moi-même.

Il s’assit, comme accablé.

    • Je te l’ai déjà dit. La fiction, ça ne marche plus aujourd’hui, surtout pour les petits éditeurs. Plus de 500 romans dont 200 premiers romans chaque automne ! Et sans parler des récidivistes ! En tout, tous genres confondus, c’est 60 000 titres par an. Plus de 300 millions de volumes - tu te rends comptes ! - dont la moitié part au pilon le mois suivant la parution !

    • Alors pourquoi tu l’as publié ?

    • Parce que je pensais que tu avais du réseau.

    • C’est drôle, dit Nathanaël avec ironie, je croyais la même chose de toi.

    • Ne fais pas le malin, ricana Mario.Tu sais bien ce que je veux dire.

    • Attends ! J’ai fait plus que ma part pour faire connaître ce satané livre !

    • Je sais, mais l’édition, c’est du commerce : pas une œuvre de bienfaisance.

    • Justement ! Tu es censé “publier et vendre”, comme c’est stipulé dans le contrat. Tu n’es pas un grand commerçant ! C’est le moins qu’on puisse dire !

Fox se rapprocha de lui.

    • Tu sais ce que tu es ?

    • Un vendeur de soupe. Voilà ! Et de gauche de surcroît. Du système libéral, tu as pris tous les vices et aucune des vertus. Tu veux faire des coups. Tu sors le grand jeu comme eux. Mais tu n’as aucun sens du risque. Et encore moins d’imagination. Tu n’as même pas de ligne éditoriale. Tu publies tes livres d’histoire, tes essais universitaires dont personne ne veut ! Pas étonnant qu’on ne parle pas de toi.

- Dis donc, monsieur l’auteur, répliqua Mario, tu te prends pour qui ? Où tu veux en venir ? Tu savais bien que la fiction n’était pas notre rayon.

- …

- Maintenant, tu le sais. On s’est trompés, voilà tout.

Il regarda sa montre et changea de ton.

    • J’ai un rendez-vous dans dix minutes.

Fox toisa à son tour la masse de cartons.

    • Je vais appeler un taxi.

Mario lui tendit le téléphone et la carte de visite de la station de taxi la plus proche.

    • Tu ne m’as toujours pas dit combien j’avais vendu de livres, demanda Fox.

Mario haussa les épaules.

    • Tu veux vraiment le savoir?

Son interlocuteur leva les bras au ciel.

    • Evidemment. Ce n’est pas une oeuvre de bienfaisance!

L’éditeur ouvrit un classeur d’où il extirpa une chemise écornée à son nom. Il en tira des feuilles en accordéon qu’il détacha en suivant les pointillés. Fox regarda la feuille. Ses sourcils se froncèrent.

  • Je n’y comprends rien.

    • C’est le compte rendu du distributeur. Tu as vendu 133 livres en tout. Et cette colonne, ce sont les livres qui sont revenus, tu vois.

    • Donc ?

    • donc tu en as vendu… 74 en 2008, 32 en 2009, 17 en 2010, 10 en 2011 et 0 en 2012…

    • Ce n’est pas très clair. Qui me prouve que ces chiffres n’ont pas été trafiqués?

Il le fixa dans le blanc des yeux.

    • Personne.

Nathanaël se massa le menton.

    • Tu me dois donc 266 €, que je vais soustraire du rachat du stock.

Il prit son carnet de chèques et commença à le remplir.

    • Comme tu n’en feras rien, ajouta-t-il, je te propose de reprendre aussi mes droits.

Mario haussa les épaules, fouilla dans le dossier et déplia le contrat, le biffa, le signa en inscrivant sur toute la longueur de la diagonale “Résiliation de contrat” puis le lui remit ostensiblement.

    • De toute façon, notre contrat tombait à échéance l’an prochain.

    • Et voici le chèque pour mes livres. Nous voilà quittes.

L’éditeur le déposa dans son tiroir dont il retira une enveloppe.

- Tiens, avant que tu partes, tu as reçu ce courrier.

Le sceau de la poste le faisait remonter à six mois.

- Heureusement que je suis passé par là, répliqua Nathanaël.

Mario bougonna. Le taxi arriva sur ces entrefaites. Il avait cessé de pleuvoir. Fox sortit les cartons et les mit dans le coffre. C’est dans le taxi qu’il décacheta la lettre.

