Le blog de Fulvio Caccia

5 février 2016

ROMAN-FEUILLETON : RAIN BIRD (22)

Classé dans : Actualité — Tags :, , , — admin @ 19:02

L’arcane 22 qui n’est pas numérotére  c’est le Le Mat. Les symboles en sont le baluchon (image de nos bagages, de nos souvenirs…), le bâton (représente souvent une aide, un guide, un appui mais aussi un support…), le personnage en mouvement (image de fuite, de mouvement, d’action, d’aventure…), le chien (symbole de notre attachement à notre passé ou nos habitudes…).

*
Je vous rappelle la proposition formulée au début de cette année. Depuis le 4 janvier, je publie chaque jour (lorsque je n’oublie pas) les les trente-trois chapitres de ce roman inédit sur mon site www.fulvio-caccia.com. ici vous ne lirez qu’un extrait . Si vous voulez lire la suite vous n’aurez qu’à cliquer sur le lien du blogue. A bon entendeur, salut !

22.

La sonnette résonna à 8 h tapantes. Encore ensommeillé, je suis allé ouvrir. Un homme en bleu de travail, un cure-dent au coin de la bouche, attendait, accoudé dans l’embrasure de la porte. C’était Fernand, le menuisier. Derrière lui étaient empilées en bon ordre six boîtes à outils.

  • Bonjour, monsieur Fox ? Je ne vous réveille pas, j’espère.

Je le regardais, ahuri. Je lui ai fait signe d’entrer. J’avais complètement oublié qu’il venait aujourd’hui.

  • Tant mieux. Parce que, quand il est l’heure, il est l’heure ! dit-il jovial en entrant ses outils.

  • Vous voulez voir la maison ?

  • Inutile. Je la connais.

Mon interlocuteur devina ma perplexité.

  • L’ancien propriétaire m’avait déjà fait faire la cuisine et les escaliers.

  • Très bien ! Et vous croyez que trois semaines seront suffisantes pour finir le chantier ?

  • Largement.

Il posa la dernière boîte à outils par terre et se tourna vers moi, l’oeil espiègle.

  • Vous savez, je serai là huit heures par jour, cinq jours par semaine.

J’ai acquiescé en me dirigeant vers la cuisine, Fernand à ma suite.

- Quand madame Henriette m’a parlé de vous… ça a fait tilt! « Mais je le connais! C’est le type qui s’est bagarré à la télé ! » Même que je l’ai dit à ma femme… elle n’en revenait pas ! Méfie-toi quand même qu’elle m’a dit. Avec ces artistes, on ne sait jamais ! « Penses-tu ! » que je lui ai répondu. « Ce type est bon comme du bon pain, ça se voit sur sa figure ! »

  • Un café ? ai-je demandé, froidement.

  • Volontiers.

Les mains sur les hanches, le menuisier s’était planté devant la descente d’escalier et hochait la tête.

  • J’en ai bavé pour faire cet escalier. “Impossible!” avait dit l’architecte. Impossible, mais pas pour Fernand ! Regardez ! Il n’est pas beau, avec sa rampe dorée ! Les marches sont en iroko, un bois africain imputrescible. J’ai dû faire trois menuiseries pour en trouver.

  • Vous le voulez comment votre café ?

  • Fort !

Fernand s’engagea dans l’escalier, une boîte à outils dans chaque main.

Je le regardais monter en sifflotant ; à peine avais-je mis la cafetière italienne en marche que le téléphone sonna.

  • Je me suis permis de vous appeler, chuchota Henriette, car comme je savais que Fernand serait là ce matin, vous seriez sûrement réveillé.

  • Vous avez bien fait.

  • Il est un peu envahissant mais c’est un excellent ouvrier, vous verrez. Il est bien arrivé, non ?

  • Si, si.

Elle fit une pause et ajouta, plus bas.

  • Bon. Je voulais vous parler de notre petite enquête : j’ai continué mes recherches. Le médium de l’expérience se trouve être l’arrière-grand-mère de la victime. Son fils est parti aux colonies ; il avait une grande ferme dans les Aurès. Il s’est marié avec la fille du maire du village qui lui donna uniquement des filles. Le grand-père fut impliqué durant la guerre de libération. Mais il avait choisi le mauvais camp. Il fut assassiné. Le père de la victime jura de le venger avant de rentrer en France et puis de disparaître à son tour mystérieusement.

  • Etrange. On dirait une sorte de vendetta prémonitoire.

  • La question se pose : qui a tué le grand-père ?

Elle marqua une pause.

  • Vous ne devinerez jamais son nom ?

  • Je donne ma langue au chat.

  • Driss Yacine ! Comme la victime!

  • Comment le savez-vous ?

