Le blog de Fulvio Caccia

14 février 2016

ROMAN-FEUILLETON : RAIN BIRD (24)

Classé dans : Actualité — Tags :, , — admin @ 20:06

Plus que neuf chapitres ! Vous pourrez ensuite les imprimer , les relier et vous demander une dédicace ! Tout ça gratis. Chanceux va! .
En attendant, je vous rappelle la proposition formulée au début de cette année. Je publie (lorsque je n’oublie pas) les les trente-trois chapitres de ce roman inédit sur mon site www.fulvio-caccia.com. ici vous ne lirez qu’un extrait . Si vous voulez lire la suite vous n’aurez qu’à cliquer sur le lien du blogue. A bon entendeur, salut !
24.
La page était bel et bien tournée. J’ai continué ma route et je me suis engouffré dans la station du RER sous le musée d’Orsay. Le règlement du divorce que je n’espérais plus imprimait en moi une étrange impression. C’était comme si je me retrouvais, vingt ans plus tôt, au moment de mon arrivée dans la capitale. Que s’était-il passé ? Où avais-je loupé le coche ? Le départ de Judith m’ouvrait de nouvelles opportunités. Mais lesquelles ? Et saurai-je m’en emparer? Le doute, toujours le doute.
J’ai regardé mes mains ; elles tremblaient légèrement. Autour, les usagers du métro entraient et sortaient par flots continus. Je me suis assis et ai regardé ma montre : plus de deux heures à attendre avant le rendez-vous avec l’avocat que lui avait trouvé Jim. Soudain la fatigue tomba sur moi comme si le dénouement de cet épisode de ma vie me permettait enfin de me relâcher. Je me suis assoupi quelques secondes ou quelques minutes, je ne sais plus. Des images, peut-être de souvenirs ou simplement l’ombre des voyageurs ont dansé devant mes yeux. Je les ai ouverts alors que je pensais les avoir fermés.
C’est alors que je la vis. C’était elle. J’en étais sûr. Elle sortait de la rame, lut le panneau d’indication et s’engagea vers la sortie. Elle n’avait pas changé ; sa démarche un peu timide, sa taille et son regard intense et curieux.
Dans la cohue, elle ne m’avait pas remarqué. Je me suis levé aussitôt et me mis à la suivre. D’autres images affluèrent : la première rencontre au café Daphné. J’ai senti tout de suite qu’elle était différente. Nous avions alors beaucoup parlé, elle m’avait dit qu’elle me donnerait bien un coup de main pour la correction d’épreuves de la revue. On s’était revus avec toute la bande. Puis en tête-à-tête…
Elle marchait d’un pas nonchalant et observait les façades comme si elle cherchait à en distinguer un détail : vitrail, corniche, beffroi. Sa démarche était insouciante. Elle longeait maintenant la rue de Lille. Soudain, s’apercevant qu’elle était suivie, elle se retourna. Elle ne bougea pas, me fixa droit dans les yeux. Un sourire énigmatique naquit sur ses lèvres. J’ai soutenu son regard, ne sachant trop si je devais avancer vers elle ou rester immobile. Alors elle baissa délicatement la nuque, un geste lent et gracieux comme la première fois que nous nous étions rencontrés. Mon cœur bondit dans ma poitrine. Car ce mouvement souverain du cou que les femmes ont parfois n’était pas de la soumission mais l’expression du consentement. Et je me retrouvais brusquement comme ce jour-là, ébloui, confus, ne sachant plus quoi dire. C’est elle d’ailleurs qui rompit le silence.
- Je savais que j’allais te rencontrer.
Elle sourit.
Je voulais que cela se fasse par hasard.
Paris, c’est grand ! Nous aurions pu ne pas nous croiser.
Cela n’aurait eu aucune importance, rétorqua-t-elle.
J’ai hoché la tête, confus.
Que deviens-tu ? Nous avons tellement de choses à nous dire.
Tu crois ?
Je me suis mordu les lèvres.
Pardon. Je ne voulais pas être indiscret. Peut-être n’es-tu pas venue seule ici ?
Une voiture klaxonna. J’ai tourné la tête.
J’aurais voulu t’inviter à dîner. Je n’ai pas cessé de penser à toi.
Menteur ! ironisa Corine.
Elle redevint sérieuse et poursuivit.
Je me suis demandé ce que je ferais si je te rencontrais.
Elle se tut, baissa les yeux, puis me fixa.
Allais-je t’ignorer, t’éviter, t’engueuler, fuir… Et puis maintenant…
Maintenant ? répondis-je avec une pointe d’anxiété.
Elle esquissa un sourire.
Je pars demain.
J’ai regardé autour de moi.
Qu’est-ce que tu as envie de faire ? lui demandais-je.
Marcher sur les quais.
Refaire à rebours avec mon ancienne flamme le trajet que je venais d’effectuer avec mon ex-femme vous paraîtra sans doute cocasse ou déplacé. Mais moi, au contraire, cela m’amusait. J’y voyais à l’oeuvre cette logique gémellaire de la reduplication qui avait forcé la porte de ma maison depuis trois semaines. Je ne cherchais pas à comprendre. À quoi cela aurait-il servi d’ailleurs ? Je n’avais qu’à vivre l’instant présent ; être à côté de Corine, lui dire ce que je n’avais pas su lui dire auparavant. Et cela seul comptait. Nous nous sommes engagés dans l’étonnante descente d’escaliers de pierre qui s’ouvre sur la Seine. Nous avons marché un moment sans échanger un mot.
Maintenant, sous la frondaison des arbres, d’immenses cumulus couraient dans le ciel et le transformaient en un paysage alpin avec ses crevasses, ses versants et ses pics neigeux.

Et ta fille Gabrielle ? lui ai-je dit.
Elle va bien. Elle a un amoureux et attend un bébé.
Et toi, tu es avec quelqu’un maintenant ?
Elle me regarda, un sourire en coin.
Après le père de Gabrielle, j’ai vécu dix ans avec un homme. On a décidé ensuite de conduire chacun sa vie. Et toi, répliqua-t-elle, mis à part de défrayer la chronique?
C’était la deuxième fois qu’une femme me faisait la remarque durant la matinée.
Comment l’as-tu su?
Nous aussi nous avons la télé ! C’est David qui l’a dit à ma fille.
Depuis deux semaines, tout se bouscule. Je ne sais pas ce qui se passe.
C’est à cause de ton bouquin ?
C’est drôle. Les rares personnes qui l’ont lu me reprochent d’en avoir trop dit ou pas assez sur eux et les leurs.
Moi je l’ai lu !
Ah bon ! J’espère que tu ne t’y es pas reconnue aussi.
Cela m’aurait étonné.
Pourquoi ?
Elle réfléchit.
C’est un roman de mecs, de transmission.
Déçue?
Elle fit la moue.
J’étais curieuse de savoir comment tu allais transformer la réalité en fiction. Allais-tu parler de notre relation ? Tu vois, ma motivation était très frivole.
Un sourire complice s’afficha sur son visage.
Et ce meurtre alors, il a bien eu lieu?
Oui ! Mais pas là où je l’avais imaginé. Et ça change tout. D’ailleurs, je ne suis pas seul à l’avoir pour ainsi dire anticipé. Mais c’est moi qui écope.
Elle éclata de rire.
C’est sans doute parce que tu es un homme. Et que la culpabilité te colle à la peau.
Elle avait raison. Je la vis s’arrêter et mettre ses mains sur les hanches.
Et moi ? tu ne m’as même pas donné de rôle ! Si tu l’avais fait, ton roman serait devenu un best-seller ! dit-elle d’un ton faussement sévère.
Dans le prochain, c’est sûr… si je sors de la mouise !
Quel rôle me réserves-tu ?
Le meilleur évidemment. Que dirais-tu de celui que tu interprètes maintenant ?
La revenante ?
Non ! La belle au bois dormant !
Notre rire commun se prolongea un long moment.
A cet épisode, il faudra que tu m’embrasses !
Elle tendit ses lèvres et ferma les yeux.









5 février 2016

ROMAN-FEUILLETON : RAIN BIRD (22)

Classé dans : Actualité — Tags :, , , — admin @ 19:02

L’arcane 22 qui n’est pas numérotére  c’est le Le Mat. Les symboles en sont le baluchon (image de nos bagages, de nos souvenirs…), le bâton (représente souvent une aide, un guide, un appui mais aussi un support…), le personnage en mouvement (image de fuite, de mouvement, d’action, d’aventure…), le chien (symbole de notre attachement à notre passé ou nos habitudes…).

*
Je vous rappelle la proposition formulée au début de cette année. Depuis le 4 janvier, je publie chaque jour (lorsque je n’oublie pas) les les trente-trois chapitres de ce roman inédit sur mon site www.fulvio-caccia.com. ici vous ne lirez qu’un extrait . Si vous voulez lire la suite vous n’aurez qu’à cliquer sur le lien du blogue. A bon entendeur, salut !

22.

La sonnette résonna à 8 h tapantes. Encore ensommeillé, je suis allé ouvrir. Un homme en bleu de travail, un cure-dent au coin de la bouche, attendait, accoudé dans l’embrasure de la porte. C’était Fernand, le menuisier. Derrière lui étaient empilées en bon ordre six boîtes à outils.

  • Bonjour, monsieur Fox ? Je ne vous réveille pas, j’espère.

Je le regardais, ahuri. Je lui ai fait signe d’entrer. J’avais complètement oublié qu’il venait aujourd’hui.

  • Tant mieux. Parce que, quand il est l’heure, il est l’heure ! dit-il jovial en entrant ses outils.

  • Vous voulez voir la maison ?

  • Inutile. Je la connais.

Mon interlocuteur devina ma perplexité.

  • L’ancien propriétaire m’avait déjà fait faire la cuisine et les escaliers.

  • Très bien ! Et vous croyez que trois semaines seront suffisantes pour finir le chantier ?

  • Largement.

Il posa la dernière boîte à outils par terre et se tourna vers moi, l’oeil espiègle.

  • Vous savez, je serai là huit heures par jour, cinq jours par semaine.