Monsieur,

J’ai entendu parler de votre roman en décembre dernier. Depuis, j’ai tout fait pour me le procurer. En vain. Mon libraire m’a dit qu’il était indisponible. Finalement un ami l’a trouvé chez un revendeur. J’étais très curieuse de le lire. Et de fait, à peine l’ai-je eu entre les mains que je l’ai dévoré. Sa lecture m’a bouleversée. Ce n’est pas seulement à cause du style ou de l’intrigue. Les faits, le lieu et le personnage principal que vous mettez en scène m’étaient familiers, ô combien, puisqu’il s’agit de la vie de mon propre frère. Comment avez-vous réussi à connaître à ce point son parcours, lui qui était le secret incarné ? Je précise que votre correspondante n’est autre que la soeur de Driss Yacine, celui que l’on a retrouvé mort dans ce parc que vous décrivez.

Or, bien que vous ayez su restituer l’ambiance délétère de ce moment, en revanche, vous avez laissé filer de nombreuses incorrections, omis des détails importants, inversé des faits : bref, vous avez travesti la vérité et caricaturé la vie de Driss en le décrivant comme un être lâche et cupide. Mon frère était tout l’opposé. De quel droit vous permettez-vous de faire mentir ainsi la réalité ? Je sais que les romanciers se prennent volontiers pour Dieu. Aussi, et bien qu’il faille tenir compte de l’avertissement selon lequel, comme au cinéma, toute ressemblance avec les faits et personnes évoqués soit purement accidentelle, je trouve que là vous avez poussé le bouchon un peu loin.

Je pourrais vous poursuivre en justice pour diffamation. Mais, tout compte fait, cela ne servirait qu’à attirer l’attention sur votre roman et créerait la controverse autour du passé de mon frère, laquelle n’a pas lieu d’être.

Je vous propose donc un marché : écrire les circonstances de la mort de Driss. C’est votre droit de romancier le plus strict de refuser ma proposition. Mais à votre place, j’y réfléchirais par deux fois. Comme je me doute que vous ne roulez pas sur l’or – à moins que vos romans vous aient octroyé des royalties telles qu’il deviendrait alors rentable de vous attaquer –, j’ai choisi cette solution qui rend hommage à votre talent de conteur, qui est réel, tout en rétablissant certaines vérités autour de mon frère. Vous pourrez utiliser un pseudonyme si cela vous chante. Voici plus bas mon adresse.

Dans l’attente de vos nouvelles, je vous prie, monsieur l’auteur, de recevoir mes salutations.

Myriam Yacine

20 janvier 2016

Roman feuilleton : Rain bird (13)