  • Eh bien, tous les mercredis, je fréquente un club de Scrabble. Il y a plusieurs dames qui ont eu de la famille en Algérie. Figurez-vous que l’une d’entre elles…

Le café siffla au même moment.

  • Je dois vous quitter, interrompis-je.

J’ai raccroché au même moment où Fernand descendait.

  • Alors ? Votre verdict ?

  • C’est ce que je pensais, deux semaines de travail à plein temps. Peut-être un peu plus.

Le menuisier se gratta la tête.

    • C’est la plomberie. Qui l’a faite ?

    • C’est moi !

Il sourit d’un air entendu.

    • Je vois. Ne vous inquiétez pas. Je vais rattraper le coup.

4 février 2016

Roman feuilleton : Rain Bird (21)

Classé dans : Actualité — Tags :, , — admin @ 11:11

LA CARTE 21 SIGNIFIE LE MONDE. L’archéométrie de base de l’Arcane 21 est suivant la loi de Moîse : 7 que divise 21, 3 face à 3. Elle synthétise l’ensemble du Tarot. Alchimiquement, le monde représente le soufre, triangle surmontant la croix, soleil en saturne dans la maison de vénus. Il peut aussi signifier la révolte, voire le renversement d’un tyran.

Je vous rappelle la proposition formulée au début de cette année. Depuis le 4 janvier, je publie chaque jour (lorsque je n’oublie pas) les les trente-trois chapitres de ce roman inédit sur mon site www.fulvio-caccia.com. ici vous ne lirez qu’un extrait . Si vous voulez lire la suite vous n’aurez qu’à cliquer sur le lien du blogue. A bon entendeur, salut !

21.

Dans un petit appartement du 19e arrondissement, le commissaire Marleau avait lui aussi terminé de dîner, si l’on peut dire, maintenant assoupi sur sa table encombrée de documents écornés. Son crâne clairsemé baignait dans la clarté bleutée de l’ordinateur qui émettait l’image de poissons tropicaux flottant dans une mer d’améthyste. À sa gauche, juste à côté du cendrier débordant de mégots, une boîte de pizza déchirée avec, à l’intérieur, les croûtons de pâte. Une bouteille de soda vide lui tenait compagnie. La pièce ne devait pas faire plus de 25 m2. C’était une double chambre de bonne aménagée sous les combles. Depuis qu’il avait repris du service, il avait réinvesti cet appartement acheté naguère pour son fils. Après la mort de sa femme, il avait vendu le pavillon de banlieue et s’y était installé pour être plus proche de son travail. Il était déjà en âge de prendre sa retraite. Mais il avait refusé.

Dans ce capharnaüm, les cartons de son précédent déménagement n’avaient pas encore été déballés. Autant dire qu’il était de passage. D’ailleurs avait-il un jour été vraiment installé ? Il ne pouvait répondre à cette question, comme à bien d’autres d’ailleurs.

Les premiers accords de la Sixième Symphonie de Beethoven le tirèrent de son sommeil. C’était sa sonnerie de téléphone.”Oui, grommela-t-il d’une voix empâtée… On l’a arrêté ?!… Qui ça ? Quoi ? hurla-t-il presque en bondissant… Tu en es sûr?! … Et la pute… pourquoi il l’a butée ? ajouta-t-il en se calant au fond du fauteuil… Elle voulait le dénoncer… Le coup classique… C’est la tête de réseau… Il n’a pas été prudent. Et son frère ? Il est où ?… Blanc comme un mouton. C’est ça ! On finira bien par le coincer, lui aussi. Tu es sûr de ton coup ? »

Il maugréa puis raccrocha. Son front se plissa. Cette nouvelle venait bousculer ses hypothèses. Sur une feuille où était esquissé un organigramme aux multiples ramifications, le stylo bic dont sa main de gorille s’était emparée biffa le nom de Fox. Au-dessus était accolé celui de Maïa.

C’était plus fort que lui, il n’aimait pas ce type. Nathanaël lui inspirait de la répulsion. Il ne savait même pas se battre. Il l’avait vu à la télé. C’était pitoyable. Cette façon de vous regarder avec des yeux d’épagneul anxieux ; cela le faisait vomir. Il ne savait pas à quoi cela tenait. Sans doute au milieu auquel Fox voulait appartenir et dont il était une photocopie, pis une copie ronéotypée, comme au temps du collège ! Ce qui le dégoûtait particulièrement, c’était la pitié et la suffisance.