J’ai acquiescé en me dirigeant vers la cuisine, Fernand à ma suite.

- Quand madame Henriette m’a parlé de vous… ça a fait tilt! « Mais je le connais! C’est le type qui s’est bagarré à la télé ! » Même que je l’ai dit à ma femme… elle n’en revenait pas ! Méfie-toi quand même qu’elle m’a dit. Avec ces artistes, on ne sait jamais ! « Penses-tu ! » que je lui ai répondu. « Ce type est bon comme du bon pain, ça se voit sur sa figure ! »

  • Un café ? ai-je demandé, froidement.

  • Volontiers.

Les mains sur les hanches, le menuisier s’était planté devant la descente d’escalier et hochait la tête.

  • J’en ai bavé pour faire cet escalier. “Impossible!” avait dit l’architecte. Impossible, mais pas pour Fernand ! Regardez ! Il n’est pas beau, avec sa rampe dorée ! Les marches sont en iroko, un bois africain imputrescible. J’ai dû faire trois menuiseries pour en trouver.

  • Vous le voulez comment votre café ?

  • Fort !

Fernand s’engagea dans l’escalier, une boîte à outils dans chaque main.

Je le regardais monter en sifflotant ; à peine avais-je mis la cafetière italienne en marche que le téléphone sonna.

  • Je me suis permis de vous appeler, chuchota Henriette, car comme je savais que Fernand serait là ce matin, vous seriez sûrement réveillé.

  • Vous avez bien fait.

  • Il est un peu envahissant mais c’est un excellent ouvrier, vous verrez. Il est bien arrivé, non ?

  • Si, si.

Elle fit une pause et ajouta, plus bas.

  • Bon. Je voulais vous parler de notre petite enquête : j’ai continué mes recherches. Le médium de l’expérience se trouve être l’arrière-grand-mère de la victime. Son fils est parti aux colonies ; il avait une grande ferme dans les Aurès. Il s’est marié avec la fille du maire du village qui lui donna uniquement des filles. Le grand-père fut impliqué durant la guerre de libération. Mais il avait choisi le mauvais camp. Il fut assassiné. Le père de la victime jura de le venger avant de rentrer en France et puis de disparaître à son tour mystérieusement.

  • Etrange. On dirait une sorte de vendetta prémonitoire.

  • La question se pose : qui a tué le grand-père ?

Elle marqua une pause.

  • Vous ne devinerez jamais son nom ?

  • Je donne ma langue au chat.

  • Driss Yacine ! Comme la victime!

  • Comment le savez-vous ?

  • Eh bien, tous les mercredis, je fréquente un club de Scrabble. Il y a plusieurs dames qui ont eu de la famille en Algérie. Figurez-vous que l’une d’entre elles…

Le café siffla au même moment.

  • Je dois vous quitter, interrompis-je.

J’ai raccroché au même moment où Fernand descendait.

  • Alors ? Votre verdict ?

  • C’est ce que je pensais, deux semaines de travail à plein temps. Peut-être un peu plus.

Le menuisier se gratta la tête.

    • C’est la plomberie. Qui l’a faite ?

    • C’est moi !

Il sourit d’un air entendu.

    • Je vois. Ne vous inquiétez pas. Je vais rattraper le coup.

4 février 2016

Roman feuilleton : Rain Bird (21)

Classé dans : Actualité — Tags :, , — admin @ 11:11

LA CARTE 21 SIGNIFIE LE MONDE. L’archéométrie de base de l’Arcane 21 est suivant la loi de Moîse : 7 que divise 21, 3 face à 3. Elle synthétise l’ensemble du Tarot. Alchimiquement, le monde représente le soufre, triangle surmontant la croix, soleil en saturne dans la maison de vénus. Il peut aussi signifier la révolte, voire le renversement d’un tyran.

Je vous rappelle la proposition formulée au début de cette année. Depuis le 4 janvier, je publie chaque jour (lorsque je n’oublie pas) les les trente-trois chapitres de ce roman inédit sur mon site www.fulvio-caccia.com. ici vous ne lirez qu’un extrait . Si vous voulez lire la suite vous n’aurez qu’à cliquer sur le lien du blogue. A bon entendeur, salut !

21.

Dans un petit appartement du 19e arrondissement, le commissaire Marleau avait lui aussi terminé de dîner, si l’on peut dire, maintenant assoupi sur sa table encombrée de documents écornés. Son crâne clairsemé baignait dans la clarté bleutée de l’ordinateur qui émettait l’image de poissons tropicaux flottant dans une mer d’améthyste. À sa gauche, juste à côté du cendrier débordant de mégots, une boîte de pizza déchirée avec, à l’intérieur, les croûtons de pâte. Une bouteille de soda vide lui tenait compagnie. La pièce ne devait pas faire plus de 25 m2. C’était une double chambre de bonne aménagée sous les combles. Depuis qu’il avait repris du service, il avait réinvesti cet appartement acheté naguère pour son fils. Après la mort de sa femme, il avait vendu le pavillon de banlieue et s’y était installé pour être plus proche de son travail. Il était déjà en âge de prendre sa retraite. Mais il avait refusé.

Dans ce capharnaüm, les cartons de son précédent déménagement n’avaient pas encore été déballés. Autant dire qu’il était de passage. D’ailleurs avait-il un jour été vraiment installé ? Il ne pouvait répondre à cette question, comme à bien d’autres d’ailleurs.

Les premiers accords de la Sixième Symphonie de Beethoven le tirèrent de son sommeil. C’était sa sonnerie de téléphone.”Oui, grommela-t-il d’une voix empâtée… On l’a arrêté ?!… Qui ça ? Quoi ? hurla-t-il presque en bondissant… Tu en es sûr?! … Et la pute… pourquoi il l’a butée ? ajouta-t-il en se calant au fond du fauteuil… Elle voulait le dénoncer… Le coup classique… C’est la tête de réseau… Il n’a pas été prudent. Et son frère ? Il est où ?… Blanc comme un mouton. C’est ça ! On finira bien par le coincer, lui aussi. Tu es sûr de ton coup ? »

Il maugréa puis raccrocha. Son front se plissa. Cette nouvelle venait bousculer ses hypothèses. Sur une feuille où était esquissé un organigramme aux multiples ramifications, le stylo bic dont sa main de gorille s’était emparée biffa le nom de Fox. Au-dessus était accolé celui de Maïa.

C’était plus fort que lui, il n’aimait pas ce type. Nathanaël lui inspirait de la répulsion. Il ne savait même pas se battre. Il l’avait vu à la télé. C’était pitoyable. Cette façon de vous regarder avec des yeux d’épagneul anxieux ; cela le faisait vomir. Il ne savait pas à quoi cela tenait. Sans doute au milieu auquel Fox voulait appartenir et dont il était une photocopie, pis une copie ronéotypée, comme au temps du collège ! Ce qui le dégoûtait particulièrement, c’était la pitié et la suffisance.

Depuis qu’il s’était saisi de ce vieux dossier, ce cold case, pour reprendre le titre d’une série américaine, il avait l’impression de pédaler dans la choucroute. Certes Myriam Yacine lui avait mis la puce à l’oreille lorsqu’elle l’avait convoqué au cabinet ministériel ; elle lui avait même facilité certaines procédures. Mais cette décision de réouvrir le dossier n’appartenait qu’à lui seul. Seulement voilà, toutes les pistes s’arrêtaient devant le labyrinthe appelé « Driss Yacine ». Ce mec était insaisissable. Les documents que lui avait confiés sa sœur ne valaient pas tripette. Il avait bien interrogé la dénommée Julie avec laquelle il avait vécu un temps. Celle-ci lui avait décrit un homme imbu de lui-même mais doutant sans cesse, prétentieux, machiste, maniaco-dépressif, coureur de jupons ; bref, un personnage vide et sans consistance malgré ses brillantes performances académiques. Il avait certes arrêté de boire et de manger du porc ; il s’était même fait pousser un petit bouc, mais c’était pour se vieillir et se durcir le visage. La piste d’une bascule fondamentaliste était hautement improbable.

Par ailleurs, la nature de son travail aux Etats-Unis restait incertaine. Il était probable, à cause de son curriculum, qu’il se soit occupé d’antiterrorisme ; mais à quel niveau ? Là, les interventions de sa sœur n’avaient été d’aucun secours. Elle-même ignorait le job de son frère. En réalité, elle ne savait pas grand-chose de lui. C’était pareil pour sa nombreuse fratrie, dispersée aux quatre coins de la terre. Driss était le petit dernier.

Un petit détail chiffonnait Marleau : le père n’était pas mort comme elle le lui avait déclaré mais avait déserté le foyer familial. Le commissaire se gratta la joue. L’hypothèse du roman de Fox demeurait la seule valable.

Pour l’impliquer, il devait démontrer que l’écrivain avait un mobile. La cause de la mort du personnage dans la fiction tenait au désir de la victime de découvrir qui avait détourné le graphe originel, c’est-à-dire récrit par-dessus comme les palimpsestes des moines. Le détournement d’un graphe voulait dire qu’il ne méritait pas de concourir et par conséquent n’appartenait pas à l’Ordre des grapheurs. Donc son tag pouvait être effacé, gratté, bref disparaître. Cela pouvait être un cas de casus belli mais, habituellement, cela ne portait pas à conséquence. La piste la plus intéressante à exploiter se trouvait peut-être dans le parc même.

Marleau alluma une cigarette et ouvrit la fenêtre. Le dernier quartier de lune inondait la ville d’une clarté magnétique. Marleau alla se rasseoir et commença à griffonner sur une feuille de brouillon :

- Hypothèse une. Bien que n’habitant pas la ville, Driss était au courant de ces rencontres ; il avait été invité par quelqu’un du groupe. Qui ? Pourquoi ?

- Hypothèse deux. Driss a été convié au parc indépendamment d’un des membres du groupe. Questions récurrentes : Qui ? Pourquoi ? Et comment se fait-il qu’il connaissait l’endroit ?

