Le blog de Fulvio Caccia

13 janvier 2016

Roman-feuilleton : Rain Bird (10)

Classé dans : Actualité — admin @ 23:39

10.

La suggestion de Jim s’était avérée une riche idée. Tom était ravi de recevoir son frère et l’avait aussitôt emmené faire de la voile sur le grand lac où il avait ses habitudes. Nathanaël avait pu en profiter pour nager dans les eaux vertes et rafraîchissantes de cette grande réserve d’eau douce. Sa participation à la conduite du voilier se limitait à exécuter quelques manœuvres que lui demandait son frère. En réalité, Tom était son demi-frère. Son père l’avait eu de sa seconde femme, deux ans après le décès de sa mère. Fox l’avait très peu connu. Lorsque Tom avait voulu venir en France, il le reçut et l’aida à s’installer. Il resta deux ans à Paris. Ensuite, son frère partit en province en suivant Julie, sa compagne, qui y travaillait comme styliste dans une bonnetterie de la région. Ils avaient eu une petite fille, Marinette, qui nageait comme un poisson. Sa nièce et sa belle-sœur étaient parties passer l’été chez les grands-parents, laissant à demi vacant le grand appartement du centre-ville.

La venue de Nathanaël ne pouvait pas mieux tomber. Le temps maussade des premiers jours poussa son frère à l’emmener cueillir les champignons. Malgré les moustiques, ils remplirent un plein panier de cèpes et de trompettes-de-la-mort. Tom en profita pour lui confectionner un risotto à sa manière. Puis ce fut la visite dans le vignoble. C’était un pays d’eau, de rivières et de forêts. Nathanaël ne soupçonnait pas autant de variété, ni cette lumière qui pastellisait les coteaux.

Graduellement, son angoisse s’estompait ; les longues marches dans les bois le laissaient exténué mais la tête enfin vidée de ses hallucinations. Son frère s’était révélé un hôte exquis et discret, à mille lieux du garçon sauvage et un peu bourru qu’il avait accueilli.

En effet, Tom n’avait pas cherché à lui demander ce qui s’était passé avec Judith ni pourquoi la nuit il criait quand ses cauchemars revenaient le hanter. Le jour, il faisait semblant de rien et se contentait de lui parler de son projet de magasin, un commerce d’accessoires nautiques à l’orée du bois. Mais pour ce faire, il devait laisser son travail de professeur de sport au lycée. C’était un dilemme qu’il n’avait pas encore tranché. Pour l’instant, il se contentait de voir sa fille grandir et sentir le changement du vent sur le lac. Ce jour-là, le temps était au beau fixe et il était à la manœuvre. Un vent tournoyant l’obligeait à louvoyer.

    • Quel nom curieux pour ton voilier?

    • C’est papa qui me l’a suggéré. Il me disait : « Un jour, si j’ai un voilier, je l’appellerai le Trente ».

    • Je pensais que tu le détestais.

    • J’étais un petit con, et lui un vieux con ! C’était imparable. L’idée de fermer sa petite imprimerie le rendait exécrable.

Un ange passa.

    • Qu’est devenue la vieille casse où il rangeait ses lettres de plomb ?

    • Je ne sais pas. Ma mère a tout bazardé.

Tom le regarda en clignant des yeux car Fox se trouvait à contre-jour. Il avait oublié ses lunettes de soleil.

    • Tu aurais dû nous le faire savoir que tu y tenais !

Fox haussa les épaules.

    • À l’époque, je ne savais pas ce que je voulais.

    • Moi, répliqua Tom, je n’ai eu que des mauvais souvenirs rattachés à cette vieillerie.

Fox regarda le grand foc se gonfler.

    • Il m’avait mis une sacrée dérouillée ; j’avais renversé sa maudite casse.

    • C’est une gifle qu’il m’administra parce que j’avais perdu un de ses poinçons.

Ils se turent, écoutant le clapotis de la houle contre la coque.

    • J’avais une cachette de premier ordre lorsqu’il était en colère, répliqua Tom.

    • Où ?

    • Sous la vieille linotype. Encore une vieillerie qu’il avait récupérée. Il ne pensait jamais me voir là. Et pourtant j’étais à deux mètres de lui. Je le voyais rugir, la ceinture à la main.

    • Quant à moi, c’était dans la réserve de papier.

    • Au début, c’est là aussi que j’allais mais il a fini très vite par me débusquer. Je comprends maintenant : tu étais passé par là.

Ils rirent.

    • Il disait : « L’offset, c’est la mort du plomb », et maintenant, que dirait-il du numérique et des ebook!?

La brise avait fripé l’eau. L’embarcation se cambra en prenant de la vitesse.

    • Attention, on va changer de côté.

Et le gréement vira à babord tandis que Fox permutait de place avec son frère.

    • Je t’ai haï durant cette période. Dieu sait combien je t’ai haï.

    • Pourquoi ?

    • Papa pensait que tu allais reprendre l’imprimerie. Ensuite il n’a eu de cesse de me casser les pieds.

Il désouqua pour ralentir le voilier.

    • Il te citait souvent en exemple. Il était très fier de toi au point que j’en étais jaloux.

    • Pourquoi tu ne me l’as pas dit ?

    • Tu étais par monts et par vaux.

Tom s’arrêta, but une gorgée d’eau.

    • Il s’est senti en quelque sorte, comment dire… lâché.

Nathanaël hocha la tête.

    • C’est une vieille histoire. Il voulait que je fasse tout comme il avait décidé. Mais j’avais besoin de prendre ma place. Il n’en laissait à personne d’ailleurs ; tu le sais.

    • O combien !

Tom souqua.

    • Et maintenant, tu l’as trouvée ?

Tom avait un sourire narquois. Celui que Nathanaël connaissait bien lorsqu’il était enfant. Le vent était retombé et ils n’avaient plus rien à se dire. Tom se leva pour ajuster la voile et Nathanaël en profita pour aller à l’avant du voilier. Il voulait prendre un bain de soleil avant de plonger dans l’eau. Sa peau était blême. Le pont était tiède. Il s’étendit. Par-delà ses Ray Ban, il voyait le soleil danser au sommet du mât. Une brise puissante se leva, faisant carillonner les anneaux de métal du grand foc. Le voilier prit brusquement de la vitesse. On n’entendait que le bruit du gouvernail fendant l’eau. C’était une impression curieuse et apaisante, comme si le ciel et l’eau étaient en osmose au point où Nathanaël aurait eu du mal à distinguer leurs frontières respectives.

La conversation avec son frère l’avait plongé dans une délicieuse méditation à laquelle venaient l’arracher par moments la morsure du soleil sur sa peau et le vent qui, dans le même mouvement, l’atténuait. Le froid et le chaud, l’horizontalité, la verticalité, se trouvaient en équilibre. Un sentiment de bien-être, qu’il n’avait jamais éprouvé auparavant, l’envahit. C’était ça l’éternité. Un moment où l’espace et le temps se rejoignaient. Il songea au vers de Rimbaud puis à ce qui lui avait dit son frère.

La silhouette de son père, penchée sur sa casse d’imprimeur, se détacha du tréfonds de sa mémoire. Il le voyait tel qu’il était, bougonnant, comme à son habitude, sa main occupée à sélectionner les caractères dans un châssis de bois à cette fin, un grand tablier de cuir ceignait sa taille.

Qu’aurait-il pensé de lui ? Il le voyait déjà hocher la tête et dire d’un air sentencieux: “La vie, mon fils, c’est comme cette casse. A nous de décider dans laquelle on veut être”.

  • Et Dieu, rétorquait le jeune garçon qu’il était, dans quelle case est-il ?

Alors les yeux de son père se plissaient imperceptiblement. Un sourire ironique naissait sur son visage émacié. C’est comme, si par-delà la mort, son père l’invitait à trouver la clef de l’énigme.

  • Tu le sais bien.

Ce fut comme si une porte venait de s’ouvrir à l’intérieur de lui. Bien sûr, il le savait depuis qu’il le lui avait révelé gamin, par jeu ou par boutade; c’était la case trente évidemment. Pourquoi ? Parce que la case trente était vide. C’est par ce nombre que naguère les journalistes terminaient leur papier. Les typographes savaient qu’il n’ y avait pas de suite à leur article.

Nathanaël se tourna vers Tom tenant fermement le gouvernail. Son frère l’avait compris bien avant lui. Un vol de canards traversa le ciel. Le vent était retombé.

    • On dirait que l’on va rester en rade.

    • T’inquiète. J’ai toujours le moteur. Avec le vent, même lorsqu’il n’y en a plus, il y en a encore.