Classé dans : Actualité — Tags :, , — admin @ 11:05
13.
Sur l’écran de l’ordinateur apparurent des strates de vert en grands aplats dansants. Leur succédèrent les frondaisons éblouies de soleil, un étang filmé dans un angle improbable, un fragment de ciel scandé par le halètement d’une respiration.
- David, tu me donnes le mal de mer !
De grandes jambes poilues dans des sandales crevèrent l’écran, accompagnées d’une voix nasillarde.
- Ça ne te rappelle rien ?
Dans la succession saccadée de perspectives tronquées, d’arbres en enfilade, Nathanaël eut un pincement au cœur; il reconnut le parc Lafontane. Sa jeunesse repassait ainsi devant ses yeux. A l’époque, son logement se trouvait au pied de ce grand espace vert de l’est de Montréal.
- Ne dis rien ; tu n’as encore rien vu !
Brusquement émergea une scène en plein air. Il y eut des applaudissements. L’image sautilla encore, comme si David montait sur un gradin, puis le silence s’imposa tandis que montaient les harmoniques scintillantes et graves du clavecin. Nathanaël n’eut pas de peine à reconnaître le jardin de verdure qui jouxtait l’étang et aussi les premiers accords des Barricades mystérieuses de François Couperin. Une jeune femme exécutait le morceau avec maestria devant la foule recueillie.
- N’est-elle pas magnifique ? chuchota David. Un beau visage ovale tout à sa tâche remplit l’écran. Elle était concentrée et sa peau très blanche répondait à sa chevelure blonde ramassée sur sa nuque en un sage chignon.
- Magnifique ! La fille autant que la musique.
Nathanaël fit une pause.
Je comprends mieux pourquoi tu veux rester là-bas!
Il y eut encore un long moment de silence pendant lequel la musique répondait au bruissement du vent.
Elle s’appelle comment ?
Anna Joe.
Elle n’est pas de Montréal ?
Non, elle vient d’arriver de Norvège. En fait, elle est américaine.
Où l’as-tu rencontrée ?
A un arrêt d’autobus dans l’ouest de la ville. Tu t’imagines, elle parle cinq langues !
Dis donc, grommela Fox, tu n’étais pas supposé apprendre l’anglais, toi ?
Arrête, p’a ! rétorqua David.
Des murmures de réprobation se firent entendre autour.
Je vais m’éloigner pour te parler, dit-il un ton plus bas. Anna en a encore pour vingt minutes.
Et tu ne vas pas rester jusqu’à la fin du concert ?
Je l’ai entendu dix fois déjà !
Il y eut encore le bruit des pas ; la musique s’éloignait puis il vit les doigts de son fils coincer la tablette sur une table de pique-nique.
Tu n’as pas peur que ça tombe, ton truc ?
Je le fais souvent.
Avec tes potes des Lys, encore ?
Le regard de David devint fuyant.
Pas seulement.
Nathanaël secoua la tête.
Maintenant, que comptes-tu faire ?
Eh bien… devenir imprésario !
Quoi ?
Agent d’artiste.
C’est pour elle ? Mais tu ignores tout du métier !
Je vais apprendre.
Tu ne devais pas t’inscrire à la fac en journalisme à la rentrée?
Je ne me sens pas capable. Je n’ai pas le niveau.
Arrête tes conneries. Tu l’as largement.
Je ne suis pas un intello comme toi, p’a.
Il ne s’agit pas de ça, mais de savoir ce que tu veux faire vraiment.
Je te l’ai déjà dit.
Tu te fous de moi !
Je suis sérieux. Je suis en train de constituer mon réseau. Ce concert, c’est moi qui l’ai planifié.
Mais en attendant, comment vivras-tu ?
On se débrouillera.
Je te préviens, ta mère veut te couper les vivres. Ce que je te donne ne suffira pas car je ne suis pas encore installé pour travailler.
T’inquiète.
Justement, je m’inquiète !
Tu es drôle. Ne m’as-tu pas répété de ne jamais renoncer à ses rêves ?
Mais pas de succomber à une tocade.
Anna Joe n’est pas une tocade. Je l’aime!
Oui, aujourd’hui, mais demain ?
Arrête de projeter tes propres échecs sur moi. Est-ce ma faute si maman et toi vous vous êtes séparés ?
Ne détourne pas la conversation, veux-tu !
Je ne la détourne pas, je te rappelle simplement que tu as changé de pays parce que tu l’avais rencontrée !!! Et tu t’inquiètes de moi maintenant ??? Je rêve !
Mais c’était une autre époque. Aujourd’hui, c’est différent.
C’est pareil ! Il y a toujours des connards qui te prédisent que tu es un raté si tu ne fais pas comme les autres. Mais moi, je ne veux pas faire comme les autres. Je veux faire comme… comme toi !