Cela ne collait pas, il fouilla dans ses notes. Dans le rapport, il était dit qu’il avait travaillé comme professeur d’histoire-géo au retour des Etats-Unis. Or le lycée se trouvait aux Lys. À 400 m de là. Comment se faisait-il que les enquêteurs n’avaient pas exploité cette piste ?

Il leva les bras, pesta contre l’incompétence de ses collègues puis écrasa la gitane sur un vieux croûton de pizza.

La piste d’un rendez-vous galant devait être aussi à envisager. Apparemment, cette rencontre devait se dérouler en toute discrétion. Marleau se grattait furieusement la tête.

-Hypothèse trois, la plus simple et aussi celle qui avait été retenue par les autorités. Driss, alors qu’il était particulièrement déprimé, a sauté le mur afin de trouver un endroit à l’écart dans le but de se suicider.

Marleau s’alluma une autre cigarette. La vérité se trouvait sans doute à mi-chemin.

Son index appuya sur la touche start et l’ordinateur se réactiva. Sur sa messagerie, un message d’une collègue de la brigade de surveillance numérique surlignait en rouge un hyperlien.” Ça peut vous intéresser”, était-il précisé. Aussitôt il fut sur le blog de Lysandra. Alors un rire caverneux secoua sa carcasse. « Le connard, il n’a même pas pris la peine de changer d’adresse mail ».

Demain il appellera cette radio; il aurait bien quelques questions à poser à cette demoiselle si tant est qu’elle existe.

Puis la lassitude l’envahit. Il se leva, marcha de long en large, comme s’il cherchait à se débarrasser d’un poids soudain. Il s’adossa au bord de la fenêtre et respira un bon coup. Son regard balaya la pièce en désordre qui contenait toute sa vie puis se fixa sur le portrait d’un jeune ado souriant. Alors, brusquement, des larmes coulèrent sur ses joues.

28 janvier 2016

ROMAN-FEUILLETON : RAIN BIRD (18)

Classé dans : Actualité — Tags :, , — admin @ 10:55

L’arcane 18 c’est la Lune qui est rattaché à la famille des planètes. Avec l’Etoile, l’arcane la Lune symbolise le monde nocturne, la face sombre et irrationnelle des événements et également, au niveau de l’individu, l’inconscient tout comme la profondeur du sentiment, de la sensibilité. La nuit peut être un symbole de mort, par opposition au jour symbole de vie.

Je vous rappelle la proposition formulée au début de cette année. Depuis le 4 janvier, je publie chaque jour (lorsque je n’oublie pas) les les trente-trois chapitres de ce roman inédit sur mon site www.fulvio-caccia.com. ici vous ne lirez qu’un extrait . Si vous voulez lire la suite vous n’aurez qu’à cliquer sur le lien du blogue. A bon entendeur, salut !
18.
Heureusement, l’hallucination n’avait pas duré. Toutes sortes d’images agréables ou sanguinaires s’étaient bousculées ; des réminiscences se ramifiaient en sensations multicolores pour devenir sons harmonieux ou alors cacophoniques. C’était comme si ces myriades de sensations appartenaient au monde d’avant, le monde d’avant ma naissance, elles refluaient par pulsations comme des galaxies lointaines ou alors comme le ressac de la mer ; un point lumineux se mit soudain à grossir. Je n’avais pas peur. J’avais cessé d’avoir peur. Ce tourbillon sensoriel, j’en étais le prolongement. Ma conscience s’ouvrait à la totalité des sentiers qui, jusqu’ici, étaient restés obstrués. Je ne les subissais plus. Car ces images m’appartenaient désormais ; elles faisaient partie de moi. Au demeurant, elles en avaient toujours fait partie. Mieux. Ces images, c’était moi ! Puis il y eut le rayon laser. J’ai eu la nette impression qu’il me vrillait le front à l’endroit exact du troisième oeil ! Puis brusquement ce toubillon de sensations s’était résorbé, me laissant momentanément avec une quinte de toux incompressible.
De tout cela, je me suis bien gardé d’en parler à Michel. J’ai prétexté un malaise dû à la fatigue et au stress. Je l’ai quitté en disant que je me sentais “retourné comme un gant”. Ce qui était d’ailleurs la vérité. Il m’a regardé avec un drôle d’air et m’a recommandé de prendre de la Ventoline, car le pic de pollution était encore trop élevé. Je l’ai rassuré en claquant la porte de la voiture puis je suis monté dans mon bureau. J’ai aussitôt ouvert mon ordinateur.
Je brûlais de vérifier une idée qui me trottait dans la tête depuis un moment.
L’écran de mon ordinateur grésilla et apparurent, sur la page d’accueil du moteur de recherche, les dizaines d’items concernant ma demande. Etais-je bête. J’avais fait comme tout le monde, je m’étais arrêté aux premières sélections proposées par le moteur de recherche. Il s’agissait d’aller plus loin. Mon instinct ne m’avait pas trompé ; à la quatrième page j’ai trouvé ce que je cherchais. Il s’agissait d’une courte fiction hébergée sur le blog d’une célèbre radio rock. Fait intéressant, sa publication sur le net était contemporaine des événements.
Ce récit se déployait sur sept micro-chapitres écrits dans une langue approximative. Disons que c’était une ébauche de roman néo-gothique. Mais c’est l’intrigue qui attira mon attention. Mike Carson, beau ténébreux et accessoirement professeur d’histoire-géo de vingt-sept ans, avait été poignardé par Melody, une lycéenne qui en était follement éprise. Son mobile : “l’avoir trompée”. Or le plus curieux, c’est qu’elle avait signé son crime en laissant une branche de lys et une page de grimoire à moitié consumée. D’où le titre : Meurtre au lys.
Pour pimenter le tout, c’était le meilleur ami de la victime, l’ex-commissaire Corbo, démissionnaire après le décès de sa femme, qui avait insisté pour s’occuper de l’enquête. L’histoire s’arrêtait abruptement lorsque le jeune commissaire, venu enquêter au lycée, croisa le regard de la ténébreuse Melody. Je suis resté baba.
Comment l’auteure - car c’était une toute jeune fille - avait pu être au courant du meurtre ? Une lecture approfondie m’a révélé que même les appels répétés de ses cyber-amis - ils étaient cinq - n’avaient pas réussi à la convaincre de poursuivre son histoire dont la diffusion du dernier chapitre était datée du 30 juillet 2008.
Qu’est-ce que tout cela voulait dire ? J’avais l’impression que les territoires de la réalité se déplaçaient constamment, tel un pôle magnétique. Il avait suffi que je tape ma requête sur le moteur de recherche pour que ce fait divers apparemment singulier se double de son avatar fictif ! C’était trop beau pour être vrai.
J’ai jonglé un moment avec l’ensemble des hypothèses. Tout se passait comme si Internet rendait ipso facto visible l’infinie variété du réel sans que celui-ci soit filtré par une quelconque censure ou instance de validation. Tout était là sur la Grande Toile : il suffisait de chercher. Solution de facilité ? Peut-être. On aurait dit qu’elle avait absorbé, tel un buvard, la totalité du réel. Dès lors, mon travail consistait à accumuler ces bribes, ces poussières d’éléments et à les relier sous les projecteurs de la scène.
D’autres questions surgissaient. Qui donc était cette Lysandra qui avait signé ce récit ? Sa manière d’écrire, ses descriptions, l’intrigue amoureuse assortie de vengeance, tout cela fleurait bon l’adolescente rebelle. Son profil semblait l’attester. Sa photo : une bouche lippue se désaltérait goulûment à un jet d’eau. Sur la fiche signalétique, elle avait ironiquement indiqué “fille 2012 ans”! À la rubrique “cherche”, elle avait écrit : “mec et nana”. Ses cyber-amis, qui devaient avoir le même âge, avaient adopté le même style gothique, avec des illustrations à l’avenant.
Ma montre indiquait 16 h. Le soleil était encore haut. Un sentiment d’étrangeté m’envahit. Ce monde m’était étranger. Il y avait une certaine légèreté et une audace à se jouer ainsi des codes du privé et du public. Et pourtant, ce microcosme aux multiples intrications était beaucoup plus proche de ce que j’avais essayé de décrire dans mon roman. Je me suis aussitôt mis à écrire.
“Chère Lysandra,
Je ne sais pas si tu existes vraiment ou si tu es l’émanation du “Community Manager” de la radio. Quoi qu’il en soit, je voulais te dire que je suis tombé sur ton histoire par hasard et qu’elle m’a touché à un point que tu ne peux imaginer. Car ce que tu as commencé à raconter est réellement arrivé, avec des variantes certes, mais au moment même où tu l’as publié sur Internet. Cela est d’autant plus troublant que plusieurs détails concordent comme si tu les avais anticipés. C’est pourquoi je t’écris aujourd’hui. Je souhaite savoir ce qui t’a inspirée. Quelle a été l’origine de ton récit? J’ajoute que de ta réponse dépendra la suite de l’histoire. J’insiste sur ce point.
J’espère que tu liras cette lettre et que nous pourrons convenir d’un rendez-vous ” pour de vrai!”.
Confraternellement,
Richard Burns
J’avais utilisé l’un de mes pseudos. Un clic fit partir la lettre. Bien entendu, je savais que les chances de réponse étaient infinitésimales. Mais au moins avais-je essayé.
Dans la foulée, j’en ai profité pour consulter mes mails. L’un d’eux me fit sourire : Max, le gros Max, m’invitait au vernissage du dernier tag de la rue Marcel-Duchamp. Le vernissage avait lieu le jour même. J’ai consulté ma montre. J’avais juste le temps d’enfourcher mon vélo.

24 janvier 2016

Roman-feuilleton: Rain Bird (16)

Classé dans : Actualité — Tags :, — admin @ 18:46

La chute d ela maison-Dieu16.

Fox ne voulut pas ouvrir tout de suite l’enveloppe kraft laissée par Myriam, d’autant que c’était la seconde “pochette-mystère” qu’il décachetait en deux jours ! Il craignait qu’à l’instar de la lampe d’Aladin, un malin génie ne s’en échappe et l’embrouille à nouveau. Or la conscience claire était essentielle à la conduite de son action.