Le voilier, il est vrai, continuait d’avancer en silence mais beaucoup plus lentement. Ils rentrèrent au quai vers 20 h. Ils prirent place dans la petite C3 jaune et filèrent vers la ville. Plus tard, ils iraient dîner dans un restaurant que Tom avait déniché au bord du lac. Le lendemain, Nathanaël prendra le train pour rentrer.

Roman-feuilleton: RIN BIRD (9)

Classé dans : Actualité — Tags :, — admin @ 5:15

9.

  • Vous avez été drogué. Vous vous en doutiez, non ?

Jim avait mis son poing sous le menton et regardait Fox, goguenard. Celui-ci venait de lui raconter les circonstances qui avaient précédé ses hallucinations.

  • Voyant que vous n’y arriviez pas, la fille vous a donné une de ces drogues de synthèse qu’elle devait prendre elle-même en vous disant que c’était du Viagra !

Courbé dans son fauteuil de cuir, il avait posé ses bras sur ses cuisses.

  • Je me suis comporté comme un parfait crétin, admit enfin Fox.

Il jeta un regard de biais à son ami, un pâle sourire se dessinant sur ses lèvres.

  • … Mais, avec tout ce qui m’était tombé dessus dans la journée.

  • Vous aviez besoin, comment dire… de lâcher la pression ! ajouta Jim sur un ton ironique.

Les deux hommes étaient assis côte à côte dans le bureau, entouré d’une grande bibliothèque de chêne ; deux verres de scotch - de l’Aberlour quinze ans d’âge - trônaient sur une petite table basse. Jim avait tapoté le foyer de sa pipe dans le cendrier. Derrière lui, un monticule de livres menaçait de s’effondrer ; plus loin, le divan, couleur bordeaux.

- … J’aurais pu passer par des agences. Il y en a de toutes sortes. Sur internet, ça prolifère, mais je suis un impulsif. Je ne sais pas ce qui m’a pris.

    • Je ne vous demande pas de vous justifier, répondit Jim en aspirant une bouffée.

Un étrange klaxon retentit. Fox regarda par la grande fenêtre et il eut l’impression de voir la coque d’un grand transatlantique passer sur le fleuve. Le bruit régulier du moteur des bateaux-mouches remplaça progressivement le son des cornes de brume. Deux enfants couraient sur le pont d’un paquebot immaculé. Le ciel était transparent. Le vent avait baissé.

    • Et vous ne vous souvenez de rien ?

    • De rien ou presque. Son parfum à bon marché. L’herbe haute. Un intense bien-être. C’est à peine si je me souviens de son nom.

    • Et comment s’appelle cette créature ?

Nathanaël esquissa un sourire.

    • Maïa !

    • Ça ne s’invente pas ! gloussa-t-il. Et… comment vous sentez-vous maintenant ?

    • Je fais des efforts pour être présent. Je suis sans cesse tiré vers… l’imaginaire.

    • On l’est tous plus ou moins. Se concentrer demande un effort. Qu’est-ce que vous voyez ?

Fox s’agitait sur son fauteuil.

    • Eh bien, je suis sur un grand transatlantique noir et blanc. Il y a de la houle. Sur le pont, un couple parle dans une langue que je ne connais pas. Pourtant, les visages me sont familiers. Ils me font signe de ne pas trop m’éloigner. Je n’ai pas peur. Je me sens bien.

Jim sourit.

    • C’est parce que vous avez associé le klaxon du bateau-mouche à l’un de vos souvenirs d’enfance. Je vais quand même vous donner des tranquillisants.

    • Vous ne croyez plus aux vertus de la parole ?

Jim se leva.

- Mais il faut « pouvoir » parler. L’important consiste en premier lieu à calmer l’angoisse. C’est l’abus d’anxiolytiques qui est pernicieux. En attendant, lisez ça.

Il lui tendit une chemise cartonnée où se trouvait un tiré à part d’une conférence scientifique.

    • Ça alors ! Vous aussi ?

Mais Jim était tout occupé à farfouiller dans le tiroir de son bureau

- À prendre seulement si vous vous sentez mal, dit-il en lui tendant une petite boîte de gélules.

Fox examina la petite boîte avant de l’empocher.

    • C’est grave, docteur ? dit-il d’un ton qui se voulait ironique.

    • Vous lirez cette communication. Mais il semblerait que cette drogue ait une nette propension à faire basculer les gens dans l’angoisse.

    • Et l’imaginaire, comme le LSD par exemple…

    • Oui, mais les effets finissent par s’estomper. On peut se sevrer. Mais dans ce cas, on reste accro, complètement absorbé et enfermé dans son imaginaire sans perspective de retour.

    • Une sorte de jeu vidéo qui durerait éternellement.

    • Mais là aussi l’écran est extérieur.

Jim se renfonça dans son fauteuil.

    • Vous avez probablement absorbé une dose très faible. Je n’ai pas d’inquiétude. Et puis vous avez un bon équilibre psychique.

    • Parfois j’en doute.

Jim reprit sa blague à tabac et bourra sa pipe.

  • Pourquoi ne prendriez-vous pas quelques jours de vacances ? C’est l’été après tout.

Nathanaël acquiesça du chef. Pourquoi n’y avait-il pas songé auparavant ? L’image de son frère émergea, lui qui le pressait depuis longtemps de venir le voir à la campagne.

Jim but une gorgée de whisky et tendit à son ami un cigare. Nathanaël fouilla dans sa poche pour trouver un briquet et ressortit la carte de visite du commissaire.

  • Au fait, vous ne devinerez jamais comment s’appelle ce policier ?

  • Marleau, Philippe Marleau !

  • Vous collectionnez les coïncidences !

Ils éclatèrent de rire et ils parlèrent de tout autre chose.

11 janvier 2016

Roman-Feuilleton : ” Rain Bird”(8)

Classé dans : Actualité — Tags :, — admin @ 23:32

2e jour

8.

En ce petit matin du 3 juillet, le vent courbait la frondaison des peupliers, renversait les chaises en plastique, emportait les bouteilles vides, tendait la corde à linge orpheline et faisait claquer les volets de bois du premier étage. Même la radio des voisins n’était audible que par pulsions intermittentes. Dans la chambre, le vent s’insinuait sous les rideaux blancs qui gonflaient, pareils à l’écume des vagues, pour venir lécher les pieds de Fox qui, en proie à un cauchemar, hurlait dans son sommeil. Il se débattit tant et si bien qu’il tomba par terre. Appuyé sur ses coudes, il cligna des yeux : le soleil à cette heure donnait directement dans la chambre. Sa gorge était en feu. Et aussitôt il sentit le craquement sourd des branches. Sans savoir pourquoi ni comment, il se trouvait transporté dans une pinède à flanc de coteau. La chaleur était intenable. La fumée le faisait tousser. Au loin, la Méditerranée était une surface de mercure aveuglant. Les flammes l’encerclaient.

Nathanaël se leva précipitamment, mais le vertige le saisit, et il dut se tenir au bord du lit. Dans la salle de bains, il but à grande eau à même le robinet comme s’il était un rescapé du désert. Et il entendit très clairement l’ululement du sirocco. Penché au-dessus du lavabo, il tentait de reprendre ses esprits. Tout souvenir de la veille avait disparu. Il s’aspergea abondamment le visage, puis dressa la tête. Le miroir lui renvoya le portrait d’un homme qui ne lui ressemblait pas : il était beaucoup plus jeune que lui, ses cheveux étaient noirs et les traits des sa figure, très fins ; il souriait. Une méchante entaille à la gorge rejetait par intermittence un sang noir et épais. Nathanaël recula d’effroi. Le reflet de son visage apparut alors, boursouflé, hirsute, barbu. Puis à nouveau se substitua celui du jeune inconnu qui riait bruyamment. Et qui plus est, chose étonnante, son rire semblait provenir de sa blessure. Fox détourna le regard. Il se pinça pour être sûr qu’il ne rêvait pas. Il constata avoir dormi tout habillé. La transpiration et un étrange parfum bon marché lui montaient au nez.

Il se déshabilla et entra sous la douche. Sous le jet d’eau, il sentit des douleurs dans le dos : de longues griffures striaient ses omoplates. Des bouffées d’angoisse montaient en lui sans qu’il puisse les refouler ou se les expliquer. Il sortit de la douche, arracha au passage une serviette et alla dans le jardin. La lumière l’aveugla. Il se laissa choir sur l’herbe, flambant nu. Les bras en croix, il buvait la lumière qui tombait des frondaisons. Dans le ciel, les nuages couraient et il vit à leur place un troupeau de moutons qu’un chien de berger forçait à se rassembler. Il ferma les yeux. Un geai s’élança de la plus haute branche du sorbier et se transforma en cerf-volant. La respiration de Fox se ralentit au niveau de son ventre. L’angoisse avait diminué. Alors les vestiges du cauchemar lui revinrent en mémoire. Pas d’images mais des sensations. La peur vint en premier, muée en colère qui, à son tour, se transforma en angoisse incompressible. Ce sentiment changeait de couleurs : vert fluo, rouge vif, jaune, mauve. On aurait dit des halos distordus par un champ magnétique ; autant d’aurores boréales.

