Le blog de Fulvio Caccia

22 janvier 2016

Roman-feuilleton : Rain Bird (15)

Classé dans : Non classé — Tags :, — admin @ 16:59


Dans le Tarot la 15e carte, c’est l e Diable qui invite à se faire face afin d’oser affronter son ombre et ses peurs. Il est dit que derrière les peurs se cachent des talents latents. Le Diable est l’autre en soi, la part animale (instinctive) millénaire (mémoire collective). A vous de voir si ce chapitre correspond… au diable !

Je vous rappelle la proposition formulée au début de cette année. Depuis le 4 janvier, je publie chaque jour (lorsque je n’oublie pas) les les trente-trois chapitres de ce roman inédit sur mon site www.fulvio-caccia.com. ici vous ne lirez qu’un extrait . Si vous voulez lire la suite vous n’aurez qu’à cliquer sur le lien du blogue. A bon entendeur, salut !

15.

Le cadran au-dessus du bar indiquait 18 h. Et Myriam Yacine était en retard. La terrasse du café donnait sur le parvis où trônait la grande arche, ce cube évidé. La tasse du double expresso que Fox avait commandé était déjà vide. Il avait fini de lire le journal et s’assura une fois de plus que l’exemplaire de son livre était bien en vue. C’était le signal convenu.

Son regard balaya à nouveau cette immense esplanade aux allures futuristes. Des immeubles neufs surplombaient l’agora comme autant d’estrades. C’était le fourmillement des gens qui constituait le spectacle. Et à cette saison, les robes chatoyantes et les shorts se mêlaient aux costumes trois-pièces qui se croisaient et se décroisaient dans un étrange ballet coloré. En d’autres circonstances, Fox aurait pris plaisir à regarder les passants, mais cette fois il scrutait inquiet la table d’en face où un homme au complet marron venait de s’installer. Il croyait l’avoir remarqué à la sortie du métro. Et cette femme entre deux âges qui lui souriait à quelques mètres de là. Pourquoi le regardait-elle ainsi ? Au demeurant, devait-il s’en étonner ?

Jamais auparavant Nathanaël n’avait éprouvé si nettement la sensation d’être sur une scène. Cette convergence d’impressions, de faits et de présomptions l’obligeait, malgré lui, à devoir tenir un rôle dont il ignorait les tenants et les aboutissants. Mais quel était donc ce rôle ? Son repli sur soi ne jouait-il pas contre lui en l’exposant plus que jamais à ce qu’il refusait obstinément de reconnaître ? C’est l’image que Marleau lui avait renvoyé en pleine figure. Sa pratique de l’écriture n’avait d’autres buts que de le rassurer lui-même.

Pour se donner contenance, il fit comme tout le monde : il se plongea dans la consultation de son smartphone. Il songea, ce faisant, que ce geste avait remplacé celui de griller une cigarette. À cette exception près qu’il était en apparence moins nuisible. Son esprit faillit se perdre un moment dans le marais de la spéculation.

C’est alors qu’il sentit du mouvement en face de lui.

Une jeune femme en tailleur et talons aiguilles slalomait entre les tables, un portable collé à l’épaule et son livre sous le bras. Elle devait avoir à peine quarante ans. Son visage lui était familier. Il l’avait vu plusieurs fois dans les journaux. Son nom était différent de celui avec lequel elle avait signé la lettre. Un nom bien français, sans doute celui de son époux ou de son ex. Finalement, elle se planta devant lui, sourit et lui tendit une longue main fine et manucurée. Nathanaël se leva.

Ce qui le frappa, c’était l’ovale de sa figure aux traits anguleux et aux immenses yeux bruns impeccablement maquillés qui vous radioscopaient tels deux lasers. Sa beauté était celle des femmes de Méditerranée, une peau halée, un visage exprimant une volonté de fer.

  • Enfin, vous avez réagi, dit-elle, un sourire cannibale se dessina sur ses lèvres. J’étais sur le point de vous assigner en justice.

Nathanaêl s’était rassis quelque peu intrigué. Une belle hystérique, pensa-t-il. Elle le regardait avec une sorte d’indifférence hautaine comme si elle voulait installer d’entrée un rapport hiérarchique. Il y eut un moment de silence. Elle prit la carte du menu que le serveur lui avait tendue.

    • Vous acceptez donc mon offre ? dit-elle sans lever la tête.

Fox sourit.

    • Comment refuser cette faveur à une admiratrice ! répondit-il du tac au tac.

Il marqua un temps d’arrêt avant de poursuivre.

    • C’est drôle…

    • Qu’est-ce qui est drôle ?

    • Vous êtes la seconde personne en moins d’une semaine à me parler de mon roman.

La jeune femme ricana en abaissant la carte du menu.

    • Et qui était la première ?

    • Vous le connaissez sans doute puisque vous avez accès au dossier.

Elle éclata de rire.

    • Je vois que vous êtes bien informé.

    • On n’a qu’à lire la presse, madame le conseiller.

Fox referma le menu.

    • C’est vous qui lui avez suggéré de rouvrir l’enquête.

    • Vous m’accordez un pouvoir que je n’ai pas.

  • Conseiller d’Etat, nouvellement nommée au ministère de la Justice… ne soyez pas modeste ; cela ne vous ressemble pas.

Il croisa les bras et poursuivit :

    • Qu’est-ce que vous attendez de moi ?

La jeune femme se rapprocha de lui.

    • Que vous écriviez la vérité sur la mort de mon frère.

    • La vérité, gloussa Fox, comme vous y allez ! Je ne suis pas Dieu le père.