Depuis qu’il s’était saisi de ce vieux dossier, ce cold case, pour reprendre le titre d’une série américaine, il avait l’impression de pédaler dans la choucroute. Certes Myriam Yacine lui avait mis la puce à l’oreille lorsqu’elle l’avait convoqué au cabinet ministériel ; elle lui avait même facilité certaines procédures. Mais cette décision de réouvrir le dossier n’appartenait qu’à lui seul. Seulement voilà, toutes les pistes s’arrêtaient devant le labyrinthe appelé « Driss Yacine ». Ce mec était insaisissable. Les documents que lui avait confiés sa sœur ne valaient pas tripette. Il avait bien interrogé la dénommée Julie avec laquelle il avait vécu un temps. Celle-ci lui avait décrit un homme imbu de lui-même mais doutant sans cesse, prétentieux, machiste, maniaco-dépressif, coureur de jupons ; bref, un personnage vide et sans consistance malgré ses brillantes performances académiques. Il avait certes arrêté de boire et de manger du porc ; il s’était même fait pousser un petit bouc, mais c’était pour se vieillir et se durcir le visage. La piste d’une bascule fondamentaliste était hautement improbable.

Par ailleurs, la nature de son travail aux Etats-Unis restait incertaine. Il était probable, à cause de son curriculum, qu’il se soit occupé d’antiterrorisme ; mais à quel niveau ? Là, les interventions de sa sœur n’avaient été d’aucun secours. Elle-même ignorait le job de son frère. En réalité, elle ne savait pas grand-chose de lui. C’était pareil pour sa nombreuse fratrie, dispersée aux quatre coins de la terre. Driss était le petit dernier.

Un petit détail chiffonnait Marleau : le père n’était pas mort comme elle le lui avait déclaré mais avait déserté le foyer familial. Le commissaire se gratta la joue. L’hypothèse du roman de Fox demeurait la seule valable.

Pour l’impliquer, il devait démontrer que l’écrivain avait un mobile. La cause de la mort du personnage dans la fiction tenait au désir de la victime de découvrir qui avait détourné le graphe originel, c’est-à-dire récrit par-dessus comme les palimpsestes des moines. Le détournement d’un graphe voulait dire qu’il ne méritait pas de concourir et par conséquent n’appartenait pas à l’Ordre des grapheurs. Donc son tag pouvait être effacé, gratté, bref disparaître. Cela pouvait être un cas de casus belli mais, habituellement, cela ne portait pas à conséquence. La piste la plus intéressante à exploiter se trouvait peut-être dans le parc même.

Marleau alluma une cigarette et ouvrit la fenêtre. Le dernier quartier de lune inondait la ville d’une clarté magnétique. Marleau alla se rasseoir et commença à griffonner sur une feuille de brouillon :

- Hypothèse une. Bien que n’habitant pas la ville, Driss était au courant de ces rencontres ; il avait été invité par quelqu’un du groupe. Qui ? Pourquoi ?

- Hypothèse deux. Driss a été convié au parc indépendamment d’un des membres du groupe. Questions récurrentes : Qui ? Pourquoi ? Et comment se fait-il qu’il connaissait l’endroit ?

Cela ne collait pas, il fouilla dans ses notes. Dans le rapport, il était dit qu’il avait travaillé comme professeur d’histoire-géo au retour des Etats-Unis. Or le lycée se trouvait aux Lys. À 400 m de là. Comment se faisait-il que les enquêteurs n’avaient pas exploité cette piste ?

Il leva les bras, pesta contre l’incompétence de ses collègues puis écrasa la gitane sur un vieux croûton de pizza.

La piste d’un rendez-vous galant devait être aussi à envisager. Apparemment, cette rencontre devait se dérouler en toute discrétion. Marleau se grattait furieusement la tête.

-Hypothèse trois, la plus simple et aussi celle qui avait été retenue par les autorités. Driss, alors qu’il était particulièrement déprimé, a sauté le mur afin de trouver un endroit à l’écart dans le but de se suicider.

Marleau s’alluma une autre cigarette. La vérité se trouvait sans doute à mi-chemin.

Son index appuya sur la touche start et l’ordinateur se réactiva. Sur sa messagerie, un message d’une collègue de la brigade de surveillance numérique surlignait en rouge un hyperlien.” Ça peut vous intéresser”, était-il précisé. Aussitôt il fut sur le blog de Lysandra. Alors un rire caverneux secoua sa carcasse. « Le connard, il n’a même pas pris la peine de changer d’adresse mail ».

Demain il appellera cette radio; il aurait bien quelques questions à poser à cette demoiselle si tant est qu’elle existe.

Puis la lassitude l’envahit. Il se leva, marcha de long en large, comme s’il cherchait à se débarrasser d’un poids soudain. Il s’adossa au bord de la fenêtre et respira un bon coup. Son regard balaya la pièce en désordre qui contenait toute sa vie puis se fixa sur le portrait d’un jeune ado souriant. Alors, brusquement, des larmes coulèrent sur ses joues.