C’était alors que la chose apparut. Il ne pouvait lui donner de nom et encore moins de forme ou de visage. Il savait seulement qu’elle était là, c’était une sorte de vortex, de concentré d’énergie qui aspirait tout à elle et infléchissait même la réverbération de la lumière. Et cette chose avançait vers lui avec un grondement sourd, et il s’aperçut que ce grondement était le vent qui s’immisçait sous les feuilles entre les branches pour les élever puis les rabattre, brutalement, forçant les oiseaux à s’envoler. Curieusement, la peur l’avait quitté. Il observait l’évolution de son état comme un entomologue le dernier battement d’ailes d’un papillon.

La chose maintenant le saisissait car elle était antérieure à sa naissance, elle était là de toute éternité, et il devait s’y soumettre s’il ne voulait pas disparaître. Il se tourna de côté. Les larmes coulaient sur son visage. Il pleurait comme un nouveau-né. Rien n’existait que l’immense maelström d’émotions contradictoires qui s’agitaient en lui. L’herbe sur laquelle il se recroquevillait comme un fœtus exhalait l’haleine de la terre. C’est alors qu’il eut la sensation que la terre allait s’ouvrir sous son poids pour l’avaler. Il s’arracha du sol avec dégoût. Sa peau se transforma en écailles. Dans son désarroi, il crut entendre un ululement lointain et régulier. Il se rendit compte que c’était le téléphone de la cuisine. Il se précipita dessus comme un naufragé s’accroche à une bouée.

    • Nathanaël Fox ? interrogea une voix masculine et quelque peu distante, presque imperceptible. Je croyais que nous avions rendez-vous.

Alors, le portrait familier d’un septuagénaire à la barbe blanche et au regard faussement sévère remonta du chaos de sa mémoire.

  • Jim, excusez-moi, mais…

Il s’arrêta, se massa le front puis regarda sa montre. L’aiguille sauteuse égrenait les secondes et soudain il crut reconnaître une forme humaine. Elle était ligotée à l’aiguille. C’était lui, et il avait beau crier, aucun son ne sortait de sa gorge, condamné à faire pour l’éternité le tour du cadran ! C’est Jim inquiet qui l’arracha à cette hallucination.

  • Vous avez une drôle de voix. Ça va ?

  • Désolé, il m’est arrivé quelque chose.

  • Vous m’expliquerez. Venez, je vous attends.

Il y eut un blanc au bout du fil, puis la voix nasillarde se fit à nouveau entendre.

  • Vous pouvez vous rendre chez moi ?

  • Ne vous inquiétez pas.

Il prit une longue respiration.

- Je m’habille et j’arrive.

Il raccrocha.

S’habiller fut un exercice de haute voltige car ses vêtements ne cessaient de changer de forme et de couleur. La chemise se transforma momentanément en peau de serpent avant de revenir à son état antérieur ; le pantalon, une carcasse d’âne puant. Il devait absolument rester concentré. Pour rien au monde, il ne voulait manquer ce rendez-vous pour rien au monde. Son ami saura l’aider.

Jim était son “parrain” en quelque sorte. Il l’avait guidé dans le dédale des mouvements divers qui traversaient le paysage psychanalytique. Sa neutralité et sa culture lui avaient mérité le respect du milieu.

Ils s’étaient connus jadis de l’autre côté de l’Atlantique dans la petite imprimerie de son père avant qu’elle ne ferme. Jim voulait faire imprimer ses cartes de visite en caractères en plomb. Ce qui était une rareté déjà à l’époque. Ils s’étaient perdus de vue avant de se retrouver dans la capitale lors d’un colloque sur le transfert. Fox y était un simple auditeur tandis que Jim faisait depuis longtemps partie des animateurs les plus en vue de la scène analytique.

Lorsque Fox s’était ouvert à son ami de son intention de devenir thérapeute, celui-ci, comme à son habitude, l’avait laissé parler, se contentant d’opiner du chef en tirant sur son éternelle pipe de bruyère. Puis à la toute fin, lorsque à court d’arguments Fox s’était tu, Jim avait repris d’une voix douce tous ses arguments, en avait mesuré la portée et leur relation avec ce que Fox disait de son propre désir. Du coup, le livre que, des années durant, il essayait d’écrire, lui était venu sans difficulté. Ce fut une sorte de catharsis. Maintenant, c’est cette impasse qui revenait comme avant.
C’est ce à quoi pensait Fox en attendant le métro qui le conduirait chez Jim. Son angoisse s’était estompée mais des bouffées subsistaient accompagnées d’hallucinations sonores et visuelles. Les gens autour de lui semblaient marcher au ralenti et le métro qui maintenant surgissait du tunnel n’en finissait plus d’entrer en gare comme s’il remontait du tréfonds de la terre… Heureusement, le signal sonore de fermeture des portes le ramena à la réalité. Fox s’engouffra aussitôt dans le wagon et se recroquevilla sur un siège en fixant le plancher. Il semblait sans cesse immergé entre deux eaux, en une sorte d’équilibre instable. Il savait qu’en croisant le regard de ses voisins, l’angoisse le saisirait à nouveau et il craignait de partir à la dérive pour de bon. Il connaissait aussi son origine. Le souvenir de sa mère.

En la voyant, il a eu un choc. Elle était ratatinée comme une feuille séchée. Le lit était devenu trop grand. Elle semblait dans un état second. Elle s’est redressée et lui a souri. Il l’a serrée dans ses bras. Elle est restée silencieuse un moment, l’observant comme si elle cherchait à identifier ce qui avait changé en lui.

Fox leva les yeux pour voir le nom de la station qui défilait devant lui. Il était arrivé.

10 janvier 2016

Roman-feuilleton : Rain Bird (7)

Classé dans : Actualité — Tags :, — admin @ 23:25

7 . La nuit tombait. L’air était doux, rafraîchi par la brise. Et Nathanaël était comme une cocotte-minute. Toutes sortes d’images galopaient dans sa tête ; celles de la journée écoulée - le commissaire, la dispute avec sa femme…- mais d’autres encore, complètement étrangères et d’une violence inouïe, venaient faire siffler le bouchon de la marmite. Lorsqu’il se trouvait dans cet état, marcher lui faisait du bien.
Il s’engagea sur le boulevard qui, à cet endroit, se rétrécissait avant de franchir les limites de la capitale pour courir vers elle. Son pas s’était ralenti devant le commissariat. La bâtisse rectangulaire de deux étages était posée sans grâce entre les HLM et un bosquet de mélèzes.
À l’étage, il entrevit le commissaire dans l’embrasure d’une fenêtre. Il lui tournait le dos et semblait engagé dans une conversation animée. Brusquement, il fit volte-face. Fox accéléra sa marche pour être hors de sa vue. Il s’en voulut. Pourquoi avoir cédé à nouveau à la culpabilité ? Eh quoi ? N’avait-il pas le droit de se promener comme tout le monde ? Son comportement changeait. Il était entré dans une nouvelle séquence, une sorte de vortex où l’espace et le temps se comprimaient singulièrement.

La conversation avec Judith compromettait l’issue d’un règlement à l’amiable. David n’avait été qu’un prétexte. Garder le cap. Coûte que coûte. Se forcer à se concentrer sur l’instant qui passe, ne pas se laisser détourner par ses pensées qui l’entraînaient toujours dans les mêmes ornières. Un bruit de vitres cassées l’arracha à ses réflexions. Il venait de passer devant le vide-bouteilles de la commune : un homme s’employait à les faire glisser consciencieusement par l’orifice en plastique.

Le rythme de sa marche s’amplifia. Il traversa le rond-point du boulevard. Au loin, la Porte se profilait dans un brouhaha de klaxons et de bruits de moteurs. Depuis qu’on avait recouvert le carrefour d’une dalle de béton, la circulation s’était intensifiée. Dans l’angle gauche, un cinéma s’élevait, cube noir impersonnel, posé au bord de ce terre-plein, placardé de grandes affiches publicitaires. Au-dessous grondait le périph. Tel un dragon endormi, il exhalait son haleine par une bouche d’aération située à l’intersection de l’entrée des voies d’accès et de la rue de Paris. Dans cette enceinte, protégée par un muret d’un mètre, un homme veillait. Il était assis à même le sol et regardait le flot de la circulation qui se brisait en deux juste devant lui. Il ressemblait à un phare bravant la houle. Ce n’était pas la première fois que Fox avait remarqué sa présence à cet endroit. Il apparaissait à la tombée de la nuit, puis disparaissait.