Il chercha un environnement approprié qui lui servirait d’écran ou de contre-feu. En tout état de cause, le seul endroit qui lui semblait le mieux à même de neutraliser l’effet pernicieux que pouvaient présenter ces notes - on ne savait jamais ! - était précisément là où le corps de Driss avait été découvert : le parc de Beaumont.

Le soleil était déjà haut dans le ciel lorsqu’il arriva devant le grand mobile de l’oiseau de métal. L’artiste avait voulu imiter Calder mais l’ensemble, constitué de tubes d’aluminium, était tout en angles obtus et solidement rivé à trois blocs de ciment coulés dans la terre. Rien à voir avec la diaphane légèreté du génial Américain.

Ah, si cet oiseau de malheur pouvait parler ! soupira Fox. Devant lui, les enfants étaient descendus de l’oiseau métallique et jouaient au foot sur la pelouse ou dans les allées. Sur le banc attenant au sien, derrière le couloir vitré de la bibliothèque, quelques mères trentenaires échangeaient sur l’imminence de leurs vacances. La journée se prolongeait nonchalante. Dans l’aire de jeux, des enfants glissaient dans le toboggan ou se balançaient ; certains, plus hardis, s’agrippaient à une sorte de toile d’araignée de cordes grossières.

Lui aussi se trouvait au centre d’une toile mais, contrairement aux enfants qui finissaient par retomber sur leurs pieds, il avait l’impression d’y être immobilisé par une volonté supérieure à la sienne, incapable de bouger. Qui lui porterait le coup de grâce ? Judith, sa propre femme? Myriam, la belle enjôleuse ? Ou encore Marleau, son ombrageux challenger ? L’imaginer ainsi en funambule en train de faire des pointes sur un hypothétique filet tendu entre ciel et terre le fit pouffer de rire.

Il prit alors l’enveloppe et versa son contenu sur le banc. S’en échappèrent un petit cahier de notes relié en cuir aux motifs dorés dont la moitié des pages avaient été arrachées, quelques brouillons de lettres, le rapport de l’agence de détective avec en annexe le rapport de police et l’acte de décès auquel s’ajoutaient une brève et une photo. C’était le portrait d’un homme jeune, sur un balcon, portant une chemise blanche et les cheveux mi-longs, qui regardait au loin, l’air nostalgique. Il le reconnut tout de suite : le même regard que celui de sa sœur. Au dos était griffonné d’une écriture nerveuse : « Driss, sur le balcon, Paris 2004 ». En revanche, il ne lui trouva aucune ressemblance, même lointaine, avec le héros de son roman.

Le rapport de l’agence ne fut pas moins éloquent. La bio de Driss illustrait à merveille l’itinéraire méritant d’un jeune surdoué issu de l’immigration. Né à Bondy, Yacine s’est vite fait remarquer par une scolarité hors du commun et son tempérement colérique. Le programme “banlieues” de Sciences po lui avait servi de tremplin. Il terminera dans les premiers de sa promotion. Sa thèse portait sur les théories du changement : l’Europe du XVIe siècle et le monde. Dans la foulée, il fut embauché un temps au cabinet du ministère des Affaires étrangères.

Ses relations avec les femmes étaient aussi compliquées. Le rapport mentionnait des relations en pagaille mais aucune de stable, sauf une en 2002 avec une camarade de promotion, une certaine Julie avec laquelle d’ailleurs il avait partagé un appartement. C’est elle sans doute qui avait paraphé la photo.

Après, on le retrouva aux Etats-Unis où il travailla quatre ans ; il revint précipitemment en France et enseigna brièvement au lycée avant d’être recruté par la direction des renseignements généraux. Sa mort était survenue juste avant sa prise de fonction. L’autopsie conclut à un suicide, par sectionnement de la carotide.

Le rapport resta vague sur les causes de sa mort. Quelques pistes furent évoquées dont celle du dépit amoureux et une tendance à la dépression. Ce qui lui avait déjà valu des séjours prolongés en HP. Certains anciens collègues le disaient particulièrement affecté par son licenciement. En effet, l’agence qui postulait pour le renouvellement d’un contrat avec le Pentagone aurait estimé ne pouvoir conserver dans ses rangs un employé dont l’origine et le nom risquaient de compromettre leurs chances. Interrogée, la direction de la société avait jugé « farfelue » cette conclusion et expliquait que c’est pour des raisons d’incompétence et d’absentéisme que Driss Yacine avait été remercié. Le rapport s’achevait abruptement sans proposer de pistes de réflexion, ni faire de rapprochements entre sa mort subite et son embauche par la DRG.

Fox referma le dossier et se passa la main dans les cheveux. En fait, les rédacteurs du rapport n’avaient fait que reprendre les conclusions de la police qui étaient d’ailleurs annexées ! La belle Myriam avait dû payer le prix fort pour ce rebâchage.

Fox feuilleta le cahier. Pourquoi ces feuillets manquaient-ils ? Qui les avait arrachés ? Driss ou quelqu’un d’autre qui ne souhaitait pas que leur contenu soit révélé ? Le reste présentait des listes de courses, quelques notes, des rendez-vous d’embauche. Il y avait aussi le sommaire de choses à faire ainsi que les titres de livres à lire : intitulés ornés de dessins pornographiques dont certains particulièrement réussis. Puis, égrenées au fil des pages, des dates avec l’adresse de sites de rencontres, de cafés et des prénoms de femmes : Nancy, Edwarda, Priscilla, Rosalie…

Nathanaël sourit. Non content de les baiser, il les évaluait en fonction de leurs performances avec un système d’astérisques. Rosalie, par exemple, était la plus étoilée ! Mais difficile de reconstituer un itinéraire avec ce fatras d’écriture en pattes de mouches et de rendez-vous coquins, glanés sur Internet. C’est alors qu’une date retint son attention, elle était griffonnée à la va-vite à l’avant-dernière page du cahier, dans un coin, comme un pense-bête : 7 août. Et juste à côté, à peine visible : l’adresse du parc. Il n’y avait pas d’heure ni de prénom de femme, cette fois. Fox relut plusieurs fois le carnet pour vérifier de ne pas omettre de détails.

Quelque chose de sa vie lui échappait, comme cette enquête. L’histoire de ce roman qui rebondissait cinq ans plus tard ressemblait fort à un retour du refoulé. Qu’avait-il donc mis au jour dans son livre qu’on lui demandait aujourd’hui de tirer au clair ? Quel secret avait-il débusqué ?

Fox se gratta furieusement la tête : répondre à cette question, c’était aussi interroger sa propre motivation. L’une et l’autre se trouvaient par trop intriquées pour les résoudre avec sérénité. C’était comme si Driss était son double. Et il l’était sans doute. Il se redressa. Basta !

La colère contre lui-même se calma. La priorité était de résoudre le « problème Driss » avant la rentrée, sinon sa nouvelle carrière s’en trouverait compromise. Nous étions à la fin juillet, il lui restait quelques semaines pour tout boucler.

Il se passa à nouveau la main dans les cheveux. Par quoi devait-il commencer ? L’hypothèse qu’il puisse y avoir un blog était battu en brèche par le rapport qui attestait son absence des réseaux sociaux ; au point que Nathanaël se demandait s’il fallait reprendre l’enquête du détective privé de zéro. Il n’avait pas l’expérience, ni le temps ni l’énergie d’un privé. Il se devait de trouver une autre manière, complètement différente, mais laquelle ? Il en était là dans ses réflexions lorsque Mme Bourgeoys traversa son champ de vision, plongée dans un livre.

  • On ne dit pas bonjour aux amis ?!

La vieille dame s’arrêta net, se retourna et sourit.

  • Excusez-moi, Nathanaël, j’étais dans mes pensées.

  • Vous n’êtes pas partie en vacances?

  • Vous savez bien que je les prends à la rentrée. À mon âge, mieux vaut profiter de l’arrière-saison, c’est moins cher et plus calme. Et vous?

  • Je dois d’abord terminer mes travaux avant la rentrée, et je ne sais pas comment y arriver…

  • Je connais un excellent menuisier qui serait disponible : il fait tout. Je l’ai fait travailler dans mon appartement. Une perle ! Si vous voulez, je vous donnerai son numéro.

Fox acquiesça.

  • Qu’est-ce qui vous passionne tant dans ce livre ?

Elle regarda autour d’elle et se rapprocha discrètement.

  • Justement, j’allais vous en parler.

Elle chuchotait comme si elle était sur le point de confier un secret.

  • Vous avez entendu parler du comte de Beaumont. Dans la réserve de la bibliothèque, on a retrouvé trois exemplaires de ses Mémoires. On a publié un article dans le journal communal à ce propos. Comme l’histoire locale est un peu mon dada, je me suis fait mettre un exemplaire de côté. Il y a un passage qui peut vous intéresser. Lisez.

Intrigué, Fox prit le vieil exemplaire dans ses mains et commença à lire. Dans ses Mémoires, le comte évoquait une séance de spiritisme particulièrement houleuse où une participante avait vu le corps d’un homme dans le jardin. La description du lieu où on avait trouvé son cadavre ainsi que l’aspect physique de la supposée victime correspondaient point par point à l’« affaire Driss ». Bien sûr, à l’époque, on ne trouva aucun cadavre. Fox voulut prendre des notes sur son calepin, mais Henriette l’en empêcha.

  • Ne vous donnez pas cette peine. Je vous ai fait faire une photocopie.

  • Vous aussi, vous êtes une perle !

Il feuilleta à nouveau le livre, cherchant quelques indices supplémentaires.

- Tout ça est très curieux. Je pourrais vous l’emprunter ?

Henriette acquiesça d’un air entendu.

  • Je ferai mieux. Je vous écrirai une note pour faire avancer « notre » enquête.

Néanmoins, un détail semblait encore la chiffonner.

  • Vous n’avez rien remarqué d’autre ?

Elle le regardait, anxieuse.

Fox haussa les épaules.