Nathanaël aurait voulu réagir mais il se rendit compte que c’était peine perdue. Dans le fond, il savait que David avait raison. Il se contenta de hocher la tête. Ils se regardèrent un moment comme des chiens de faïence à plus de 4 000 km de distance. David avait changé, mûri. Quelques mois à peine avaient suffi. Son regard pointait maintenant vers le ciel. Il était contrarié. C’était sa manière de l’exprimer, Nathanaël le savait.
Que fixes-tu ainsi ?
Un vol de mouettes.
Par la tablette numérique, il percevait leurs piaillements qui se mêlaient aux cris des enfants : une tapisserie sonore qui lui rappelait le temps où il fréquentait lui aussi ce parc. Un ballon multicolore rebondit sur la table et faillit renverser le mobile. Un petit blondinet s’approcha, s’empara du ballon et disparut aussitôt.
Il ne dit même pas merci, s’étonna David.
Tu faisais pareil quand tu étais petit.
Tu veux toujours avoir le dernier mot.
Je suis ton père.
Ça, je l’avais compris.
Il y eut un autre moment de silence entre eux.
Excuse-moi. Je suis à cran. Il m’arrive toutes sortes de choses.
Je t’écoute.
Et en quelques mots, il le mit au courant de ses mésaventures en éludant l’aventure avec la prostituée. David écouta attentivement ce que racontait son père qui conclut en lui demandant s’il connaissait Driss Yacine. David hocha la tête.
Mais il était pourtant dans le parc cette nuit-là du 6 août.
David leva les yeux au ciel.
Mais tout le monde sautait la barrière ! Des gens des Lys comme d’ailleurs.
Nathanaël devint soupçonneux.
Toi aussi, David ?
Il le vit hocher la tête.
Mais bien sûr ! Il y avait même Hadrien…
Le fils du maire ?
Evidemment ! Et Marc, Gilou, Bébert, Pat…
Que faisiez-vous donc ?
On buvait des coups. On fumait des joints. On se racontait des histoires. On lutinait les filles. On déconnait, quoi.
C’est tout ?
Mais enfin, qu’est-ce que tu crois ? Qu’on faisait des messes noires ???
Nathanaël se gratta la tête.
Tu es sûr ? Tu ne me racontes pas de bobards.
David leva à nouveau les yeux vers le ciel.
Pourquoi je t’en raconterais ? Ce que faisait ce connard dans le parc cette nuit-là, je n’en sais foutre rien. En tout cas, personne de notre bande n’y était. C’était l’été, souviens-toi. Une bonne partie d’entre nous était parti à Bayonne.
Bizarre. Alors pourquoi ce flic me colle ce cadavre sur le dos ?
Mystère et boule de gomme !
Un long silence s’installa entre eux.
À propos de souvenir, j’ai rencontré une femme qui te connaît. C’est la mère d’une soprano qui travaille avec Anna Joe.
Comment s’appelle-t-elle ?
Corine, Treber ou Weber. un nom comme ça…
Corine !
En prononçant ce prénom, une nuée de souvenirs submergea Nathanaël : la bande d’amis, les FR, la revue. Corine en était la cadette. C’est à cette occasion qu’il avait fait sa connaissance. Brusquement, il avait été happé dans une sorte de tourbillon où se mêlaient les couleurs flamboyantes de l’automne, la pluie et le soleil à travers les nuages…
Papa ? Papa ? Es-tu là ?

17 janvier 2016

Roman-Feuilleton : Rain Bird (12)

Classé dans : Non classé — Tags :, — admin @ 18:59

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12.

    • On frappe avant d’entrer, grommela Marleau, devant la fenêtre. Il observait les arbres du square.

Fox vit une masse sombe se découper dans la pénombre tandis que le vent jouait avec les stores vénitiens.

    • On prévient avant de fouiller chez les gens, lui répondit-il du tac au tac.

Marleau se retourna à demi ; un rictus tordait son visage.

    • Vous n’étiez pas là. Et puis quelle idée de laisser son portable à la maison !

    • Quelle idée de rester dans le noir. Vos supérieurs vous obligent à faire des économies aussi sur le courant électrique ?

Marleau ricana.

    • Je n’aime pas l’éclairage au néon. Où étiez-vous donc ?

    • Parti me reposer dans l’Aude.

    • Jolie région. Ma mère y était originaire.

D’une pichenette, il jeta son mégot par la fenêtre puis alluma la lampe de son bureau. La pièce s’éclaira et apparurent une armoire métallique, une vielle patère et un bureau enfoui sous les dossiers. Marleau s’épongea le front puis s’écroula dans son fauteuil. Le bruit du ventilateur meubla un moment le silence. Les deux hommes se toisaient. Fox était resté debout, refusant l’invitation de s’asseoir que l’inspecteur lui avait faite de la main.

    • Alors, que me voulez-vous encore? demanda Fox en tâchant de maîtriser sa colère.

    • Vous avez raison. Entrons dans le vif du sujet.

L’inspecteur mit ses lunettes et ouvrit un dossier.

    • Vous connaissez une jeune Indonésienne qui se fait appeler Maïa, enfin… qui se faisait…

Fox hésita mais ne pipa mot.

    • On a retrouvé son cadavre tout près du périph la semaine dernière…

Il lui tendit une photo d’une jeune asiatique qui semblait dormir paisiblement dans l’herbe, n’eut été cette blessure à la gorge. Marleau se gratta la nuque.

    • Dommage, un beau brin de fille.