Au début, Fox l’avait pris pour un clochard. Mais ses vêtements n’étaient ni sales ni déchirés et aucun sac en plastique, aucun chien ne traînait près de lui. Fox s’arrêta à sa hauteur.

- Bonsoir.

Le visage de l’inconnu ne sembla aucunement étonné.

- Ça va ?

Silence.

- Vous parlez français ? Vous avez besoin de quelque chose ?

La vigie du périph le fixa : aucune surprise ou agacement ne se lisait sur ce visage sans âge. C’était comme si Fox s’était adressé à un sémaphore. Ils restèrent ainsi un moment à se toiser, puis l’homme retourna à l’observation de la nuit citadine, de ses sirènes de ses couleurs, de cette clarté orangée tombant de la forêt de lampadaires. Sous elle, chaque passant avait l’allure d’un fantôme, comme cet homme-vigile dont le silence le renvoyait à l’anonymat de sa propre condition. Le temps était échu. Il devait poursuivre sa voie.

Il quitta ce terre-plein et traversa l’intersection, longea le cinéma. Juste devant le terminus des autobus, le cirque trônait. Son chapiteau, en forme de couronne, lui donnait une allure souveraine dans ce chantier hérissé de grues. Naguère, Fox y amenait son fils. Le temps passait trop vite, décidément.

Le barnum vibrait de basses de guitares électriques. Une autre fête encore. Des jeunes en sortaient d’un pas mal assuré. Fox contourna le promontoire du cirque et se dirigea sur sa gauche. Le bruit de la circulation s’estompa. Le périph courait le long de cette artère parallèle, mais on l’entendait à peine. Des terrains vagues ceinturés par des remblais en coupaient le son. À vol d’oiseau, on était à 500 m du parc où il avait imaginé le début de son roman.

Des hommes en djellabah et en sandales remontaient la rue, ils discutaient deux par deux. Le ramadan était terminé depuis quelques jours. Nous étions aux confins des Lys, mais pas encore dans la capitale. Cette indétermination plaisait à Fox, le rassurait même. Ces lieux étaient rares. Celui qu’il connaissait le mieux se trouvait au sommet de la colline, juste au-dessus du parc. L’agrandissement du terrain de foot l’avait fait disparaître. Mais cette partie de la ville, en revanche, lui était moins familière. Elle aussi, hélas, avait amorcé sa phase de “requalification”. Le vent était tombé et la rue descendait maintenant. C’est là que l’on s’apercevait que Les Lys-sous-Bois se trouvait sur un plateau.
L’attention de Fox fut attirée par des rires et des gloussements, près d’un terrain vague. En retrait, de chaque côté de la rue, des prostituées faisaient le trottoir. Abondamment maquillées, elles portaient des mini-shorts blancs et des bustiers pigeonnants. D’où venaient-elles ? De Roumanie ? de Bulgarie ? de Russie ? Fox ne put s’empêcher de penser au contraste de ces mondes qui se côtoyaient sans se croiser. L’apercevant, la conversation des filles s’était atténuée. Leurs regards se polarisaient vers lui. Elles devaient avoir vingt ans à peine. Fox hésita. C’est alors que l’une d’entre elles, qu’il n’avait pas vue, l’interpella avec un fort accent asiatique : ” Tu viens, chéri.”

9 janvier 2016

Roman -Feuilleton : RAIN BIRD (6)

Classé dans : Actualité — Tags :, , — admin @ 15:54

Le pavillon se trouvait dans le quartier du parc de Beaumont. Au début de leur mariage, Fox l’avait déniché dans les pages du Particulier à Particulier. Son atout, c’était le jardin. Aujourd’hui il était en jachère. Le gazon n’avait pas été coupé et les hortensias avaient séché sur pied. En revanche, un sureau s’était invité sans crier gare au beau milieu du terrain, entre le poirier et les lilas, jusqu’à leur faire de l’ombre. Ses fleurs blanches attiraient les oiseaux qui se posaient sur les branches dans un lourd bruissement d’ailes. Plusieurs fois, il avait conseillé à Judith de le couper, mais elle avait fait la sourde oreille et, comme il ne voulait pas ajouter un autre sujet de querelle entre eux, il n’avait pas insisté.

C’est là, sous l’auvent du jardin, que Judith l’attendait. Une théière et deux tasses étaient posées sur la table de teck gris. Elle versa le thé sans mot dire. Nathanaël était toujours surpris de son étonnante jeunesse. Elle avait conservé sa taille de jeune fille. Ses yeux étaient toujours aussi intenses : deux pierres d’onyx sous de longs cils noirs. Mais des rides étaient apparues sous les paupières et dans le cou.

Nathanaël évita de la regarder. Depuis qu’ils n’étaient plus ensemble, il se trouvait mal à l’aise devant elle. Quel comportement adopter ? N’était-il pas redevenu un étranger dans cette maison qui avait été pourtant la sienne ? D’ailleurs il ne la reconnaissait plus. Judith avait modifié l’ordre du salon et avait changé les meubles ainsi que la table de cuisine. Cette fameuse table, héritage du grand-père, autour de laquelle ils s’étaient disputés tant de fois.

Judith avait posé sa tasse.

- Je ne t’ai pas appelé pour parler du divorce.

Une grimace involontaire tordit le visage de Fox.

- David veut rester là-bas, précisa-t-elle.

Nathanaël la fixa.

- Je m’en doutais, mais pourquoi diable ne m’en parle-t-il pas ?

Judith soupira.

- À ton avis ?

- Il demande de l’argent ?

- Oui.

- Il peut aussi travailler. Le coût de la vie n’est pas aussi cher là-bas.

- Peut-être, mais au début il faudra casquer. Et moi j’ai assez donné. Il n’est pas question qu’il reste là-bas.

- Je l’aiderai.

- Avec quel argent ? Tu n’en as pas.

Nathanaël la foudroya du regard.

- J’en aurai!

Judith hocha la tête.

- Mon pauvre vieux, continua-t-elle d’un air désolé. Il y a longtemps que tu aurais dû te lancer dans la rénovation ou que sais-je ? au lieu de t’obstiner à faire l’artiste.

- J’ai changé.

Elle le regarda de haut.

- Toi, changer ? Tu veux rire ? En vingt ans, tu n’as pensé qu’à toi, à tes projets foireux. Dès que c’est difficile, tu laisses tomber… Et David, j’ai bien peur qu’il prenne le même chemin.

Nathanaël secoue la tête. Ses yeux deviennent deux fentes noires.

- Comment peux-tu me caricaturer à ce point? hoquette-t-il.

- Mais dans quel monde vis-tu? Tu as voulu un fils, une famille. Il y a des responsabilités à assumer que tu n’as jamais assumées ou si peu.

Il se leva, lui tourna le dos puis se retourna brusquement.

- Toi, en revanche, tu es une sainte. Celle qui anticipe tout.

Le ton de sa voix avait monté d’un cran.

Si je ne le faisais pas, il y a longtemps que nous nous serions trouvés dans la dèche.

Elle mit les mains sur ses hanches.

Tu penses que cela m’amuse de jouer les gardiennes, de t’empêcher de faire des conneries, te cadrer. Moi aussi j’aurais aimé vivre mes passions, prendre mon temps. Eh bien la vie, ça ne se passe pas comme ça, mon petit vieux.

Sainte Judith, priez pour nous ! dit-il en joignant les mains.

Tu es pathétique.

Non, mais tu ne t’entends pas !

La vérité: tu es un égoïste. Tu ne t’es jamais préoccupé de moi, de ce que je ressentais.

Nathanaël leva les yeux au ciel.

Ça y est ! C’est reparti pour un tour. Quand cesseras-tu de jouer “scènes de la vie conjugale” ?

Encore une pirouette, Nathanaël ! Et une de plus !

À toi, le beau rôle. Moi je suis le bouffon !

Nathanaël s’était levé.

- Tu vois, on tourne en rond ! Voilà pourquoi je veux que l’on divorce.

Il y eut un silence. Le visage de Judith s’est refermé.

- Les conditions pour le faire ne sont pas réunies, dit-elle presque chuchotant.

- C’est nouveau ! Que veux-tu dire ? s’esclaffa Nathanaël.

- Qu’il n’est pas question que l’on divise la maison en deux.

Elle poursuivit, toujours sur le même ton monocorde.

- J’estime que j’ai payé plus que ma part de la maison. Toi, avec tes ennuis d’argent, tu n’as jamais été solvable.

Fox s’était levé lui aussi.

- C’est faux ! Je l’ai payée autant que toi. C’est ton avocat qui t’a mis ça dans la tête. Je suppose que ce n’est pas tout.

Elle poursuivit, embarrassée.

- Justement, la pension alimentaire que je devrais te payer pour avoir élevé David pendant que je travaillais ne peut pas être celle que tu demandes.