  • Tout est curieux dans cette histoire : la coïncidence, les lieux, la ressemblance physique…

  • Je ne parle pas de ça ! Je veux parler de la date de l’expérience spirite !!!

Le front de Fox se plissa. Il rouvrit le livre. La relation était datée du 7 août 1908.

Mon nom éclate dans la ville
avec son éventail de couleurs hallucinées.

Ma signature griffe
le moindre espace libre.

Tout le monde connaît mon nom

Mon nom est un masque.

Je le porte pour choquer, pour provoquer

À travers lui, j’observe

J’ai beau faire, ils m’ignorent

ils me dédaignent en secouant la tête

Ils ne font pas attention à moi

J’ai beau faire, je suis invisible pour eux

Seuls ceux qui sont comme moi me reconnaîtront

Je le perçois à leurs yeux qui pétillent

Sur les lèvres, s’esquisse un sourire radieux

Ils savent que je suis des leurs

C’est notre secret au vu et au su de tous

Nous sommes de la même famille

Nous appartenons au même jeu

Eux et moi.

21 janvier 2016

ROMAN-FEUILLETON : RAIN BIRD (14)

Classé dans : Actualité — Tags :, , , — admin @ 9:54
La tempérance
Jamais 13 sans quatorze. Dans le Tarot la 14e carte, c’est la Tempérance qui est représentée dans sa version la plus commune par une jeune fille versant l’eau d’un récipient dans un autre contenant du vin - avec le sens d’atténuation, d’adoucissement de ce qui est trop excitant.

Je vous rappelle la proposition formulée au début de cette année. Depuis le 4 janvier, je publie chaque jour (lorsque je n’oublie pas) les les trente-trois chapitres de ce roman inédit sur mon site www.fulvio-caccia.com. ici vous ne lirez qu’un extrait . Si vous voulez lire la suite vous n’aurez qu’à cliquer sur le lien du blogue. A bon entendeur, salut !

14e jour

14.

Il avait recommencé à pleuvoir. Nathanaël ouvrit son parapluie. Les gouttes de pluie crépitaient sur la toile. Décidément, ce roman s’incarnait sous toutes sortes d’avatars parmi les plus inattendus. Lui qui l’avait écrit pour s’en séparer, voici qu’il lui revenait en pleine figure comme un boomerang.

Son éditeur lui avait laissé un message sans ambiguïté. C’était le rachat des anciens exemplaires ou le pilon. Son premier mouvement avait été de l’envoyer balader ; puis il s’était ravisé. N’était-ce pas l’occasion de mettre son livre « hors d’état de nuire » ? Après tout, ne valait-il pas mieux qu’il ravale son amour-propre et qu’il s’occupe lui-même de sa diffusion ? Pour les happy few uniquement. Ceux qui étaient vaccinés contre les poisons.

Il ralentit le pas devant ce qui avait dû être une épicerie dont la vitrine était tapissée de coupures de journaux et d’affiches. Au fond, sur un présentoir, les dernières publications : La vérité sur la mort de Marylin Monroe, Les racines grecques des Roms, Violences dans les cités : pourquoi ? Mon frère jihadiste. Il entra, accompagné du son de cloche caractéristique de l’ouverture d’une porte. Derrière le bureau, un homme sec au visage émacié et aux cheveux blancs leva la tête. Devant lui, à sa gauche, au téléphone, l’attachée de presse, une jeune femme blonde. À sa droite, un grand échalas aux longues moustaches à la d’Artagnan, lui fit un bref signe de la tête. Sur l’écran, la maquette d’un livre dessinait ses contours multicolores. Le trio formait la cheville ouvrière des Editions du hasard.

Ayant terminé sa conversation, Emilie se leva et lui colla une bise sonore juste au moment où le campanile de l’église à côté sonna 13 h. “Vous déjeunez avec nous, à moins que… » Elle regarda l’homme aux cheveux blancs qui s’était calé dans son fauteuil. Emilie eut un imperceptible mouvement de recul, comme quelqu’un qui vient de se souvenir de ce qu’il ne fallait pas dire. Elle sourit de nouveau : “Je vous laisse, je crois que vous avez à discuter…”, puis elle se tourna vers le mousquetaire qui avait enfilé son veston et attendait devant la porte. La petite clochette résonna à nouveau.

« Il faudrait bien qu’un jour je fasse enlever cette putain de cloche », grommela l’homme aux cheveux blancs qui, dans l’intervalle, s’était levé. Mario Dumas lui désigna du menton une pile de cartons puis ouvrit ses larges mains pour désigner l’espace réduit.

    • Je n’ai plus de place et les temps sont vraiment durs. Les distributeurs ne prennent plus de tirages inférieurs à 1000 exemplaires.

Nathanaël haussa les épaules.

  • J’espère que tu as pu tout rassembler.

  • Tout ce qui n’a pas été vendu ou détruit est là.

Il tapota la pile de cartons comme s’il s’était agi d’un enfant. Moue de Nathanaël.

  • Tu n’y as jamais vraiment cru à ce livre.

Mario le regarda d’un air renfrogné.

- Ce n’est pas moi, c’est le diffuseur qui n’en voulait pas de ton roman. Il trouvait que cela faisait désordre dans mes collections. J’ai dû m’en occuper moi-même.

Il s’assit, comme accablé.

    • Je te l’ai déjà dit. La fiction, ça ne marche plus aujourd’hui, surtout pour les petits éditeurs. Plus de 500 romans dont 200 premiers romans chaque automne ! Et sans parler des récidivistes ! En tout, tous genres confondus, c’est 60 000 titres par an. Plus de 300 millions de volumes - tu te rends comptes ! - dont la moitié part au pilon le mois suivant la parution !

    • Alors pourquoi tu l’as publié ?

    • Parce que je pensais que tu avais du réseau.

    • C’est drôle, dit Nathanaël avec ironie, je croyais la même chose de toi.

    • Ne fais pas le malin, ricana Mario.Tu sais bien ce que je veux dire.

    • Attends ! J’ai fait plus que ma part pour faire connaître ce satané livre !

    • Je sais, mais l’édition, c’est du commerce : pas une œuvre de bienfaisance.

    • Justement ! Tu es censé “publier et vendre”, comme c’est stipulé dans le contrat. Tu n’es pas un grand commerçant ! C’est le moins qu’on puisse dire !

Fox se rapprocha de lui.

    • Tu sais ce que tu es ?

    • Un vendeur de soupe. Voilà ! Et de gauche de surcroît. Du système libéral, tu as pris tous les vices et aucune des vertus. Tu veux faire des coups. Tu sors le grand jeu comme eux. Mais tu n’as aucun sens du risque. Et encore moins d’imagination. Tu n’as même pas de ligne éditoriale. Tu publies tes livres d’histoire, tes essais universitaires dont personne ne veut ! Pas étonnant qu’on ne parle pas de toi.

- Dis donc, monsieur l’auteur, répliqua Mario, tu te prends pour qui ? Où tu veux en venir ? Tu savais bien que la fiction n’était pas notre rayon.

- …

- Maintenant, tu le sais. On s’est trompés, voilà tout.

Il regarda sa montre et changea de ton.

    • J’ai un rendez-vous dans dix minutes.

Fox toisa à son tour la masse de cartons.

    • Je vais appeler un taxi.

Mario lui tendit le téléphone et la carte de visite de la station de taxi la plus proche.

    • Tu ne m’as toujours pas dit combien j’avais vendu de livres, demanda Fox.

Mario haussa les épaules.

    • Tu veux vraiment le savoir?

Son interlocuteur leva les bras au ciel.

    • Evidemment. Ce n’est pas une oeuvre de bienfaisance!

L’éditeur ouvrit un classeur d’où il extirpa une chemise écornée à son nom. Il en tira des feuilles en accordéon qu’il détacha en suivant les pointillés. Fox regarda la feuille. Ses sourcils se froncèrent.

  • Je n’y comprends rien.

    • C’est le compte rendu du distributeur. Tu as vendu 133 livres en tout. Et cette colonne, ce sont les livres qui sont revenus, tu vois.

    • Donc ?

    • donc tu en as vendu… 74 en 2008, 32 en 2009, 17 en 2010, 10 en 2011 et 0 en 2012…

    • Ce n’est pas très clair. Qui me prouve que ces chiffres n’ont pas été trafiqués?

Il le fixa dans le blanc des yeux.

    • Personne.

Nathanaël se massa le menton.

    • Tu me dois donc 266 €, que je vais soustraire du rachat du stock.

Il prit son carnet de chèques et commença à le remplir.

    • Comme tu n’en feras rien, ajouta-t-il, je te propose de reprendre aussi mes droits.

Mario haussa les épaules, fouilla dans le dossier et déplia le contrat, le biffa, le signa en inscrivant sur toute la longueur de la diagonale “Résiliation de contrat” puis le lui remit ostensiblement.

    • De toute façon, notre contrat tombait à échéance l’an prochain.

    • Et voici le chèque pour mes livres. Nous voilà quittes.

L’éditeur le déposa dans son tiroir dont il retira une enveloppe.

- Tiens, avant que tu partes, tu as reçu ce courrier.

Le sceau de la poste le faisait remonter à six mois.

- Heureusement que je suis passé par là, répliqua Nathanaël.

Mario bougonna. Le taxi arriva sur ces entrefaites. Il avait cessé de pleuvoir. Fox sortit les cartons et les mit dans le coffre. C’est dans le taxi qu’il décacheta la lettre.

Monsieur,

J’ai entendu parler de votre roman en décembre dernier. Depuis, j’ai tout fait pour me le procurer. En vain. Mon libraire m’a dit qu’il était indisponible. Finalement un ami l’a trouvé chez un revendeur. J’étais très curieuse de le lire. Et de fait, à peine l’ai-je eu entre les mains que je l’ai dévoré. Sa lecture m’a bouleversée. Ce n’est pas seulement à cause du style ou de l’intrigue. Les faits, le lieu et le personnage principal que vous mettez en scène m’étaient familiers, ô combien, puisqu’il s’agit de la vie de mon propre frère. Comment avez-vous réussi à connaître à ce point son parcours, lui qui était le secret incarné ? Je précise que votre correspondante n’est autre que la soeur de Driss Yacine, celui que l’on a retrouvé mort dans ce parc que vous décrivez.