9 janvier 2016

Roman -Feuilleton : RAIN BIRD (6)

Classé dans : Actualité — Tags :, , — admin @ 15:54

Le pavillon se trouvait dans le quartier du parc de Beaumont. Au début de leur mariage, Fox l’avait déniché dans les pages du Particulier à Particulier. Son atout, c’était le jardin. Aujourd’hui il était en jachère. Le gazon n’avait pas été coupé et les hortensias avaient séché sur pied. En revanche, un sureau s’était invité sans crier gare au beau milieu du terrain, entre le poirier et les lilas, jusqu’à leur faire de l’ombre. Ses fleurs blanches attiraient les oiseaux qui se posaient sur les branches dans un lourd bruissement d’ailes. Plusieurs fois, il avait conseillé à Judith de le couper, mais elle avait fait la sourde oreille et, comme il ne voulait pas ajouter un autre sujet de querelle entre eux, il n’avait pas insisté.

C’est là, sous l’auvent du jardin, que Judith l’attendait. Une théière et deux tasses étaient posées sur la table de teck gris. Elle versa le thé sans mot dire. Nathanaël était toujours surpris de son étonnante jeunesse. Elle avait conservé sa taille de jeune fille. Ses yeux étaient toujours aussi intenses : deux pierres d’onyx sous de longs cils noirs. Mais des rides étaient apparues sous les paupières et dans le cou.

Nathanaël évita de la regarder. Depuis qu’ils n’étaient plus ensemble, il se trouvait mal à l’aise devant elle. Quel comportement adopter ? N’était-il pas redevenu un étranger dans cette maison qui avait été pourtant la sienne ? D’ailleurs il ne la reconnaissait plus. Judith avait modifié l’ordre du salon et avait changé les meubles ainsi que la table de cuisine. Cette fameuse table, héritage du grand-père, autour de laquelle ils s’étaient disputés tant de fois.

Judith avait posé sa tasse.

- Je ne t’ai pas appelé pour parler du divorce.

Une grimace involontaire tordit le visage de Fox.

- David veut rester là-bas, précisa-t-elle.

Nathanaël la fixa.

- Je m’en doutais, mais pourquoi diable ne m’en parle-t-il pas ?

Judith soupira.

- À ton avis ?

- Il demande de l’argent ?

- Oui.

- Il peut aussi travailler. Le coût de la vie n’est pas aussi cher là-bas.

- Peut-être, mais au début il faudra casquer. Et moi j’ai assez donné. Il n’est pas question qu’il reste là-bas.

- Je l’aiderai.

- Avec quel argent ? Tu n’en as pas.

Nathanaël la foudroya du regard.

- J’en aurai!

Judith hocha la tête.

- Mon pauvre vieux, continua-t-elle d’un air désolé. Il y a longtemps que tu aurais dû te lancer dans la rénovation ou que sais-je ? au lieu de t’obstiner à faire l’artiste.

- J’ai changé.

Elle le regarda de haut.

- Toi, changer ? Tu veux rire ? En vingt ans, tu n’as pensé qu’à toi, à tes projets foireux. Dès que c’est difficile, tu laisses tomber… Et David, j’ai bien peur qu’il prenne le même chemin.

Nathanaël secoue la tête. Ses yeux deviennent deux fentes noires.

- Comment peux-tu me caricaturer à ce point? hoquette-t-il.

- Mais dans quel monde vis-tu? Tu as voulu un fils, une famille. Il y a des responsabilités à assumer que tu n’as jamais assumées ou si peu.

Il se leva, lui tourna le dos puis se retourna brusquement.

- Toi, en revanche, tu es une sainte. Celle qui anticipe tout.

Le ton de sa voix avait monté d’un cran.

Si je ne le faisais pas, il y a longtemps que nous nous serions trouvés dans la dèche.

Elle mit les mains sur ses hanches.

Tu penses que cela m’amuse de jouer les gardiennes, de t’empêcher de faire des conneries, te cadrer. Moi aussi j’aurais aimé vivre mes passions, prendre mon temps. Eh bien la vie, ça ne se passe pas comme ça, mon petit vieux.

Sainte Judith, priez pour nous ! dit-il en joignant les mains.

Tu es pathétique.

Non, mais tu ne t’entends pas !

La vérité: tu es un égoïste. Tu ne t’es jamais préoccupé de moi, de ce que je ressentais.

Nathanaël leva les yeux au ciel.

Ça y est ! C’est reparti pour un tour. Quand cesseras-tu de jouer “scènes de la vie conjugale” ?

Encore une pirouette, Nathanaël ! Et une de plus !

À toi, le beau rôle. Moi je suis le bouffon !

Nathanaël s’était levé.

- Tu vois, on tourne en rond ! Voilà pourquoi je veux que l’on divorce.

Il y eut un silence. Le visage de Judith s’est refermé.

- Les conditions pour le faire ne sont pas réunies, dit-elle presque chuchotant.