- Tu rigoles. On s’était pourtant mis d’accord ?!

- J’ai toujours dit que j’allais réfléchir. Ce n’est pas pareil.

Fox secoua la tête.

- Tu as toujours voulu avoir raison ! Sois cohérente. Tu te plains que je m’entête dans une voie sans issue et dès lors que j’opte pour un autre parcours, tu me le reproches.

- Mais enfin, pourquoi es-tu venu me concurrencer sous mon nez ?

- Nous y voilà ! s’exclama Nathanaël en levant les bras.

Judith baissa les yeux.

- Pourquoi diable as-tu ouvert ton cabinet dans ta garçonnière ?

- Ce n’est pas ma garçonnière, comme tu dis. C’était mon atelier et c’est ma maison désormais.

- Tu aurais pu t’installer ailleurs.

- Où ? Je ne suis pas millionnaire!

Elle secoua la tête.

- Tu es gonflé. Non seulement tu me voles mon boulot mais tu me chipes mes patients.

- C’est faux ! Je ne t’ai rien volé du tout.

Il marcha de long en large.

- Si tu penses à ce Fernandez, j’ignorais qu’il avait été l’un de tes patients.

Il s’arrêta et la toisa, un sourire en coin.

- Tu crains de ce qu’il dira de ton travail…

- Pas du tout ! Tu peux bien te le garder. C’est un parano achevé.

- Il n’est pas parano pour deux sous. C’est un bon névrosé , tout ce qu’il y a de plus commun.

- Comme toi, je suppose, ricana-t-elle en hochant la tête.

- Nous n’avons pas la même approche.

- Justement ! On va se nuire mutuellement.

Un sourire amer tordait la bouche de Judith.

-Tu m’as bien eue avec ton petit air innocent…

-Arrête de te draper dans ton bon droit, veux-tu!

Il leva les bras.

-Je me suis occupé de David pendant que tu poursuivais ta formation. J’ai rénové cette foutue maison de fond en comble. Tu sembles l’oublier…

-C’était pour mieux profiter de moi.

-J’en ai assez entendu. Je m’en vais.

Il se dirigea vers la porte principale.

-C’est ça. Fais comme d’habitude. Barre-toi. C’est tout ce que tu es capable de faire.

Il la regarda, l’oeil mauvais.

-C’est ce que je souhaitais faire depuis un moment si tu ne m’avais pas retenu. Mais cette fois, sois sûre, je ne vais pas te sauter dessus comme la dernière fois.

Elle le regarda, étonnée.

-Ne fais pas l’ahurie, assena-t-il. Je connais ton petit jeu : “Je te hais, je te veux.” C’est fini.

- C’est toi qui devrais te faire soigner. Tu es complètement obsédé, mon petit vieux.

Elle fit un pas de biais et le fixa droit dans les yeux.

- En tout cas, je te préviens. Si tu maintiens ton cabinet, je t’assigne en justice.

- Tiens donc. Tu pourras en parler au juge directement. Nous avons rendez-vous avec lui dans un mois.

Il ne lui laissa pas le temps de réagir. Il se leva, marcha vers la porte et la claqua.

8 janvier 2016

Roman-feuilleton : RAIN BIRD (5)

Classé dans : Non classé — admin @ 11:34

p { margin-bottom: 0.21cm; direction: ltr; color: rgb(0, 0, 0); text-align: left; }p.western { font-family: “Times New Roman”,serif; font-size: 12pt; }p.cjk { font-family: “Andale Sans UI”,”Arial Unicode MS”; font-size: 12pt; }p.ctl { font-family: “Times New Roman”,serif; font-size: 12pt; } Je publie aujourd’hui le chapitre 5 de mon roman feuilleton : Rain Bird

5.

La file d’attente se prolongeait jusqu’au trottoir. L’heure de la sortie des bureaux n’était pas encore commencé et cependant la boulangerie ne désemplissait pas. Fox prit place à l’intérieur de la file. D’autres clients vinrent la grossir. Le métro les régurgitait par grappes sur la placette en forme de pointe de couteau. Le flux des voitures remontant de la capitale butait contre elle et se scindait en deux, reflet à cet égard de l’identité biface de cet ancien village devenu un nouveau bobo-land. À droite se trouvait la partie populaire, artisanale, industrieuse avec ses ateliers reconvertis en lofts, avec ses garages et ses sentes serpentant parmi les maisons. À gauche, la partie résidentielle, pavillonnaire, plus ancienne, tournée vers le bois.
Fox habitait à la lisière de ce quartier, sous le coteau surplombant le cimetière. Il avait racheté sa curieuse bicoque de grès à un original qui lui avait laissé pinceaux et chevalet. Comme s’il avait deviné en lui un compagnon de fortune.
Il n’avait pas trahi ce pacte. Même après avoir acheté avec Judith un pavillon un peu plus haut, il venait y écrire et peindre. C’était son « refuge », comme il l’appelait. C’est là qu’il aimait à s’isoler quand il y avait de l’eau dans le gaz dans son couple. Heureusement qu’il n’avait pas cédé pour le revendre, en dépit des offres des agences immobilières.

Fox se retourna pour mesurer l’allongement de la file. Les visages de ceux qui attendaient lui étaient familiers pour la plupart. Cela faisait maintenant quinze ans qu’il habitait dans cette ville. Et pourtant, quelque chose en elle continuait de lui échapper. Ce qu’il appelait le « génie des lieux ». Depuis longtemps, il était convaincu que celui-ci se trouvait tout entier dans le bois dont la ville était issue et autour duquel elle avait fini par se déployer. Ce bois qui, jadis, occupait l’essentiel du territoire, demeurait comme une sorte de terra incognita protégée par des barbelés, à cause des fontis et crevasses aussi nombreux que des trous dans un gruyère.

Un homme aux cheveux blancs, un rubis au lobe de l’oreille gauche, le salua. Fox en fit autant même s’il n’était pas sûr de bien l’avoir reconnu. Mais où diable l’avait-il croisé ? Le temps avait passé ; il n’était plus l’anonyme étranger de naguère.

Le portable vibra dans sa poche. C’était Judith. À sa voix, il comprit qu’elle voulait le voir sur-le-champ, qu’elle ne disposait que d’une heure avant son prochain patient et qu’il ne fallait pas qu’il soit en retard.

6 janvier 2016

Roma-feuilleton : RAIN BIRD 3

Classé dans : Actualité — admin @ 0:47

3.

L’escalier de pierre comportait cent trente-trois marches ; elles reliaient le bas avec le haut des Lys-sous-Bois. Fox les gravissait maintenant quatre à quatre. Au-dessus, un petit promontoire permettait de voir tout l’est du Bassin parisien. Avec ses toits de zinc ondulant sous le ciel, la capitale ressemblait alors à la surface grise et bleue de l’océan. Même la rumeur sourde du périphérique évoquait le ressac de la mer.
Il s’arrêta au sommet. Ses cheveux trempés sentaient encore le shampooing. Assez de chantier pour aujourd’hui. Prendre du recul s’imposait. Tout cela était si grotesque… Cet été-là, il était parti sur la côte italienne avec sa femme. Le roman était sorti trois mois plus tôt lorsque survint ce fait divers. Nathanaël se souvint de son trouble en apprenant les circonstances de ce drame; mais il fut bien le seul. Tout le monde s’en fichait et cette affaire tomba très vite dans les oubliettes, comme son roman d’ailleurs.

Un bruissement le tira de ses pensées. La frondaison des acacias ondulait. Le vent se levait et l’agitation dans les feuillages s’amplifiait comme si tous les arbres qui bordaient le parc au-dessus du quartier des poètes avaient eu la tremblote. Fox avait l’impression que quelque chose le tirait en arrière imperceptiblement.

Qui avancera vers moi pour me trahir ? Je ne les laisserai pas faire.

Je serai plus rapide. Je suis toujours plus rapide. J’esquiverai Son
regard. J’ai plus d’un tour dans mon sac. Elle ne sait pas s’amuser…

trop sérieuse, la gamine ; je savais qu’elle était spéciale…

Ils ne m’auront pas, malgré leur force, malgré leurs complicités.

Car le hasard est mon allié. Je suis en Lui comme un gant
retourné. Le dehors est dedans et le dedans dehors. C’est
cela qui fait ma force.

J’ai pris possession de Lui et il en fait autant de moi.

Le vent s’arrêta comme il était venu. Fox se remit en marche non sans un certain malaise. C’est comme si quelqu’un lui avait chuchoté à l’oreille des mots dont la finalité lui échappait. Tout cela n’était pas étranger à la rencontre avec le policier. Il voulut chasser ces pensées d’un geste de la main comme on chasse une mouche puis il remonta la rue Vandale prolongée avant d’emprunter le passage des Panoramas avec ces jardins minuscules et ces arrangements paysagers qui n’auraient pas déplu au facteur Cheval. Il traversa le boulevard et passa ensuite devant la fontaine Wallace fraîchement repeinte avant de gravir le raidillon de la côte Renard.