Or, bien que vous ayez su restituer l’ambiance délétère de ce moment, en revanche, vous avez laissé filer de nombreuses incorrections, omis des détails importants, inversé des faits : bref, vous avez travesti la vérité et caricaturé la vie de Driss en le décrivant comme un être lâche et cupide. Mon frère était tout l’opposé. De quel droit vous permettez-vous de faire mentir ainsi la réalité ? Je sais que les romanciers se prennent volontiers pour Dieu. Aussi, et bien qu’il faille tenir compte de l’avertissement selon lequel, comme au cinéma, toute ressemblance avec les faits et personnes évoqués soit purement accidentelle, je trouve que là vous avez poussé le bouchon un peu loin.

Je pourrais vous poursuivre en justice pour diffamation. Mais, tout compte fait, cela ne servirait qu’à attirer l’attention sur votre roman et créerait la controverse autour du passé de mon frère, laquelle n’a pas lieu d’être.

Je vous propose donc un marché : écrire les circonstances de la mort de Driss. C’est votre droit de romancier le plus strict de refuser ma proposition. Mais à votre place, j’y réfléchirais par deux fois. Comme je me doute que vous ne roulez pas sur l’or – à moins que vos romans vous aient octroyé des royalties telles qu’il deviendrait alors rentable de vous attaquer –, j’ai choisi cette solution qui rend hommage à votre talent de conteur, qui est réel, tout en rétablissant certaines vérités autour de mon frère. Vous pourrez utiliser un pseudonyme si cela vous chante. Voici plus bas mon adresse.

Dans l’attente de vos nouvelles, je vous prie, monsieur l’auteur, de recevoir mes salutations.

Myriam Yacine

20 janvier 2016

Roman feuilleton : Rain bird (13)

Classé dans : Actualité — Tags :, , — admin @ 11:05
13.
Sur l’écran de l’ordinateur apparurent des strates de vert en grands aplats dansants. Leur succédèrent les frondaisons éblouies de soleil, un étang filmé dans un angle improbable, un fragment de ciel scandé par le halètement d’une respiration.
- David, tu me donnes le mal de mer !
De grandes jambes poilues dans des sandales crevèrent l’écran, accompagnées d’une voix nasillarde.
- Ça ne te rappelle rien ?
Dans la succession saccadée de perspectives tronquées, d’arbres en enfilade, Nathanaël eut un pincement au cœur; il reconnut le parc Lafontane. Sa jeunesse repassait ainsi devant ses yeux. A l’époque, son logement se trouvait au pied de ce grand espace vert de l’est de Montréal.
- Ne dis rien ; tu n’as encore rien vu !
Brusquement émergea une scène en plein air. Il y eut des applaudissements. L’image sautilla encore, comme si David montait sur un gradin, puis le silence s’imposa tandis que montaient les harmoniques scintillantes et graves du clavecin. Nathanaël n’eut pas de peine à reconnaître le jardin de verdure qui jouxtait l’étang et aussi les premiers accords des Barricades mystérieuses de François Couperin. Une jeune femme exécutait le morceau avec maestria devant la foule recueillie.
- N’est-elle pas magnifique ? chuchota David. Un beau visage ovale tout à sa tâche remplit l’écran. Elle était concentrée et sa peau très blanche répondait à sa chevelure blonde ramassée sur sa nuque en un sage chignon.
- Magnifique ! La fille autant que la musique.
Nathanaël fit une pause.
Je comprends mieux pourquoi tu veux rester là-bas!
Il y eut encore un long moment de silence pendant lequel la musique répondait au bruissement du vent.
Elle s’appelle comment ?
Anna Joe.
Elle n’est pas de Montréal ?
Non, elle vient d’arriver de Norvège. En fait, elle est américaine.
Où l’as-tu rencontrée ?
A un arrêt d’autobus dans l’ouest de la ville. Tu t’imagines, elle parle cinq langues !
Dis donc, grommela Fox, tu n’étais pas supposé apprendre l’anglais, toi ?
Arrête, p’a ! rétorqua David.
Des murmures de réprobation se firent entendre autour.
Je vais m’éloigner pour te parler, dit-il un ton plus bas. Anna en a encore pour vingt minutes.
Et tu ne vas pas rester jusqu’à la fin du concert ?
Je l’ai entendu dix fois déjà !
Il y eut encore le bruit des pas ; la musique s’éloignait puis il vit les doigts de son fils coincer la tablette sur une table de pique-nique.
Tu n’as pas peur que ça tombe, ton truc ?
Je le fais souvent.
Avec tes potes des Lys, encore ?
Le regard de David devint fuyant.
Pas seulement.
Nathanaël secoua la tête.
Maintenant, que comptes-tu faire ?
Eh bien… devenir imprésario !
Quoi ?
Agent d’artiste.
C’est pour elle ? Mais tu ignores tout du métier !
Je vais apprendre.
Tu ne devais pas t’inscrire à la fac en journalisme à la rentrée?
Je ne me sens pas capable. Je n’ai pas le niveau.
Arrête tes conneries. Tu l’as largement.
Je ne suis pas un intello comme toi, p’a.
Il ne s’agit pas de ça, mais de savoir ce que tu veux faire vraiment.
Je te l’ai déjà dit.
Tu te fous de moi !
Je suis sérieux. Je suis en train de constituer mon réseau. Ce concert, c’est moi qui l’ai planifié.
Mais en attendant, comment vivras-tu ?
On se débrouillera.
Je te préviens, ta mère veut te couper les vivres. Ce que je te donne ne suffira pas car je ne suis pas encore installé pour travailler.
T’inquiète.
Justement, je m’inquiète !
Tu es drôle. Ne m’as-tu pas répété de ne jamais renoncer à ses rêves ?
Mais pas de succomber à une tocade.
Anna Joe n’est pas une tocade. Je l’aime!
Oui, aujourd’hui, mais demain ?
Arrête de projeter tes propres échecs sur moi. Est-ce ma faute si maman et toi vous vous êtes séparés ?
Ne détourne pas la conversation, veux-tu !
Je ne la détourne pas, je te rappelle simplement que tu as changé de pays parce que tu l’avais rencontrée !!! Et tu t’inquiètes de moi maintenant ??? Je rêve !
Mais c’était une autre époque. Aujourd’hui, c’est différent.
C’est pareil ! Il y a toujours des connards qui te prédisent que tu es un raté si tu ne fais pas comme les autres. Mais moi, je ne veux pas faire comme les autres. Je veux faire comme… comme toi !

Nathanaël aurait voulu réagir mais il se rendit compte que c’était peine perdue. Dans le fond, il savait que David avait raison. Il se contenta de hocher la tête. Ils se regardèrent un moment comme des chiens de faïence à plus de 4 000 km de distance. David avait changé, mûri. Quelques mois à peine avaient suffi. Son regard pointait maintenant vers le ciel. Il était contrarié. C’était sa manière de l’exprimer, Nathanaël le savait.
Que fixes-tu ainsi ?
Un vol de mouettes.
Par la tablette numérique, il percevait leurs piaillements qui se mêlaient aux cris des enfants : une tapisserie sonore qui lui rappelait le temps où il fréquentait lui aussi ce parc. Un ballon multicolore rebondit sur la table et faillit renverser le mobile. Un petit blondinet s’approcha, s’empara du ballon et disparut aussitôt.
Il ne dit même pas merci, s’étonna David.
Tu faisais pareil quand tu étais petit.
Tu veux toujours avoir le dernier mot.
Je suis ton père.
Ça, je l’avais compris.
Il y eut un autre moment de silence entre eux.
Excuse-moi. Je suis à cran. Il m’arrive toutes sortes de choses.
Je t’écoute.
Et en quelques mots, il le mit au courant de ses mésaventures en éludant l’aventure avec la prostituée. David écouta attentivement ce que racontait son père qui conclut en lui demandant s’il connaissait Driss Yacine. David hocha la tête.
Mais il était pourtant dans le parc cette nuit-là du 6 août.
David leva les yeux au ciel.
Mais tout le monde sautait la barrière ! Des gens des Lys comme d’ailleurs.
Nathanaël devint soupçonneux.
Toi aussi, David ?
Il le vit hocher la tête.
Mais bien sûr ! Il y avait même Hadrien…
Le fils du maire ?
Evidemment ! Et Marc, Gilou, Bébert, Pat…
Que faisiez-vous donc ?
On buvait des coups. On fumait des joints. On se racontait des histoires. On lutinait les filles. On déconnait, quoi.
C’est tout ?
Mais enfin, qu’est-ce que tu crois ? Qu’on faisait des messes noires ???
Nathanaël se gratta la tête.
Tu es sûr ? Tu ne me racontes pas de bobards.
David leva à nouveau les yeux vers le ciel.
Pourquoi je t’en raconterais ? Ce que faisait ce connard dans le parc cette nuit-là, je n’en sais foutre rien. En tout cas, personne de notre bande n’y était. C’était l’été, souviens-toi. Une bonne partie d’entre nous était parti à Bayonne.
Bizarre. Alors pourquoi ce flic me colle ce cadavre sur le dos ?
Mystère et boule de gomme !
Un long silence s’installa entre eux.
À propos de souvenir, j’ai rencontré une femme qui te connaît. C’est la mère d’une soprano qui travaille avec Anna Joe.
Comment s’appelle-t-elle ?
Corine, Treber ou Weber. un nom comme ça…
Corine !
En prononçant ce prénom, une nuée de souvenirs submergea Nathanaël : la bande d’amis, les FR, la revue. Corine en était la cadette. C’est à cette occasion qu’il avait fait sa connaissance. Brusquement, il avait été happé dans une sorte de tourbillon où se mêlaient les couleurs flamboyantes de l’automne, la pluie et le soleil à travers les nuages…
Papa ? Papa ? Es-tu là ?