- C’est nouveau ! Que veux-tu dire ? s’esclaffa Nathanaël.

- Qu’il n’est pas question que l’on divise la maison en deux.

Elle poursuivit, toujours sur le même ton monocorde.

- J’estime que j’ai payé plus que ma part de la maison. Toi, avec tes ennuis d’argent, tu n’as jamais été solvable.

Fox s’était levé lui aussi.

- C’est faux ! Je l’ai payée autant que toi. C’est ton avocat qui t’a mis ça dans la tête. Je suppose que ce n’est pas tout.

Elle poursuivit, embarrassée.

- Justement, la pension alimentaire que je devrais te payer pour avoir élevé David pendant que je travaillais ne peut pas être celle que tu demandes.

- Tu rigoles. On s’était pourtant mis d’accord ?!

- J’ai toujours dit que j’allais réfléchir. Ce n’est pas pareil.

Fox secoua la tête.

- Tu as toujours voulu avoir raison ! Sois cohérente. Tu te plains que je m’entête dans une voie sans issue et dès lors que j’opte pour un autre parcours, tu me le reproches.

- Mais enfin, pourquoi es-tu venu me concurrencer sous mon nez ?

- Nous y voilà ! s’exclama Nathanaël en levant les bras.

Judith baissa les yeux.

- Pourquoi diable as-tu ouvert ton cabinet dans ta garçonnière ?

- Ce n’est pas ma garçonnière, comme tu dis. C’était mon atelier et c’est ma maison désormais.

- Tu aurais pu t’installer ailleurs.

- Où ? Je ne suis pas millionnaire!

Elle secoua la tête.

- Tu es gonflé. Non seulement tu me voles mon boulot mais tu me chipes mes patients.

- C’est faux ! Je ne t’ai rien volé du tout.

Il marcha de long en large.

- Si tu penses à ce Fernandez, j’ignorais qu’il avait été l’un de tes patients.

Il s’arrêta et la toisa, un sourire en coin.

- Tu crains de ce qu’il dira de ton travail…

- Pas du tout ! Tu peux bien te le garder. C’est un parano achevé.

- Il n’est pas parano pour deux sous. C’est un bon névrosé , tout ce qu’il y a de plus commun.

- Comme toi, je suppose, ricana-t-elle en hochant la tête.

- Nous n’avons pas la même approche.

- Justement ! On va se nuire mutuellement.

Un sourire amer tordait la bouche de Judith.

-Tu m’as bien eue avec ton petit air innocent…

-Arrête de te draper dans ton bon droit, veux-tu!

Il leva les bras.

-Je me suis occupé de David pendant que tu poursuivais ta formation. J’ai rénové cette foutue maison de fond en comble. Tu sembles l’oublier…

-C’était pour mieux profiter de moi.

-J’en ai assez entendu. Je m’en vais.

Il se dirigea vers la porte principale.

-C’est ça. Fais comme d’habitude. Barre-toi. C’est tout ce que tu es capable de faire.

Il la regarda, l’oeil mauvais.

-C’est ce que je souhaitais faire depuis un moment si tu ne m’avais pas retenu. Mais cette fois, sois sûre, je ne vais pas te sauter dessus comme la dernière fois.

Elle le regarda, étonnée.

-Ne fais pas l’ahurie, assena-t-il. Je connais ton petit jeu : “Je te hais, je te veux.” C’est fini.

- C’est toi qui devrais te faire soigner. Tu es complètement obsédé, mon petit vieux.

Elle fit un pas de biais et le fixa droit dans les yeux.

- En tout cas, je te préviens. Si tu maintiens ton cabinet, je t’assigne en justice.

- Tiens donc. Tu pourras en parler au juge directement. Nous avons rendez-vous avec lui dans un mois.

Il ne lui laissa pas le temps de réagir. Il se leva, marcha vers la porte et la claqua.

6 janvier 2016

Ecrire en ligne

Classé dans : Actualité — Tags :, , , — admin @ 0:09

Qu’est-ce qu’écrire ?
Qu’est-ce écrire sur écran  ? Qu’est-ce écrire en ligne ?  Voilà trois questions qui s’emboîtent l’une dans l’autre comme autant de poupées russes.  D’aucun  pourrait  affirmer que c’est la même chose. Il est vrai qu’ aligner des  mots sur un support renvoie à une maïeutique gémellaire : tirer hors de soi.  Car il y a deux mouvements d ans l’écriture.  Il a celui de la gestation et de l’accouchement proprement  dit .  A cet égard  Dès lors que les mots ( plus petite unité de sens)  sont arrachés du néant intérieur, il s’exposent sur la scène du monde ( la page blanche)  et peuvent donc être l’objet de spéculation et d’interprétation.  En un mot, ils échappent  à leur concepteur et deviennent ainsi autonomes. Ce phénomène est connu et  redouble celui de la vie même.