Le parc de Beaumont était situé au point le plus élevé de la ville. Montmartre se trouvait à 7 km environ à vol d’oiseau. Son ami Jim prétendait que le massif des Lys constituait le double inversé, le négatif de la célèbre butte. Il avait une théorie à cet égard. Comme les mots, les lieux possèdent des correspondances mystérieuses. Il s’agit de les comparer, de les superposer pour révéler leur nature profonde. Le secret du parc, il ne le connaissait pas encore. Il savait seulement que c’était le plus ancien et le plus arboré de sa commune, le domaine ayant appartenu au comte de Beaumont, premier maire des Lys-sous-Bois. Un personnage original qui se piquait de spiritisme. Son hôtel particulier avec son jardin était ensuite devenu une institution pour jeunes filles avant d’être racheté par la ville qui l’avait transformé en centre culturel. C’est sur sa pelouse désormais que les enfants venaient gambader dans l’herbe à l’ombre d’un mobile en aluminium haut de sept mètres.
Ça sentait les vacances. A l’étage du conservatoire, des accords de piano s’échappaient par grappes. Fox s’affala sur un banc, les bras en croix. De grosses gouttes perlaient sur son front. Il avait marché trop vite. L’énervement, sans doute.

Un ballon atterrit à ses pieds, qu’un garçonnet vint chercher, mais au lieu de repartir, l’enfant se planta devant lui, l’œil soupçonneux, comme s’il avait senti son désarroi. Le petit bonhomme le fixait d’un air de reproche. D’abord Fox chercha à éviter son regard. Il se sentait vulnérable, mal à l’aise. Puis il décida de le soutenir jusqu’à ce que l’enfant s’en aille en pleurant.

- Voilà que vous faites peur aux enfants! dit une voix fluette derrière lui.

Fox se retourna aussitôt. Une dame aux cheveux argentés portait un tailleur gris boutonné jusqu’au cou, avec deux sacs de livres au bras.

  • Ah ! c’est vous, Henriette, je n’avais pas reconnu votre voix.

  • J’ai la grippe !

  • En été ?

  • A mon âge, vous savez…

Plus loin, l’enfant s’était réfugié dans les bras de sa mère.

- Je ne vous connaissais pas ainsi.

- Désolé. Mais rencontrer un commissaire de police met rarement de bonne humeur.

Il marqua une pause et la regarda.

- Il ne vous aurait pas rendu visite par hasard ?

Henriette Bourgeoys fixa le muret de briques à une centaine de mètres sur le côté. Un frisson d’effroi lui parcourut l’échine.

  • Justement, je voulais vous en parler.

Elle soupira.

  • Je lui ai répété tout ce que j’ai dit durant le procès-verbal. Cela fait cinq ans, et on vient encore me tourmenter avec cette histoire. Mon appartement a beau surplomber le parc, il est difficile de voir dans la nuit. Et puis je ne suis pas de ceux qui sont accrochés à leur balcon, non mais…

Nathanaël se souvint de ce qu’elle lui avait confié peu après son retour. La chaleur poisseuse. Le remue-ménage dans l’appartement voisin puis le cri terrifiant qui l’avait finalement tirée de son lit. Elle n’ avait pas osé ouvrir les volets. Elle essaya de se recoucher, non sans peine. C’est en ouvrant ses volets vers les petites heures du matin, qu’elle le vit.

- … un beau grand jeune homme. Nu comme un ver, qu’il était. Les brancardiers l’avaient déshabillé ; il avait une large blessure à la gorge. Quelle tristesse!

- Il n’y avait pas eu de bazar cette fois dans le parc ?

En disant cela, Nathanaël fit un geste de la tête pour désigner le fond du jardin, sous les marronniers à côté de la bibliothèque des enfants. La vieille dame secoua la tête.

    • Cette nuit-là, je n’ai rien entendu. A la belle saison, je laisse la fenêtre ouverte à cause de la chaleur. C’était comme aujourd’hui. Je ne voulais pas revivre la canicule de 2002.

    • Mais les voisins, eux, ne se sont pas gênés.

    • Ça oui ! Je ne sais pas trop ce qu’ils combinaient à cette heure. Ils venaient d’arriver. Un jeune couple – une Asiatique et un beur – à ce qu’il paraît. Ils habitaient le palier. Peu après, ils déménageaient.

    • Et le commissaire ne vous a rien demandé d’autre ?

Les yeux de Mme Bourgeoys pétillèrent.

    • Ma parole, vous posez les mêmes questions que lui !

Elle s’arrêta pour réfléchir.

- Il m’a demandé ce que je pensais de votre roman, dit-elle d’un air mutin. Naturellement, je lui ai répondu que je l’avais beaucoup apprécié.

    • Vous ne me l’avez jamais dit !

    • Vous ne me l’avez jamais demandé !

Elle ajusta sa coiffure.

    • C’est un peu osé mais… ce n’est pas un roman convenu.

    • Vous me le dites pour me faire plaisir.

    • Non ! Je suis sincère, protesta-t-elle.

Elle fit une pause.

    • Je lui ai dit aussi que votre récit n’avait rien à voir avec cette tragédie, hormis le fait que l’action se déroule dans le même lieu. Enfin, façon de parler. Car derrière les pseudos, tout le monde aura reconnu notre petite ville.

Nathanaël baissa les yeux, embarrassé.

  • Ne faites pas cette tête-là, c’est évident comme le nez au milieu de la figure !

  • Vous êtes la première à l’avoir noté.

  • Je suppose que vous allez me mettre dans votre prochain roman, dit-elle d’un ton faussement pincé.

  • Jamais de la vie ! Pensez donc !

Elle réfléchit.

  • Hum, hum. Je me verrais bien en enquêteuse, rétorqua-t-elle, je serai l’aide de votre héros puisqu’il y aura un meurtre à résoudre, je suppose, avec une histoire d’amour à la clef.

  • … Qui finit bien ?

  • Ah! ça c’est votre partition !… À moins que vous vouliez imiter le refrain de la chanson !

  • Dites donc, vous ne seriez pas en train de décrire notre histoire ?

Mme Bourgeoys rougit.

  • Enfin ! Vous ne pensez tout de même pas qu’au moment où nous nous parlons, des inconnus sont en train de guetter nos moindres faits et gestes.

Henriette se redressa, corrigea sa coiffure et ajusta sa robe.

  • Qu’en savez-vous ? Le monde n’est-il pas une scène permanente ?

  • Ce n’est pas de vous, ça ! C’est Shakespeare !

  • Celui-là, il peut bien parler ! Lui, dont on ignore encore l’identité.

Fox se pencha. Sur les dalles de grès, une colonne de fourmis portait sur le dos des miettes de pain. Il tourna la tête vers Henriette.

  • Vous croyez aux coïncidences ?

  • Je crois surtout qu’il faut croire.

Elle baissa les yeux puis les tourna vers le ciel.

  • Aujourd’hui, on croit trop ou pas assez. C’est pourquoi tout s’en va à vau-l’eau. Moi, j’ai la foi. C’est ce qui me tient. Mais je ne veux pas l’imposer. Je sais qu’il y a des choses qui me dépassent et que je ne pourrai jamais comprendre. Les coïncidences, ce sont des signaux qui viennent d’ailleurs pour nous dire que quelque chose n’est pas résolu.

Elle marqua un temps d’arrêt.

  • Et vous, Nathanaël, à quoi croyez-vous ?

Fox se redressa.

  • Je ne sais pas, aux mots peut-être que l’on jette comme un filet de pêcheur sur ce qu’on appelle la « réalité », en espérant lui arracher quelques bribes de vérité.

Elle sourit.

  • En somme, vous croyez au langage alors que moi, je crois en Dieu. C’est peut-être la même chose.

Elle regarda l’heure puis se leva.

  • On parle, on parle, mais je dois préparer mon goûter. Des amies viennent jouer au Scrabble, cet après-midi. En tout état de cause, vous pouvez compter sur ma discrétion, dit-elle d’un ton complice.