13 janvier 2016

Roman-feuilleton: RIN BIRD (9)

Classé dans : Actualité — Tags :, — admin @ 5:15

9.

  • Vous avez été drogué. Vous vous en doutiez, non ?

Jim avait mis son poing sous le menton et regardait Fox, goguenard. Celui-ci venait de lui raconter les circonstances qui avaient précédé ses hallucinations.

  • Voyant que vous n’y arriviez pas, la fille vous a donné une de ces drogues de synthèse qu’elle devait prendre elle-même en vous disant que c’était du Viagra !

Courbé dans son fauteuil de cuir, il avait posé ses bras sur ses cuisses.

  • Je me suis comporté comme un parfait crétin, admit enfin Fox.

Il jeta un regard de biais à son ami, un pâle sourire se dessinant sur ses lèvres.

  • … Mais, avec tout ce qui m’était tombé dessus dans la journée.

  • Vous aviez besoin, comment dire… de lâcher la pression ! ajouta Jim sur un ton ironique.

Les deux hommes étaient assis côte à côte dans le bureau, entouré d’une grande bibliothèque de chêne ; deux verres de scotch - de l’Aberlour quinze ans d’âge - trônaient sur une petite table basse. Jim avait tapoté le foyer de sa pipe dans le cendrier. Derrière lui, un monticule de livres menaçait de s’effondrer ; plus loin, le divan, couleur bordeaux.

- … J’aurais pu passer par des agences. Il y en a de toutes sortes. Sur internet, ça prolifère, mais je suis un impulsif. Je ne sais pas ce qui m’a pris.

    • Je ne vous demande pas de vous justifier, répondit Jim en aspirant une bouffée.

Un étrange klaxon retentit. Fox regarda par la grande fenêtre et il eut l’impression de voir la coque d’un grand transatlantique passer sur le fleuve. Le bruit régulier du moteur des bateaux-mouches remplaça progressivement le son des cornes de brume. Deux enfants couraient sur le pont d’un paquebot immaculé. Le ciel était transparent. Le vent avait baissé.

    • Et vous ne vous souvenez de rien ?

    • De rien ou presque. Son parfum à bon marché. L’herbe haute. Un intense bien-être. C’est à peine si je me souviens de son nom.

    • Et comment s’appelle cette créature ?

Nathanaël esquissa un sourire.

    • Maïa !

    • Ça ne s’invente pas ! gloussa-t-il. Et… comment vous sentez-vous maintenant ?

    • Je fais des efforts pour être présent. Je suis sans cesse tiré vers… l’imaginaire.

    • On l’est tous plus ou moins. Se concentrer demande un effort. Qu’est-ce que vous voyez ?

Fox s’agitait sur son fauteuil.

    • Eh bien, je suis sur un grand transatlantique noir et blanc. Il y a de la houle. Sur le pont, un couple parle dans une langue que je ne connais pas. Pourtant, les visages me sont familiers. Ils me font signe de ne pas trop m’éloigner. Je n’ai pas peur. Je me sens bien.

Jim sourit.

    • C’est parce que vous avez associé le klaxon du bateau-mouche à l’un de vos souvenirs d’enfance. Je vais quand même vous donner des tranquillisants.

    • Vous ne croyez plus aux vertus de la parole ?

Jim se leva.

- Mais il faut « pouvoir » parler. L’important consiste en premier lieu à calmer l’angoisse. C’est l’abus d’anxiolytiques qui est pernicieux. En attendant, lisez ça.

Il lui tendit une chemise cartonnée où se trouvait un tiré à part d’une conférence scientifique.

    • Ça alors ! Vous aussi ?

Mais Jim était tout occupé à farfouiller dans le tiroir de son bureau

- À prendre seulement si vous vous sentez mal, dit-il en lui tendant une petite boîte de gélules.

Fox examina la petite boîte avant de l’empocher.

    • C’est grave, docteur ? dit-il d’un ton qui se voulait ironique.

    • Vous lirez cette communication. Mais il semblerait que cette drogue ait une nette propension à faire basculer les gens dans l’angoisse.

    • Et l’imaginaire, comme le LSD par exemple…

    • Oui, mais les effets finissent par s’estomper. On peut se sevrer. Mais dans ce cas, on reste accro, complètement absorbé et enfermé dans son imaginaire sans perspective de retour.

    • Une sorte de jeu vidéo qui durerait éternellement.

    • Mais là aussi l’écran est extérieur.

Jim se renfonça dans son fauteuil.

    • Vous avez probablement absorbé une dose très faible. Je n’ai pas d’inquiétude. Et puis vous avez un bon équilibre psychique.

    • Parfois j’en doute.

Jim reprit sa blague à tabac et bourra sa pipe.

  • Pourquoi ne prendriez-vous pas quelques jours de vacances ? C’est l’été après tout.

Nathanaël acquiesça du chef. Pourquoi n’y avait-il pas songé auparavant ? L’image de son frère émergea, lui qui le pressait depuis longtemps de venir le voir à la campagne.

Jim but une gorgée de whisky et tendit à son ami un cigare. Nathanaël fouilla dans sa poche pour trouver un briquet et ressortit la carte de visite du commissaire.

  • Au fait, vous ne devinerez jamais comment s’appelle ce policier ?

  • Marleau, Philippe Marleau !

  • Vous collectionnez les coïncidences !

Ils éclatèrent de rire et ils parlèrent de tout autre chose.

10 janvier 2016

Roman-feuilleton : Rain Bird (7)

Classé dans : Actualité — Tags :, — admin @ 23:25

7 . La nuit tombait. L’air était doux, rafraîchi par la brise. Et Nathanaël était comme une cocotte-minute. Toutes sortes d’images galopaient dans sa tête ; celles de la journée écoulée - le commissaire, la dispute avec sa femme…- mais d’autres encore, complètement étrangères et d’une violence inouïe, venaient faire siffler le bouchon de la marmite. Lorsqu’il se trouvait dans cet état, marcher lui faisait du bien.
Il s’engagea sur le boulevard qui, à cet endroit, se rétrécissait avant de franchir les limites de la capitale pour courir vers elle. Son pas s’était ralenti devant le commissariat. La bâtisse rectangulaire de deux étages était posée sans grâce entre les HLM et un bosquet de mélèzes.
À l’étage, il entrevit le commissaire dans l’embrasure d’une fenêtre. Il lui tournait le dos et semblait engagé dans une conversation animée. Brusquement, il fit volte-face. Fox accéléra sa marche pour être hors de sa vue. Il s’en voulut. Pourquoi avoir cédé à nouveau à la culpabilité ? Eh quoi ? N’avait-il pas le droit de se promener comme tout le monde ? Son comportement changeait. Il était entré dans une nouvelle séquence, une sorte de vortex où l’espace et le temps se comprimaient singulièrement.

La conversation avec Judith compromettait l’issue d’un règlement à l’amiable. David n’avait été qu’un prétexte. Garder le cap. Coûte que coûte. Se forcer à se concentrer sur l’instant qui passe, ne pas se laisser détourner par ses pensées qui l’entraînaient toujours dans les mêmes ornières. Un bruit de vitres cassées l’arracha à ses réflexions. Il venait de passer devant le vide-bouteilles de la commune : un homme s’employait à les faire glisser consciencieusement par l’orifice en plastique.

Le rythme de sa marche s’amplifia. Il traversa le rond-point du boulevard. Au loin, la Porte se profilait dans un brouhaha de klaxons et de bruits de moteurs. Depuis qu’on avait recouvert le carrefour d’une dalle de béton, la circulation s’était intensifiée. Dans l’angle gauche, un cinéma s’élevait, cube noir impersonnel, posé au bord de ce terre-plein, placardé de grandes affiches publicitaires. Au-dessous grondait le périph. Tel un dragon endormi, il exhalait son haleine par une bouche d’aération située à l’intersection de l’entrée des voies d’accès et de la rue de Paris. Dans cette enceinte, protégée par un muret d’un mètre, un homme veillait. Il était assis à même le sol et regardait le flot de la circulation qui se brisait en deux juste devant lui. Il ressemblait à un phare bravant la houle. Ce n’était pas la première fois que Fox avait remarqué sa présence à cet endroit. Il apparaissait à la tombée de la nuit, puis disparaissait.

Au début, Fox l’avait pris pour un clochard. Mais ses vêtements n’étaient ni sales ni déchirés et aucun sac en plastique, aucun chien ne traînait près de lui. Fox s’arrêta à sa hauteur.

- Bonsoir.

Le visage de l’inconnu ne sembla aucunement étonné.

- Ça va ?

Silence.

- Vous parlez français ? Vous avez besoin de quelque chose ?

La vigie du périph le fixa : aucune surprise ou agacement ne se lisait sur ce visage sans âge. C’était comme si Fox s’était adressé à un sémaphore. Ils restèrent ainsi un moment à se toiser, puis l’homme retourna à l’observation de la nuit citadine, de ses sirènes de ses couleurs, de cette clarté orangée tombant de la forêt de lampadaires. Sous elle, chaque passant avait l’allure d’un fantôme, comme cet homme-vigile dont le silence le renvoyait à l’anonymat de sa propre condition. Le temps était échu. Il devait poursuivre sa voie.

Il quitta ce terre-plein et traversa l’intersection, longea le cinéma. Juste devant le terminus des autobus, le cirque trônait. Son chapiteau, en forme de couronne, lui donnait une allure souveraine dans ce chantier hérissé de grues. Naguère, Fox y amenait son fils. Le temps passait trop vite, décidément.

Le barnum vibrait de basses de guitares électriques. Une autre fête encore. Des jeunes en sortaient d’un pas mal assuré. Fox contourna le promontoire du cirque et se dirigea sur sa gauche. Le bruit de la circulation s’estompa. Le périph courait le long de cette artère parallèle, mais on l’entendait à peine. Des terrains vagues ceinturés par des remblais en coupaient le son. À vol d’oiseau, on était à 500 m du parc où il avait imaginé le début de son roman.