    • Tout ce qu’on a dit de mon frère est faux.

Fox plissa des yeux, réprobateur.

    • Vous avez lu l’avertissement au début du livre. Toute ressemblance est fortuite.

    • Je n’en crois pas un traître mot, s’esclaffa-t-elle.

      • Vous avez tort.

Il tapota son front de l’index.

    • Ça vient de là. J’ai tout inventé.

Le regard de Myriam se troubla.

    • Driss… ressemble tellement à votre personnage ; les mêmes gestes, les mêmes mimiques…

    • C’est l’effet d’identification et du hasard. Un lecteur semble se reconnaître ou reconnaître quelqu’un de son entourage. Et il est persuadé que l’auteur l’a volé et l’a violé. Alors que c’est le fruit combiné d’un processus complexe. C’est ce que j’expliquai à votre commissaire.

    • Sans doute, mais il n’empêche que vous donnez une image négative de mon frère en le présentant comme un dealer et un assassin.

    • Permettez-moi de vous citer : vous m’attribuez un pouvoir que je n’ai pas !

Elle sourit encore.

    • Mais vous avez un plus que les enquêteurs patentés n’ont pas.

    • Ah, bon ! Quoi ?

    • Regarder différemment ; éviter les sentiers battus.

    • Vous voulez un nouveau roman, s’esclaffa Nathanaël, pas la vérité !

    • Je cherche une vérité qui soit en cohérence avec ce qu’était mon frère.

Nat croisa les mains sous son menton. Décidément, cette nana lui plaisait. Elle avait du chien. Une drôle de partie avait commencé entre eux, faite de séduction et de tactique contenues.

- Ce n’est pas mon job. C’est celle du commissaire. Moi, je ne suis qu’un romancier… enfin, je l’étais. Je me suis contenté d’imaginer.

    • Vous êtes trop modeste.

    • Pourquoi ne pas faire confiance à l’enquête de police ? Ou alors confiez cette mission à un détective privé.

Myriam le regarda, goguenarde.

    • C’est déjà fait !

Elle sortit de son un sac une enveloppe kraft au nom d’une agence de détective.

    • Jetez-y un coup d’oeil.

    • Pourquoi faire ? Le constat de police ne vous suffit pas ?

    • Non. Il y a quelque chose qui cloche.

    • Quoi ?

    • Je ne sais pas.

Elle se tourna vers lui.

    • Peut-être le trouverez-vous ?

    • Je n’ai pas l’autorité morale ou légale de me substituer aux détenteurs de la loi. D’ailleurs, vous devriez le remettre au commissaire.

  • Il l’a déjà.

Il se rapprocha d’elle.

  • Vous n’ignorez pas non plus qu’il me croit mêlé à cette affaire.

  • Je sais.

  • Pourquoi insistez-vous pour me confier cette mission ?

  • Parce que justement, comme vous êtes soupçonné, vous trouverez !

Fox fit une pause pour chercher d’autres arguments.

- Mettons que j’accepte votre proposition. Je peux trouver des choses pas très ragoûtantes sur le compte de Driss. Pire que celles que je lui attribue, selon vous, dans le roman.

- J’en prends le risque. Ce que je veux, c’est savoir pourquoi Driss est mort.

Nathanaël croise les doigts, perplexe.

- Je ne comprends pas. Pourquoi vous obstinez-vous à faire sortir votre frère de l’ombre ? Pourquoi voulez-vous que ce soit moi qui fasse ce boulot ? Personne d’ailleurs ne se souvient de ce qu’on lui prête.

- Moi, si.

Elle baissa les yeux.

    • Nous sommes une fratrie de sept frères et sœurs, dit-elle d’une voix soudain plus adoucie, j’étais son aînée de dix ans. Mes parents sont des immigrés algériens qui ont dû trimer dur. Très tôt, je suis partie de la maison pour étudier à l’étranger.

Elle secoua la tête.

    • Sa mort fut un choc pour ma famille.

    • En somme, vous voulez un Ghost writer, un nègre qui décrive la mort officielle de votre frère et ce, de manière honorable, afin que vos parents puissent mourir en paix.

Cette fois Myriam ne répondit pas. Elle regarda sa montre-bracelet puis sortit de son sac une petite enveloppe blanche et son carnet de chèques.

    • Voici un projet de lettre d’entente. Vous la lirez et la signerez à tête reposée. Quant à moi, je vous fais d’emblée un chèque en guise d’avaloir. Si vous l’encaissez, je saurai que vous acceptez mon offre.

Elle se pencha sur son chéquier, dévissa son Mont-Blanc, songeuse.

    • Est-ce qu’une somme de 10 000 € pour commencer vous conviendrait ? L’autre moitié vous sera versée à la remise du manuscrit de 200 pages.

    • Cent euros le feuillet !

    • Cela ne sera pas de trop pour finir vos travaux. Et… pour vous payer un bon avocat.

Nathanaël fit la moue.

    • Je vois que vous vous êtes aussi bien renseignée.

    • C’est mon boulot.

Elle sourit énigmatiquement, consulta son smartphone puis se leva.

    • Je dois partir. On m’attend au ministère. À vous de jouer maintenant.

Nathanaël voulut régler la note. Mais celle-ci l’avait déjà été par un jeune homme en costume trois-pièces qui jetait de temps à autre des regards furtifs en leur direction. Fox la vit s’éloigner avec l’élégance d’une lionne. Des pensées contradictoires flottaient encore dans son esprit. Alors le sourire de Fox se crispa. La garce ! Elle l’avait eu.

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