    • Vous avez des indices ? demanda Nathanaël.

Marleau sourit en croisant les doigts sur sa bedaine.

    • Eh bien justement, c’est pour ça que je vous ai convoqué.

    • Venez-en au fait, dit Fox.

    • J’y viens. Il se trouve que la dernière fois qu’on l’a vue vivante, c’était le vendredi en huit, en compagnie d’un homme qui vous ressemblait.

Le commissaire le fixa.

    • Vous n’étiez pas un de ses clients, par hasard?

    • Je ne l’ai jamais vue, mentit Fox.

Marleau se cala dans son fauteuil qui grinça.

    • C’est embêtant, ça… Pourtant, ses copines ont dressé un portrait-robot qui colle drôlement à votre signalement.

Le commissaire lui lança un regard dubitatif.

    • De surcroît, des caméras vidéo ont enregistré à cette heure-là les déambulations d’un homme à peu près dans votre genre.

Nathanaël sentit une sueur froide lui descendre le long de l’échine.

    • Vous mentez très mal, monsieur le psy, soupira le policier en croisant les doigts. Je pourrais vous confondre avec les camarades de travail de cette pauvre fille ; je pourrais vous mettre en détention provisoire, mais je ne le ferai pas.

    • Pourquoi ?

Le commissaire fit pivoter son fauteuil de gauche à droite.

    • Comment trouvez-vous mon bureau ? Il est exactemnt comme celui que vous décriviez dans votre roman, non ? !

Fox resta coi. Marleau posa ses mains sur la table de métal.

    • Moi je trouve que oui.

Il mit son menton dans la paume de sa main et le dévisagea.

- Quelle imagination ! On dirait que vous êtes déjà venu ici. Vous m’épatez ! Vous pratiquez sans doute le voyage astral comme les adeptes du Septième Ciel. Au fait, on a en retrouvé dans le sang de cette pauvre malheureuse.

Fox baissa les yeux.

    • Vous n’avez pas répondu à ma question.

    • Il est très bien votre bureau : un vrai bureau d’enquêteur ! Désolé, je ne suis pas devin et je ne pratique pas le voyage astral. Et je ne m’immisce pas dans la tête des gens.

    • Ah ! Dommage. Je croyais pourtant, comme romancier…

Il soupira.

    • Je vous envie, continua l’inspecteur. Moi, voyez-vous, je suis toujours pris dans la même routine : on arrête des mecs, on les questionne, ils nient, mentent puis craquent. On les enferme, ils ressortent, on les rechope, toujours les mêmes gueules de tarés. Et c’est reparti pour un tour. Parfois, heureusement, il y a des variantes… du nouveau.

    • Qu’est-ce que vous sous-entendez ? Si vous avez des soupçons, arrêtez-moi ! exigea Fox.

    • Non, ce serait trop facile. Et puis il n’y aurait plus de suspense.

    • A quoi jouez-vous ?

    • Vous vous croyez plus important que vous en avez l’air.

Il le toisa et fit mine de ne pas saisir l’allusion. Le ton de sa voix baissa d’un cran.

- Que vous l’ayez sautée ou butée, je m’en contre-fous.

    • Qu’est-ce qui vous intéresse alors?

Un petit rire nerveux siffla entre les dents du commissaire et se transforma en quinte de toux.

    • Je vois. Vous voulez que je serve d’appât.

    • C’est vous qui le dites.

Marleau croisa la pointe de ses doigts en forme de triangle et dit d’une voix paisible :

    • Je ne vous retiens pas. Vous êtes libre.

Il lui tendit une feuille pour récupérer son ordinateur à l’entrée. Fox resta interdit. Lorsque, enfin, il s’en saisit ou plus précisément l’arracha de ses mains, le commissaire l’interpella d’une manière presque affectueuse.

    • Vous avez besoin de beaucoup de chance. Beaucoup.

15 janvier 2016

Roman feuilleton : Rain Bird (11)

Classé dans : Actualité — Tags : — admin @ 19:15

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13e jour

11.

Nathanaël retourna chez lui non sans une certaine appréhension. Il craignait que ses hallucinations ne le reprennent. Rien de tel ne se passa. Il défit sa valise, se prépara un café et alla inspecter les travaux du rez-de-chaussée. Ce qui lui restait à faire au fond n’était pas aussi important qu’il l’avait pensé. Cela étant, il n’y arriverait pas tout seul.