Elle s’éloigna, légère, ses livres sous le bras, longeant les hautes grilles du parc qui étincelaient au soleil. Les travaux entrepris pour les ériger avaient conduit à déplacer l’espace pour les poubelles. C’est là qu’on l’avait trouvé. Il était mort à l’âge des rock stars. Mais lui, c’était un anonyme. D’ailleurs, on ne savait même pas son nom. Il n’était pas mentionné dans l’article. Et lui, Nathanaël Fox, ex-peintre, primo-romancier en instance de divorce et tout nouveau psychothérapeute en quête de clientèle, allait résoudre l’énigme ? !
De nouveau s’imposa dans son esprit l’impression d’arriver trop tôt ou trop tard. Ce sentiment faisait irruption toutes les fois qu’il se trouvait à la croisée de chemins. Il se souvint qu’il était justement dans cet état d’esprit au moment de la rédaction de son livre.
Champion des premières sans lendemain, voilà comment on aurait pu le définir, comme la publicité des sites coquins de “rencontres sans lendemains”! C’était le début de l’été, et il se sentait désœuvré. Et lui qui voulait faire de l’aménagement de sa maison le jalon de sa nouvelle vie… C’était raté : la survenue du commissaire Marleau avait tout chamboulé. Il se leva soudain puis se rappela qu’il n’avait plus de pain.

Roman-feuilleton “RAIN BIRD” 2

Classé dans : Actualité — admin @ 0:45

p { margin-bottom: 0.21cm; direction: ltr; color: rgb(0, 0, 0); text-align: left; }p.western { font-family: “Times New Roman”,serif; font-size: 12pt; }p.cjk { font-family: “Andale Sans UI”,”Arial Unicode MS”; font-size: 12pt; }p.ctl { font-family: “Times New Roman”,serif; font-size: 12pt; }

La visite inopinée du commissaire divisionnaire lui avait scié les jambes. Lui qui s’était fait une joie de rénover la maison pour commencer sa nouvelle vie, regardait maintenant d’un air désolé l’état de son chantier. Les piles de lattes de bois flottant, les feuilles de placo dans la cuisine, le ravalement de la façade externe… les escaliers à terminer. Il se demandait comment il allait finir avant la rentrée. David lui avait bien promis à son retour de lui donner un “coup de main”. Mais pouvait-il vraiment compter sur son fils qui, de surcroît, était à 4 000 km ? Et voilà que ce roman oublié lui rebondissait à la figure par le moins prévisible de ses lecteurs : un policier !

Fox s’écrasa sur le canapé, fixant un point indéfini devant lui. Il resta ainsi un bon moment puis lentement regarda ses mains tachées de peinture : elles tremblaient. Etait-il déjà en train de se comporter comme le coupable idéal ? Il comprit qu’il devait agir.

Sur son bureau trônait l’ordinateur. Il se leva, arracha la housse qui le recouvrait et l’alluma. Ses doigts gourds pianotèrent fébrilement toutes les combinaisons en anglais et en français des mots suivants : fait divers, Septième Ciel, Venice, Californie, drogue. Sur l’écran apparurent une vingtaine de références qui ne lui apprirent rien d’autre que ce que disait la coupure de journal laissée par le commissaire. En Californie, un SDF, sous l’emprise de cette drogue synthétisée depuis quelques années déjà, aurait “dévoré” le visage d’un malheureux congénère au point de le rendre méconnaissable. Fox resta dubitatif sur l’utilisation du terme «dévoration» par les journalistes mais s’inquiéta des propos des autorités qui redoutaient qu’une recrudescence de violence sauvage ne déferle à son tour sur l’Europe.

Quant au meurtre survenu il y a cinq ans, c’était toujours la même brève qu’il avait consultée alors. Un homme de vingt-sept ans avait été trouvé dans une mare de sang, vers 4h30 du matin, mortellement blessé au niveau du cou. L’article se terminait ainsi : ” la brigade criminelle a été chargée de l’enquête”.

Roman Feuilleton du nouvel an: RAIN BIRD 1

Classé dans : Actualité — admin @ 0:14

p { margin-bottom: 0.21cm; direction: ltr; color: rgb(0, 0, 0); text-align: left; }p.western { font-family: “Times New Roman”,serif; font-size: 12pt; }p.cjk { font-family: “Andale Sans UI”,”Arial Unicode MS”; font-size: 12pt; }p.ctl { font-family: “Times New Roman”,serif; font-size: 12pt; }

Le début d’année est un excellent moment pour prendre des bonnes résolutions et offrir des cadeaux. J’ai décidé de vous en offrir un en  revisitant  un genre passé de monde  mais qui peut retrouver des vertus inespérées grâce aux réseaux sociaux : le roman feuilleton. Certes ce n’est pas le lieu idéal pour lire  de la fiction - on préfère les chats et les images- mais qui sait ?

La proposition est la suivante. Aujourd’hui 6 janvier, je vais publier chaque jour pendant trente-trois jours les trente-trois chapitres d’un roman inédit qui s’intitule ” Rain Bird”. A Vous de me faire des commentaires et d’ajouter, si ça vous chante, des extensions. A vos marques…

1er jour

Je m’habituai à l’hallucination simple.

Arthur Rimbaud

Fuir

longer les ruelles, les rues, les boulevards, les pas-de-porte…

Fuir sans répit

C’est mon destin

Fuir

Le ciel au bout de la rue ouvre

sa bouche pour m’avaler.

Je déteste le ciel et ses souterrains

Rester à la surface. M’échapper. Ne pas se faire piéger

Je cours vite, c’est ma chance

J’aurais dû me méfier d’elle

Ne pas rester ici

Avancer toujours

Ne jamais se retourner
Derrière, il y a le passé

Il y a le Jeu et ceux qui ont perdu

Moi, je n’ai pas perdu !

Je vais gagner

Ma vengeance sera cruelle

Je coincerai ceux qui m’ont piégé

Je tendrai un guet-apens encore plus improbable

Je commencerai par la première avec ses faux

airs de Lolita

La fuite, voilà le but, ma seule hygiène de vie maintenant

Chacun pour soi. Run for your life.

1.

“Mais puisque je vous dis que je n’en sais rien !”

Dans son bleu de travail, Nathanaël Fox peinait à contenir son agacement. Debout devant lui, le commissaire Marleau, la moustache broussailleuse, brandissait un livre à couverture noire et jaune dont plusieurs pages étaient cornées.

  • C’est quand même vous qui avez écrit ça.

  • Oui, mais ce n’est pas moi qui ai tué ce pauvre malheureux !

Nathanaël détourna le regard. Ses lèvres frémissaient de rage. C’était une belle journée de juin. Le commissaire avait fait irruption juste après la pose des tuyaux de la cuisine. Son coup de téléphone de la veille l’avait intrigué. “C’est par rapport à votre roman”, avait-il dit de sa voix enrouée de fumeur de Gitanes. D’abord il avait été intrigué puis ravi que quelqu’un comme lui s’intéresse à son histoire tant d’années après.

Maintenant, sa masse imposante s’érigeait dans la pièce comme la statue du commandeur. Fox remarqua la poussière qui dansait dans les rais de lumière et pensa qu’il devait épousseter sa bibliothèque. A quand remontait son dernier ménage ? Cinq ans peut-être, soit à l’époque où il avait publié ce satané livre.

    • Il n’y a rien à comprendre, ajouta-t-il.

    • Pourquoi ? répliqua le policier.

Il avait croisé les bras. Ses yeux globuleux le fixaient. Il y eut un long silence. Nathanaël essayait de rassembler ses idées. Il savait que tout ce qu’il dirait pouvait se retourner contre lui.

    • Je comprends que cela peut vous paraître bizarre. Mais je ne peux vous fournir aucune explication rationnelle. C’est une simple coïncidence.

Marleau s’était déplacé de côté et le scrutait maintenant avec la curiosité de celui qui observe une mouche se débattre dans une toile d’araignée.

    • Où étiez-vous dans la nuit du 6 au 7 août 2008 ?

    • Je vous l’ai dit ! J’étais en I-ta-lie avec ma femme.

Sa colère gonflait les veines de ses tempes.

    • Quelqu’un vous a prévenu ?

    • C’est une voisine qui s’occupait d’arroser nos plantes durant notre absence.

    • Henriette Bourgeoys?

Fox le regarda, surpris.

    • Oui.

    • Elle vous a téléphoné le jour même?

    • Oui, acquiesça-t-il. Sur mon portable. Son appartement surplombe le parc.

    • Et les circonstances de ce meurtre ne vous ont pas étonné ?

Nathanaël fronça les sourcils.

          • Ce n’était pas un meurtre. Les autorités, alors, ont parlé d’un suicide.

    • Comment le savez-vous ?

    • On me l’a dit. Je ne m’en souviens plus… dit-il, excédé.

    • Vous ne vous souvenez plus ?

Si Fox avait eu des kalachnikovs à la place des yeux, la carcasse du commissaire serait devenue une passoire. Tout en lui le dégoûtait : ses mains grasses, son regard vitreux, sa toux de fumeur, ses dents jaunis par la nicotine, ses ongles rongés jusqu’au sang, son sans-gêne…

Maintenant Marleau s’était assis d’autorité dans son fauteuil de cuir noir et le défiait. Il avait croisé les doigts sur son ventre qui formait une boursouflure sous son veston mal boutonné. Il regarda autour de lui, fouilla sur la petite table basse où Nathanaël avait laissé ses cartes de visite; il en prit une, la lut et grimaça.