Inutile ici de refaire l’histoire de l’écriture. Si l’essentiel du travail est de former un  texte qui a un sens, ce sens demeure  en bonne partie influencé par celui à qui il est destiné. C’est là qu’entre en jeu la technique: technique  de la langue proprement  dite ( grammaire, syntaxe…), technique de reproduction ( codex, livre imprimé, en ligne) . Mais ces  techniques de reproduction ne sont pas innocentes et modifient  à leur tour  non seulement la manière de former ces phrases mais aussi de les  faire apparaître.

Jadis le processus de publication supposait d’abord l’existence d’une communauté de lettrés  susceptible de comprendre et de commenter les textes écrits. Cette communauté , réunie autour d’un prince,  autorisait du coup la circulation de manuscrit et des copies correspondantes. L’existence de cette communauté,  peu nombreuse mais influente, puisqu’elle était directement branchée sur le  pouvoir était  évidemment plus importante que le support lui-même. Car elle permettait  de fixer une norme linguistique dans laquelle ensuite pouvait circuler les manuscrit.  Plus nombreuse, créative et structurée, était cette cour , plus rayonnante était sa parole , sa norme linguistique. C’est ce qui fait regretter à Dante  en 1304, l’inexistence en Italie d’une cour susceptible d’imposer une norme ” curiale” qui  doit être à la fois le fait du Prince et du poète. C’est ainsi que la le poétique est lié au politique , la langue de la culture à la langue du droit et de la cité, ainsi que le  préconisait  le sociolinguiste Henri Gobard.

10 juin 2010

Borgès et l’hyperlien

Classé dans : Radioscopie — Tags :, , , — admin @ 14:59

L’Univers (que d’autres appellent la Bibliothèque) se compose d’un nombre indéfini, et peut-être infini, de galeries hexagonales, avec au centre de vastes puits d’aération bordés par des balustrades très basses. De chacun de ces hexagones on aperçoit les étages inférieurs et supérieurs, interminablement. La distribution des galeries est invariable. Vingt longues étagères, à raison de cinq par côté, couvrent tous les murs moins deux; leur hauteur, qui est celle des étages eux-mêmes, ne dépasse guère la taille d’un bibliothécaire normalement constitué. Chacun des pans libres donne sur un couloir étroit, lequel débouche sur une autre galerie, identique à la première et à toutes…

BORGES, J.L. (1941) La Bibliothèque de Babel, éditions, folio 1986

Disons-le d’emblée Borgès n’invente pas formellement l’hyperlien[1]. L’honneur revient à Ted Nelson qui l’élabore à partir d’une intuition forte de Vannevar Bush, conseiller scientifique du président américain Roosevelt et instigateur du projet Memex (Memory Extander), première tentative de mécanisation du lien. C’est en voulant réaliser ce projet sur ordinateur que Ted Nelson formalise en 1965 un mode « d’écriture non séquentielle » qu’il désigne sous le terme « hypertexte ». Aujourd’hui Ted Nelson poursuit aujourd’hui l’élaboration du système Xanadu, un projet de bibliothèque hypertextuelle universelle fondé sur les concepts de « transclusion » et de « transcopyright » permettant de relier toute la littérature du monde entier.

Mais Borgès fait mieux qu’inventer le texte en réseau, il réactualise le texte en écho, autrement plus exigeant, qui est au cœur de l’entreprise littéraire. Il peut d’autant mieux le faire qu’il est lui-même décalé par rapport à la culture occidentale et à ses compromissions : Fils, petit-fils, héritier de l’immense mémoire européenne sur ce continent neuf qu’est l’Amérique du sud, il est en mesure de la ressaisir dans le mouvement même de sa spatialisation : c’est-à-dire en tant qu’expérience singulière, autonome et totale. Il n’ignore pas au demeurant que chaque texte, chaque réseau de signes fait lien et participe de la sorte à cette combinatoire généralisée de sens dans lequel nous sommes enfermés comme dans une prison sans murs. Les mythes, les légendes, les livres sacrés l’illustrent depuis belle lurette. La loi de l’univers est incertitude, chaos et toute entreprise d’explication, tout langage s’épuise dans sa représentation infinie.

La contribution de Borgès, c’est de démontrer cette vérité de vertigineuse manière, ô combien, sans toucher à l’édifice de la raison que l’Occident a patiemment construit. La littérature retrouve ainsi son « étrange étrangeté » de chambre d’échos, d’accélérateur de particules, qui permet de connaître le réel de l’intérieur et, ce faisant, de découvrir de nouveaux territoires. Le monde que Borgès nous propose d’explorer n’est plus newtonien mais quantique, atemporel, c’est-à-dire contemporain.