Des hommes en djellabah et en sandales remontaient la rue, ils discutaient deux par deux. Le ramadan était terminé depuis quelques jours. Nous étions aux confins des Lys, mais pas encore dans la capitale. Cette indétermination plaisait à Fox, le rassurait même. Ces lieux étaient rares. Celui qu’il connaissait le mieux se trouvait au sommet de la colline, juste au-dessus du parc. L’agrandissement du terrain de foot l’avait fait disparaître. Mais cette partie de la ville, en revanche, lui était moins familière. Elle aussi, hélas, avait amorcé sa phase de “requalification”. Le vent était tombé et la rue descendait maintenant. C’est là que l’on s’apercevait que Les Lys-sous-Bois se trouvait sur un plateau.
L’attention de Fox fut attirée par des rires et des gloussements, près d’un terrain vague. En retrait, de chaque côté de la rue, des prostituées faisaient le trottoir. Abondamment maquillées, elles portaient des mini-shorts blancs et des bustiers pigeonnants. D’où venaient-elles ? De Roumanie ? de Bulgarie ? de Russie ? Fox ne put s’empêcher de penser au contraste de ces mondes qui se côtoyaient sans se croiser. L’apercevant, la conversation des filles s’était atténuée. Leurs regards se polarisaient vers lui. Elles devaient avoir vingt ans à peine. Fox hésita. C’est alors que l’une d’entre elles, qu’il n’avait pas vue, l’interpella avec un fort accent asiatique : ” Tu viens, chéri.”

9 janvier 2016

Roman -Feuilleton : RAIN BIRD (6)

Classé dans : Actualité — Tags :, , — admin @ 15:54

Le pavillon se trouvait dans le quartier du parc de Beaumont. Au début de leur mariage, Fox l’avait déniché dans les pages du Particulier à Particulier. Son atout, c’était le jardin. Aujourd’hui il était en jachère. Le gazon n’avait pas été coupé et les hortensias avaient séché sur pied. En revanche, un sureau s’était invité sans crier gare au beau milieu du terrain, entre le poirier et les lilas, jusqu’à leur faire de l’ombre. Ses fleurs blanches attiraient les oiseaux qui se posaient sur les branches dans un lourd bruissement d’ailes. Plusieurs fois, il avait conseillé à Judith de le couper, mais elle avait fait la sourde oreille et, comme il ne voulait pas ajouter un autre sujet de querelle entre eux, il n’avait pas insisté.

C’est là, sous l’auvent du jardin, que Judith l’attendait. Une théière et deux tasses étaient posées sur la table de teck gris. Elle versa le thé sans mot dire. Nathanaël était toujours surpris de son étonnante jeunesse. Elle avait conservé sa taille de jeune fille. Ses yeux étaient toujours aussi intenses : deux pierres d’onyx sous de longs cils noirs. Mais des rides étaient apparues sous les paupières et dans le cou.

Nathanaël évita de la regarder. Depuis qu’ils n’étaient plus ensemble, il se trouvait mal à l’aise devant elle. Quel comportement adopter ? N’était-il pas redevenu un étranger dans cette maison qui avait été pourtant la sienne ? D’ailleurs il ne la reconnaissait plus. Judith avait modifié l’ordre du salon et avait changé les meubles ainsi que la table de cuisine. Cette fameuse table, héritage du grand-père, autour de laquelle ils s’étaient disputés tant de fois.

Judith avait posé sa tasse.

- Je ne t’ai pas appelé pour parler du divorce.

Une grimace involontaire tordit le visage de Fox.

- David veut rester là-bas, précisa-t-elle.

Nathanaël la fixa.

- Je m’en doutais, mais pourquoi diable ne m’en parle-t-il pas ?

Judith soupira.

- À ton avis ?

- Il demande de l’argent ?

- Oui.

- Il peut aussi travailler. Le coût de la vie n’est pas aussi cher là-bas.

- Peut-être, mais au début il faudra casquer. Et moi j’ai assez donné. Il n’est pas question qu’il reste là-bas.

- Je l’aiderai.

- Avec quel argent ? Tu n’en as pas.

Nathanaël la foudroya du regard.

- J’en aurai!

Judith hocha la tête.

- Mon pauvre vieux, continua-t-elle d’un air désolé. Il y a longtemps que tu aurais dû te lancer dans la rénovation ou que sais-je ? au lieu de t’obstiner à faire l’artiste.

- J’ai changé.

Elle le regarda de haut.

- Toi, changer ? Tu veux rire ? En vingt ans, tu n’as pensé qu’à toi, à tes projets foireux. Dès que c’est difficile, tu laisses tomber… Et David, j’ai bien peur qu’il prenne le même chemin.

Nathanaël secoue la tête. Ses yeux deviennent deux fentes noires.

- Comment peux-tu me caricaturer à ce point? hoquette-t-il.

- Mais dans quel monde vis-tu? Tu as voulu un fils, une famille. Il y a des responsabilités à assumer que tu n’as jamais assumées ou si peu.

Il se leva, lui tourna le dos puis se retourna brusquement.

- Toi, en revanche, tu es une sainte. Celle qui anticipe tout.

Le ton de sa voix avait monté d’un cran.

Si je ne le faisais pas, il y a longtemps que nous nous serions trouvés dans la dèche.

Elle mit les mains sur ses hanches.

Tu penses que cela m’amuse de jouer les gardiennes, de t’empêcher de faire des conneries, te cadrer. Moi aussi j’aurais aimé vivre mes passions, prendre mon temps. Eh bien la vie, ça ne se passe pas comme ça, mon petit vieux.

Sainte Judith, priez pour nous ! dit-il en joignant les mains.

Tu es pathétique.

Non, mais tu ne t’entends pas !

La vérité: tu es un égoïste. Tu ne t’es jamais préoccupé de moi, de ce que je ressentais.

Nathanaël leva les yeux au ciel.

Ça y est ! C’est reparti pour un tour. Quand cesseras-tu de jouer “scènes de la vie conjugale” ?

Encore une pirouette, Nathanaël ! Et une de plus !

À toi, le beau rôle. Moi je suis le bouffon !

Nathanaël s’était levé.

- Tu vois, on tourne en rond ! Voilà pourquoi je veux que l’on divorce.

Il y eut un silence. Le visage de Judith s’est refermé.

- Les conditions pour le faire ne sont pas réunies, dit-elle presque chuchotant.

- C’est nouveau ! Que veux-tu dire ? s’esclaffa Nathanaël.

- Qu’il n’est pas question que l’on divise la maison en deux.

Elle poursuivit, toujours sur le même ton monocorde.

- J’estime que j’ai payé plus que ma part de la maison. Toi, avec tes ennuis d’argent, tu n’as jamais été solvable.

Fox s’était levé lui aussi.

- C’est faux ! Je l’ai payée autant que toi. C’est ton avocat qui t’a mis ça dans la tête. Je suppose que ce n’est pas tout.

Elle poursuivit, embarrassée.

- Justement, la pension alimentaire que je devrais te payer pour avoir élevé David pendant que je travaillais ne peut pas être celle que tu demandes.

- Tu rigoles. On s’était pourtant mis d’accord ?!

- J’ai toujours dit que j’allais réfléchir. Ce n’est pas pareil.

Fox secoua la tête.

- Tu as toujours voulu avoir raison ! Sois cohérente. Tu te plains que je m’entête dans une voie sans issue et dès lors que j’opte pour un autre parcours, tu me le reproches.

- Mais enfin, pourquoi es-tu venu me concurrencer sous mon nez ?

- Nous y voilà ! s’exclama Nathanaël en levant les bras.

Judith baissa les yeux.

- Pourquoi diable as-tu ouvert ton cabinet dans ta garçonnière ?

- Ce n’est pas ma garçonnière, comme tu dis. C’était mon atelier et c’est ma maison désormais.

- Tu aurais pu t’installer ailleurs.

- Où ? Je ne suis pas millionnaire!

Elle secoua la tête.

- Tu es gonflé. Non seulement tu me voles mon boulot mais tu me chipes mes patients.

- C’est faux ! Je ne t’ai rien volé du tout.

Il marcha de long en large.

- Si tu penses à ce Fernandez, j’ignorais qu’il avait été l’un de tes patients.

Il s’arrêta et la toisa, un sourire en coin.

- Tu crains de ce qu’il dira de ton travail…

- Pas du tout ! Tu peux bien te le garder. C’est un parano achevé.

- Il n’est pas parano pour deux sous. C’est un bon névrosé , tout ce qu’il y a de plus commun.

- Comme toi, je suppose, ricana-t-elle en hochant la tête.

- Nous n’avons pas la même approche.

- Justement ! On va se nuire mutuellement.

Un sourire amer tordait la bouche de Judith.

-Tu m’as bien eue avec ton petit air innocent…

-Arrête de te draper dans ton bon droit, veux-tu!

Il leva les bras.

-Je me suis occupé de David pendant que tu poursuivais ta formation. J’ai rénové cette foutue maison de fond en comble. Tu sembles l’oublier…

-C’était pour mieux profiter de moi.

-J’en ai assez entendu. Je m’en vais.

Il se dirigea vers la porte principale.

-C’est ça. Fais comme d’habitude. Barre-toi. C’est tout ce que tu es capable de faire.

Il la regarda, l’oeil mauvais.

-C’est ce que je souhaitais faire depuis un moment si tu ne m’avais pas retenu. Mais cette fois, sois sûre, je ne vais pas te sauter dessus comme la dernière fois.

Elle le regarda, étonnée.

-Ne fais pas l’ahurie, assena-t-il. Je connais ton petit jeu : “Je te hais, je te veux.” C’est fini.

- C’est toi qui devrais te faire soigner. Tu es complètement obsédé, mon petit vieux.

Elle fit un pas de biais et le fixa droit dans les yeux.

- En tout cas, je te préviens. Si tu maintiens ton cabinet, je t’assigne en justice.

- Tiens donc. Tu pourras en parler au juge directement. Nous avons rendez-vous avec lui dans un mois.

Il ne lui laissa pas le temps de réagir. Il se leva, marcha vers la porte et la claqua.

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