        • Il est où votre instrument de torture ?

    • Vous êtes assis dessus! rétorqua Fox.

Marleau faillit bondir du fauteuil comme s’il était assis sur un volcan, mais se ressaisit.

          • Vous n’avez pas répondu à ma dernière question.

    • Dois-je ?

Le commissaire hocha la tête. Fox reprit son souffle.

    • J’y vois deux raisons, finit par répondre Fox. La première, c’est qu’il était de notoriété publique que, la nuit venue, des jeunes faisaient le mur qui alors n’était pas très haut dans ce parc.

    • Et la seconde ? rebondit Marleau.

Sa voix s’était faite suave, exactement comme la veille au téléphone.

    • Eh bien, comment vous dire ? Cela tient à la narration même du roman.

Voyant le regard perplexe du policier, il se concentra.

    • Lorsque vous écrivez une histoire et à fortiori un roman noir, l’éventail des thèmes dont vous disposez est finalement assez réduit : une vingtaine tout au plus. La trahison, l’amour, la mort… De sorte que les possibilités de raconter une histoire s’étant réellement produite augmentent de manière directement proportionnelle.

    • Vous êtes en train de me dire que ce que vous racontez dans votre roman est le fruit du hasard.

    • Non. Je suis en train de vous dire que ce que vous prenez pour de la réalité, et donc comme une vérité, est un effet du romanesque.

Marleau fit la moue et Fox se crut obligé de préciser.

    • Exactement comme les romans qui anticipaient les événements du 11 septembre 2001 avant qu’ils se produisent.

Le policier sembla ne pas prêter attention à ce propos. Les mains dans le dos, il fit quelques pas dans le bureau. C’était la pièce la plus présentable de la maison. Dans les travaux de rénovation, Fox avait tenu à privilégier sa nouvelle profession : il avait commencé à aménager une entrée séparée pour recevoir ses patients.

    • Cela n’explique pas tout, rebondit Marleau.

    • C’est juste, mais permettez-moi de vous faire remarquer que l’histoire que j’ai imaginée ne se déroule pas dans ce parc où les mamans viennent faire jouer leurs bambins mais dans la partie est de la ville ; dans un terrain vague tout près du périph.

    • Je sais ; chez les tagueurs, les petites frappes et les dealers.

Un sourire désabusé apparut sur les lèvres inexistantes de Marleau. Il était sans doute le seul officier de police à avoir lu son roman. De ce fait, il rejoignait la petite cohorte d’initiés qui avaient succombé au “charme vénéneux de ce roman étrange, romanesque et si personnel”, dixit l’unique critique parue dans le Courrier picard.

Fox remarqua ses poches sous les yeux et sa barbe de trois jours. Pourquoi avait-il exhumé cette affaire classée ? Agissait-il de sa propre initiative ou sous les ordres de sa hiérarchie ?

Le malaise de Nathanaël devant le policier ne résultait pas seulement de l’interrogatoire. Ce Marleau était le portrait craché mais en négatif de l’inspecteur rondouillard et débonnaire qu’il avait croqué dans son roman : son interlocuteur ne pouvait pas l’avoir remarqué.

    • Évidemment, je ne crois pas deux secondes à la thèse du suicide. Et vous ?

Fox hocha la tête en essayant de masquer son trouble. Il haussa les épaules.

- Je ne me prononce pas.

- Vous devez avoir votre petite idée, non ?

- Personne n’y a cru vraiment.

Fox se mordit aussitôt les lèvres. Le policier fixait le sol. Un sourire de complicité s’esquissa pour disparaître aussitôt. Il avança vers la grande fenêtre où il pouvait regarder le jardin. Le potager, coincé dans le côté, progressait à qui mieux mieux.

    • Dites donc, il faudrait vous occuper de votre carré de légumes.

    • Je suis pour les légumes libres ! affirma Fox d’un ton las.

Marleau le regarda, perplexe.

    • Que faites-vous pousser ?

    • … des fines herbes, surtout du basilic.

    • Je vois, vous avez bien une trentaine de plants. Pourquoi autant ?

    • C’est la seule espèce qui pousse dans ce jardin. Comme vous pouvez le constater, je n’ai pas le temps de m’en occuper.

    • Et après que faites-vous ?

    • Je le récolte, j’en fais du pistou et je régale mes amis. Si je ne suis pas en prison, je vous en ferai goûter !

Marleau ne répondit pas. Son visage s’était refermé. Il semblait à nouveau absorbé par ses pensées. Il marcha jusqu’au fond du bureau, les mains dans le dos, et se retourna.

    • À vrai dire, je me fous de savoir si c’est un meurtre ou un suicide. Ce dont je ne me fous pas en revanche, c’est ça !

Le commissaire avait jeté sur la table l’édition de Direct matin de l’avant-veille. Il titrait sur une “importante saisie du Septième Ciel”, la nouvelle drogue cannibale. Fox blêmit.

    • Ça aussi c’était dans votre “roman”, monsieur FOX, lui dit-il en insistant sur son nom. C’est ainsi que vous vous appelez maintenant, n’est-ce pas ?!

Nathanaël plissa des yeux. Le salaud avait déjà fait sa petite enquête sur son compte.

    • J’ai changé de nom lorsque je me suis fait naturaliser. J’ai le droit, dit-il avec fermeté.

    • Vous avez tout à fait le droit, monsieur… FOX.

Puis Marleau le toisa.

    • Vous êtes un curieux personnage, monsieur FOX. De deux choses l’une, ou bien vous êtes un fin renard qui cache ses activités sous une identité de façade ou bien vous êtes un menteur, pire un taré, voire un psychopathe qui s’amuse à décrire ses méfaits avant de les commettre.

Il balança sa carte de visite sur la table basse.

    • Au cas où la mémoire vous reviendrait.

Fox encaissa le coup. Au seuil de la porte, le commissaire se retourna.

- Au fait, prévenez-moi lorsque vous utiliserez mon nom et ma trombine dans votre prochain roman, ça pourrait me vexer.

Il l’entendit descendre l’escalier d’un pas lourd, puis la porte claqua.

Ecrire en ligne

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Qu’est-ce qu’écrire ?
Qu’est-ce écrire sur écran  ? Qu’est-ce écrire en ligne ?  Voilà trois questions qui s’emboîtent l’une dans l’autre comme autant de poupées russes.  D’aucun  pourrait  affirmer que c’est la même chose. Il est vrai qu’ aligner des  mots sur un support renvoie à une maïeutique gémellaire : tirer hors de soi.  Car il y a deux mouvements d ans l’écriture.  Il a celui de la gestation et de l’accouchement proprement  dit .  A cet égard  Dès lors que les mots ( plus petite unité de sens)  sont arrachés du néant intérieur, il s’exposent sur la scène du monde ( la page blanche)  et peuvent donc être l’objet de spéculation et d’interprétation.  En un mot, ils échappent  à leur concepteur et deviennent ainsi autonomes. Ce phénomène est connu et  redouble celui de la vie même.

Inutile ici de refaire l’histoire de l’écriture. Si l’essentiel du travail est de former un  texte qui a un sens, ce sens demeure  en bonne partie influencé par celui à qui il est destiné. C’est là qu’entre en jeu la technique: technique  de la langue proprement  dite ( grammaire, syntaxe…), technique de reproduction ( codex, livre imprimé, en ligne) . Mais ces  techniques de reproduction ne sont pas innocentes et modifient  à leur tour  non seulement la manière de former ces phrases mais aussi de les  faire apparaître.

Jadis le processus de publication supposait d’abord l’existence d’une communauté de lettrés  susceptible de comprendre et de commenter les textes écrits. Cette communauté , réunie autour d’un prince,  autorisait du coup la circulation de manuscrit et des copies correspondantes. L’existence de cette communauté,  peu nombreuse mais influente, puisqu’elle était directement branchée sur le  pouvoir était  évidemment plus importante que le support lui-même. Car elle permettait  de fixer une norme linguistique dans laquelle ensuite pouvait circuler les manuscrit.  Plus nombreuse, créative et structurée, était cette cour , plus rayonnante était sa parole , sa norme linguistique. C’est ce qui fait regretter à Dante  en 1304, l’inexistence en Italie d’une cour susceptible d’imposer une norme ” curiale” qui  doit être à la fois le fait du Prince et du poète. C’est ainsi que la le poétique est lié au politique , la langue de la culture à la langue du droit et de la cité, ainsi que le  préconisait  le sociolinguiste Henri Gobard.

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