« Contemporain » comme l’hyperlien et comme le titre qu’il avait fait graver sur sa carte de visite durant son premier séjour en Suisse ou il séjourna à Genève de 1914 à 1919. Qu’il soit venu y mourir près de soixante plus tard relève de ce génie de lieux propre à la Suisse qui en fait aussi l’hôte du CERN, le plus grand accélérateur de particules du monde. Qu’est qu’un accélérateur de particules si ce n’est une camera oscura qui permet d’inverser la perspective, de rendre visible, l’invisible ? Mais on y voit plus que les infiniment petits. En 1990 Tim Berners-Lee et Robert Cailliau, inventent le “World Wide Web” en créant un logiciel permettant de relier des pages stockés dans les ordinateurs. Cette invention ne fait qu’ajouter à ce hasard objectif cher aux surréalistes où la contemporanéité s’affranchit des contingences du temps. Et se mesure en intensité, en flux, et non plus chronologiquement ou par séquences.

Qu’est-ce qu’un hyperlien ?

Mais qu’est-ce qu’un hyperlien ? Déjà son suffixe grec «huper », « au dessus, au-delà » annonce la couleur : celle d’une dynamique spatiale marquée par l’indétermination. Le latin liganem[2] « ce qui sert à attacher, cordon » en revanche est plus concret. Il a désigné d’abord la laisse d’un chien, les entraves du prisonnier avant de qualifier la valeur de ce qui unit affectivement, moralement. En termes numériques, l’hyperlien est une connexion reliant des ressources accessibles par des réseaux de communications. Le composent des éléments visibles ou non comme le pointeur, l’adresse de destination et les conditions de présentation de la ressource liée. Les adeptes des logiciels de mise en page web auront reconnu le dispositif des ancres nommées qui d’un simple clic lient des endroits de la page (généralement en bleu et soulignés) à un autre endroit. Ils permettent ainsi la navigation autant à l’intérieur du texte, ou d’un même fichier HTML situé sur le même disque, que sur une autre machine sur le réseau. On passe ainsi du local au global et vice versa. En permutant ainsi les pages, l’hyperlien les réduit à un seul continuum spatio-temporel -l’espace de l’interconnexion- et dessine du coup les contours de la fameuse « Bibliothèque de Babel », chère à l’illustre Argentin. Mais cette liaison est également manifestation d’un pouvoir : ce qui est lié, est uni.

Lier

Nous sommes dans le « religere » qui a donné « religion », et confère à cette connexion le sceau du sacrée lequel n’est pas dépourvu de visées politiques. Seul un pouvoir constitué est capable de lier et donc d’unifier des espaces, des peuples naguère hétérogènes. Seul un contre-pouvoir, épaulé à une nouvelle tekhné, est en mesure de le délier.

Dans cette lutte sourde et impitoyable, la maîtrise du langage est capitale. Or son usage passe par la parole. Selon Philippe Breton la parole se déploie sur trois registres constitutifs : l’expression, l’information, la conviction. Si les deux premiers registres sont partagés avec l’animal et la machine qui l’accomplissent beaucoup mieux; seul le troisième terme - le conviction – appartient à l’homme en propre. Cette spécificité serait le résultat d’une désadaptation fondatrice qui confronte le préhominien à devoir inventer une parole qui ne soit pas seulement informative mais « en perpétuelle recherche de son adéquation avec le réel[3]».

C’est cet écart permanent, cette distance perpétuelle au monde qui se remplit de sens et qui par conséquent autonomise la parole par rapport au réel. Cette humaine condition qui permet à la parole tous les mensonges et toutes les manipulations et qui est aussi à l’origine de deux conceptions du langage opposées. La première, issue de la Rhétorique antique, infère que les mots sont autonomes par rapport aux choses et sont donc séparés du réel. La seconde, défendue par Socrate, affirme au contraire que les mots sont le reflet des choses et qu’ils ne possèdent pas de lois propres qu’il serait loisible de connaître. Pour la philosophie naissante, le mot et la chose sont deux versants du même objet.

Cette conception utilitariste finira par triompher. Car devant “l’ami de la sagesse”, drapé de légitimité morale, le “faiseur de discours”, le poète, versé dans l’art d’ordonner les images, pour séduire n’a plus sa place dans la Cité. Il est donc chassé de la « République ». Il faudra attendre le XIVe siècle et Dante Alighieri pour que cette singularité du langage soit réinscrite dans la cité dans ce qu’elle a de “barbare”, c‘est-à-dire d’étranger, au coeur des nouvelles langues vulgaires qui se déploient à la faveur des Communes et des nouveaux royaumes. Dante n’adapte pas “le parler vulgaire” mais bien l’inscrit au coeur de la lettre soit dans la matérialité de l’écrit. “L’illustre vulgaire, c’est la langue écrite. Plus exactement l’illustre vulgaire c’est ce qui de l’écrit n’est pas traduisible dans la langue du commun. Il s’agit de la captation d’un au-delà de la langue[4]” ; d’une hyper-langue. L’écrivain devient donc métaphoriquement l’hyperlien, le légat de l’immatériel par le pouvoir symbolique dont il est le détenteur.