Il décrocha le téléphone et appuya deux fois sur la touche *. Sa messagerie était pleine. Comme celle du portable qu’il avait laissé délibérément à la maison. Parmi les messages des numéros verts, sans doute émis de plates-formes visant la publicité de fabricants de fenêtres et de volets roulants, deux toutefois retinrent son attention : son fils lui demandait de se brancher sur son smartphone et Marleau le convoquait à son bureau dès que possible. Le ton était sec et autoritaire.

Fox haussa les épaules et monta à l’étage. Là, une désagréable surprise l’attendait. Son bureau avait été visité : des livres par rayons entiers avaient été retirés de sa bibliothèque puis rangés dans l’ordre inverse, sa robe de chambre n’était plus accrochée à la même patère. D’autres objets avaient été déplacés. On aurait dit que les intrus avaient pris soin de tout ranger puis y avaient renoncé. D’abord Nathanaël crut à un cambriolage, mais il dut se rendre à l’évidence : son bureau et sa chambre avaient été fouillés dans la légalité ; l’attestait la convocation de police qu’il trouva dans son courrier. Un juron s’échappa de sa bouche. Il venait de constater que l’unité centrale de son ordinateur avait disparu.

Brusquement son anxiété monta d’un cran. Il ne fallait pas céder à l’émotion.

J’ai peur de ce que je vais y trouver. J’apprivoiserai ma peur.
Je la respire par tous les pores de ma peau. Ma peur de Lui
dessine des tableaux. Des aiguilles. Des impressions.
Des images dans la nuit… puis des corps. Pluie de corps et le
sang gicle sur les murs. A peine un cri, un râle qui traverse le
pavillon de mon oreille. Je l’entends encore : le cri qui monte
du ventre et qui me transperce. Est-ce moi qui ai hurlé ? Est-ce
l’ombre sur le mur ? Suffit. Rien n’est arrivé. Tout ceci
est un rêve. Je suis un rêve qui marche. Je suis et ne suis pas.

Il craignait que ses hallucinations ne le reprennent. Rien de tel ne se passa. Il défit sa valise, se prépara un café et alla inspecter les travaux du rez-de-chaussée. Ce qui lui restait à faire au fond n’était pas aussi important qu’il l’avait pensé. Cela étant, il n’y arriverait pas tout seul.

Il décrocha le téléphone et appuya deux fois sur la touche. Sa messagerie était pleine. Comme celle du portable qu’il avait laissé délibérément à la maison. Parmi les messages des numéros verts, sans doute émis de plates-formes visant la publicité de fabricants de fenêtres et de volets roulants, deux toutefois retinrent son attention : son fils lui demandait de se brancher sur son smartphone et Marleau le convoquait à son bureau dès que possible. Le ton était sec et autoritaire.

Fox haussa les épaules et monta à l’étage. Là, une désagréable surprise l’attendait. Son bureau avait été visité : des livres par rayons entiers avaient été retirés de sa bibliothèque puis rangés dans l’ordre inverse, sa robe de chambre n’était plus accrochée à la même patère. D’autres objets avaient été déplacés. On aurait dit que les intrus avaient pris soin de tout ranger puis y avaient renoncé. D’abord Nathanaël crut à un cambriolage, mais il dut se rendre à l’évidence : son bureau et sa chambre avaient été fouillés dans la légalité ; l’attestait la convocation de police qu’il trouva dans son courrier. Un juron s’échappa de sa bouche. Il venait de constater que l’unité centrale de son ordinateur avait disparu.

Brusquement son anxiété monta d’un cran. Il ne fallait pas céder à l’émotion.

J’ai peur de ce que je vais y trouver. J’apprivoiserai ma peur.
Je la respire par tous les pores de ma peau. Ma peur de Lui
dessine des tableaux. Des aiguilles. Des impressions.
Des images dans la nuit… puis des corps. Pluie de corps et le
sang gicle sur les murs. A peine un cri, un râle qui traverse le
pavillon de mon oreille. Je l’entends encore : le cri qui monte
du ventre et qui me transperce. Est-ce moi qui ai hurlé ? Est-ce
l’ombre sur le mur ? Suffit. Rien n’est arrivé. Tout ceci
est un rêve. Je suis un rêve qui marche. Je suis et ne suis pas.

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