Le blog de Fulvio Caccia

10 janvier 2016

Roman-feuilleton : Rain Bird (7)

Classé dans : Actualité — Tags :, — admin @ 23:25

7 . La nuit tombait. L’air était doux, rafraîchi par la brise. Et Nathanaël était comme une cocotte-minute. Toutes sortes d’images galopaient dans sa tête ; celles de la journée écoulée - le commissaire, la dispute avec sa femme…- mais d’autres encore, complètement étrangères et d’une violence inouïe, venaient faire siffler le bouchon de la marmite. Lorsqu’il se trouvait dans cet état, marcher lui faisait du bien.
Il s’engagea sur le boulevard qui, à cet endroit, se rétrécissait avant de franchir les limites de la capitale pour courir vers elle. Son pas s’était ralenti devant le commissariat. La bâtisse rectangulaire de deux étages était posée sans grâce entre les HLM et un bosquet de mélèzes.
À l’étage, il entrevit le commissaire dans l’embrasure d’une fenêtre. Il lui tournait le dos et semblait engagé dans une conversation animée. Brusquement, il fit volte-face. Fox accéléra sa marche pour être hors de sa vue. Il s’en voulut. Pourquoi avoir cédé à nouveau à la culpabilité ? Eh quoi ? N’avait-il pas le droit de se promener comme tout le monde ? Son comportement changeait. Il était entré dans une nouvelle séquence, une sorte de vortex où l’espace et le temps se comprimaient singulièrement.

La conversation avec Judith compromettait l’issue d’un règlement à l’amiable. David n’avait été qu’un prétexte. Garder le cap. Coûte que coûte. Se forcer à se concentrer sur l’instant qui passe, ne pas se laisser détourner par ses pensées qui l’entraînaient toujours dans les mêmes ornières. Un bruit de vitres cassées l’arracha à ses réflexions. Il venait de passer devant le vide-bouteilles de la commune : un homme s’employait à les faire glisser consciencieusement par l’orifice en plastique.

Le rythme de sa marche s’amplifia. Il traversa le rond-point du boulevard. Au loin, la Porte se profilait dans un brouhaha de klaxons et de bruits de moteurs. Depuis qu’on avait recouvert le carrefour d’une dalle de béton, la circulation s’était intensifiée. Dans l’angle gauche, un cinéma s’élevait, cube noir impersonnel, posé au bord de ce terre-plein, placardé de grandes affiches publicitaires. Au-dessous grondait le périph. Tel un dragon endormi, il exhalait son haleine par une bouche d’aération située à l’intersection de l’entrée des voies d’accès et de la rue de Paris. Dans cette enceinte, protégée par un muret d’un mètre, un homme veillait. Il était assis à même le sol et regardait le flot de la circulation qui se brisait en deux juste devant lui. Il ressemblait à un phare bravant la houle. Ce n’était pas la première fois que Fox avait remarqué sa présence à cet endroit. Il apparaissait à la tombée de la nuit, puis disparaissait.

Au début, Fox l’avait pris pour un clochard. Mais ses vêtements n’étaient ni sales ni déchirés et aucun sac en plastique, aucun chien ne traînait près de lui. Fox s’arrêta à sa hauteur.

- Bonsoir.

Le visage de l’inconnu ne sembla aucunement étonné.

- Ça va ?

Silence.

- Vous parlez français ? Vous avez besoin de quelque chose ?

La vigie du périph le fixa : aucune surprise ou agacement ne se lisait sur ce visage sans âge. C’était comme si Fox s’était adressé à un sémaphore. Ils restèrent ainsi un moment à se toiser, puis l’homme retourna à l’observation de la nuit citadine, de ses sirènes de ses couleurs, de cette clarté orangée tombant de la forêt de lampadaires. Sous elle, chaque passant avait l’allure d’un fantôme, comme cet homme-vigile dont le silence le renvoyait à l’anonymat de sa propre condition. Le temps était échu. Il devait poursuivre sa voie.

Il quitta ce terre-plein et traversa l’intersection, longea le cinéma. Juste devant le terminus des autobus, le cirque trônait. Son chapiteau, en forme de couronne, lui donnait une allure souveraine dans ce chantier hérissé de grues. Naguère, Fox y amenait son fils. Le temps passait trop vite, décidément.

Le barnum vibrait de basses de guitares électriques. Une autre fête encore. Des jeunes en sortaient d’un pas mal assuré. Fox contourna le promontoire du cirque et se dirigea sur sa gauche. Le bruit de la circulation s’estompa. Le périph courait le long de cette artère parallèle, mais on l’entendait à peine. Des terrains vagues ceinturés par des remblais en coupaient le son. À vol d’oiseau, on était à 500 m du parc où il avait imaginé le début de son roman.

Des hommes en djellabah et en sandales remontaient la rue, ils discutaient deux par deux. Le ramadan était terminé depuis quelques jours. Nous étions aux confins des Lys, mais pas encore dans la capitale. Cette indétermination plaisait à Fox, le rassurait même. Ces lieux étaient rares. Celui qu’il connaissait le mieux se trouvait au sommet de la colline, juste au-dessus du parc. L’agrandissement du terrain de foot l’avait fait disparaître. Mais cette partie de la ville, en revanche, lui était moins familière. Elle aussi, hélas, avait amorcé sa phase de “requalification”. Le vent était tombé et la rue descendait maintenant. C’est là que l’on s’apercevait que Les Lys-sous-Bois se trouvait sur un plateau.
L’attention de Fox fut attirée par des rires et des gloussements, près d’un terrain vague. En retrait, de chaque côté de la rue, des prostituées faisaient le trottoir. Abondamment maquillées, elles portaient des mini-shorts blancs et des bustiers pigeonnants. D’où venaient-elles ? De Roumanie ? de Bulgarie ? de Russie ? Fox ne put s’empêcher de penser au contraste de ces mondes qui se côtoyaient sans se croiser. L’apercevant, la conversation des filles s’était atténuée. Leurs regards se polarisaient vers lui. Elles devaient avoir vingt ans à peine. Fox hésita. C’est alors que l’une d’entre elles, qu’il n’avait pas vue, l’interpella avec un fort accent asiatique : ” Tu viens, chéri.”

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