Délier

En lecteur assidu du grand Florentin, Borgès est bien l’héritier de cette tradition multiséculaire. L’aveugle de Buenos Aires anticipe les nouveaux paradigmes du savoir induit par la commutation des techniques de distribution comme le fit l’auteur de la Divine Comédie pour la Renaissance. Il se montre fidèle à cet égard à la vocation prophétique que l’on prête au grand art[5]. Car, c’est au travers l’œuvre de fiction, radicalement séparée du réel, que s’opère le vrai passage de l’ordre ancien au nouveau. C’est l’artiste qui fait basculer les contenus et les savoirs anciens vers les formes neuves.

Le surgissement de l’hypertexte se situe donc dans ce bouleversement des perceptions dont l’histoire de l’humanité est jalonnée. Ce bouleversement reconfigure et donc déterritorialise, selon la terminologie des philosophes Deleuze et Guattari, les composantes et les usages du langage. C’est pourquoi la création d’Internet en 1974 doit être interprété comme la création d’un langage commun à l’échelon planétaire. Le Transmission Control Protocol qui deviendra plus tard le protocole TC/IP correspond à l’avènement d’une langue véhiculaire, une langue de la cité nouvelle (donc langue du droit) telle que jadis elle fut imposée en France par l’ordonnance de Villiers Côtrets en 1560.

L’hyperlien, c’est le message

Cette nouvelle langue véhiculaire transforme notre manière de voir et rendent visibles ce qui hier ne l’était pas. C’est tout le sens d’un des contes les plus énigmatiques du grand Argentin : Tlön Uqbar Orbis Tertius. Ce pays à la faune et la géographie si exactes n’existe que dans l’encyclopédie. Le médium c’est le message ! Mais ce renversement de perspective peut s’avérer brutal au point d’affecter tous le sens et plonger celui qui le subit dans la torpeur ou l’oubli. Or, explique l’auteur de la Galaxie Gutenberg, si l’effet du nouveau medium et si puissant et si intense, « c’est parce qu’on lui donne un autre médium comme contenu[6] ». Pour briser l’effet de narcose, il convient de retrouver sa mémoire. Comment ? Par la narration qui sera faite de son passé. C’est ainsi que l’on peut se ressaisir en tant que sujet agissant et souverain. Et retrouver la « diritta via ». Tel Ulysse, autre figure abondamment commentée par Borgès. Ulysse recouvre sa mémoire, par le récit de ses exploits guerriers chantés par l’aède du roi des Phéaciens.

Relier

Cette convocation du passé est capitale et introduit un troisième terme cher à Borgès : la mémoire. Mais cette mémoire n’est pas la mémoire proliférante, sérielle, monstrueuse dont est affecte Funès. Non, c’est la mémoire sélective qui permet d’aller à l’essentiel en oubliant le superflu, en bougeant constamment par les plus courts chemins : Ces chemins sont ceux de la métaphore qui est induit par la Relation. L’hyperlien est la partie visible, palpable, déchiffrable, codifiable de la Relation. Cet espace singulier qui naît entre les objets et les personnes ainsi connectés, c’est l’espace de l’intersubjectivité. Il induit à son tour un temps propre : celui de sa reproduction. Or celle-ci n’est pas réduplication sérielle mais bien engendrement du nouveau. Le lien ou l’hyperlien ne peut rendre évidement compte de ce phénomène qui est indicible comme toute création, il se contente d’en être le témoin, la trace. C’est de cette manière que l’hyperlien se distingue de la relation. Et l’œuvre de Borgès de la littérature néonaturaliste de son époque.


[1] Le développement de l’informatique durant les décennies suivantes permet à l’hypertextualisation de s’automatiser systématiquement. (Voir sossier rubrique sur l’hyperlien dans Encyclopédie de l’Agora http:// agora.qc.ca)

[2] Voir la rubrique « lien » in Le Dictionnaire historique de la langue française, Dictionnaire le Robert, Paris, 1998

[3] Philippe Breton, la parole manipulée, éditions la Découverte 2000 P ; 31

[4] Robert Richard, L’Europe ou le dieu barbare, in revue le Trait no 1, Paris, Printemps 1998, Page 61

[5] « Seul l‘artiste véritable peut affronter impunément la technologie parce qu’il est expert à noter les changements de perception sensorielle, notait Marshall McLuhan, Pour comprendre les Média, éditions HMH, Montréal, 1969 p.35

[6] Marshall McLean, Op. cit. p.34.

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