Le blog de Fulvio Caccia

20 janvier 2016

Roman feuilleton : Rain bird (13)

Classé dans : Actualité — Tags :, , — admin @ 11:05
13.
Sur l’écran de l’ordinateur apparurent des strates de vert en grands aplats dansants. Leur succédèrent les frondaisons éblouies de soleil, un étang filmé dans un angle improbable, un fragment de ciel scandé par le halètement d’une respiration.
- David, tu me donnes le mal de mer !
De grandes jambes poilues dans des sandales crevèrent l’écran, accompagnées d’une voix nasillarde.
- Ça ne te rappelle rien ?
Dans la succession saccadée de perspectives tronquées, d’arbres en enfilade, Nathanaël eut un pincement au cœur; il reconnut le parc Lafontane. Sa jeunesse repassait ainsi devant ses yeux. A l’époque, son logement se trouvait au pied de ce grand espace vert de l’est de Montréal.
- Ne dis rien ; tu n’as encore rien vu !
Brusquement émergea une scène en plein air. Il y eut des applaudissements. L’image sautilla encore, comme si David montait sur un gradin, puis le silence s’imposa tandis que montaient les harmoniques scintillantes et graves du clavecin. Nathanaël n’eut pas de peine à reconnaître le jardin de verdure qui jouxtait l’étang et aussi les premiers accords des Barricades mystérieuses de François Couperin. Une jeune femme exécutait le morceau avec maestria devant la foule recueillie.
- N’est-elle pas magnifique ? chuchota David. Un beau visage ovale tout à sa tâche remplit l’écran. Elle était concentrée et sa peau très blanche répondait à sa chevelure blonde ramassée sur sa nuque en un sage chignon.
- Magnifique ! La fille autant que la musique.
Nathanaël fit une pause.
Je comprends mieux pourquoi tu veux rester là-bas!
Il y eut encore un long moment de silence pendant lequel la musique répondait au bruissement du vent.
Elle s’appelle comment ?
Anna Joe.
Elle n’est pas de Montréal ?
Non, elle vient d’arriver de Norvège. En fait, elle est américaine.
Où l’as-tu rencontrée ?
A un arrêt d’autobus dans l’ouest de la ville. Tu t’imagines, elle parle cinq langues !
Dis donc, grommela Fox, tu n’étais pas supposé apprendre l’anglais, toi ?
Arrête, p’a ! rétorqua David.
Des murmures de réprobation se firent entendre autour.
Je vais m’éloigner pour te parler, dit-il un ton plus bas. Anna en a encore pour vingt minutes.
Et tu ne vas pas rester jusqu’à la fin du concert ?
Je l’ai entendu dix fois déjà !
Il y eut encore le bruit des pas ; la musique s’éloignait puis il vit les doigts de son fils coincer la tablette sur une table de pique-nique.
Tu n’as pas peur que ça tombe, ton truc ?
Je le fais souvent.
Avec tes potes des Lys, encore ?
Le regard de David devint fuyant.
Pas seulement.
Nathanaël secoua la tête.
Maintenant, que comptes-tu faire ?
Eh bien… devenir imprésario !
Quoi ?
Agent d’artiste.
C’est pour elle ? Mais tu ignores tout du métier !
Je vais apprendre.
Tu ne devais pas t’inscrire à la fac en journalisme à la rentrée?
Je ne me sens pas capable. Je n’ai pas le niveau.
Arrête tes conneries. Tu l’as largement.
Je ne suis pas un intello comme toi, p’a.
Il ne s’agit pas de ça, mais de savoir ce que tu veux faire vraiment.
Je te l’ai déjà dit.
Tu te fous de moi !
Je suis sérieux. Je suis en train de constituer mon réseau. Ce concert, c’est moi qui l’ai planifié.
Mais en attendant, comment vivras-tu ?
On se débrouillera.
Je te préviens, ta mère veut te couper les vivres. Ce que je te donne ne suffira pas car je ne suis pas encore installé pour travailler.
T’inquiète.
Justement, je m’inquiète !
Tu es drôle. Ne m’as-tu pas répété de ne jamais renoncer à ses rêves ?
Mais pas de succomber à une tocade.
Anna Joe n’est pas une tocade. Je l’aime!
Oui, aujourd’hui, mais demain ?
Arrête de projeter tes propres échecs sur moi. Est-ce ma faute si maman et toi vous vous êtes séparés ?
Ne détourne pas la conversation, veux-tu !
Je ne la détourne pas, je te rappelle simplement que tu as changé de pays parce que tu l’avais rencontrée !!! Et tu t’inquiètes de moi maintenant ??? Je rêve !
Mais c’était une autre époque. Aujourd’hui, c’est différent.
C’est pareil ! Il y a toujours des connards qui te prédisent que tu es un raté si tu ne fais pas comme les autres. Mais moi, je ne veux pas faire comme les autres. Je veux faire comme… comme toi !

Nathanaël aurait voulu réagir mais il se rendit compte que c’était peine perdue. Dans le fond, il savait que David avait raison. Il se contenta de hocher la tête. Ils se regardèrent un moment comme des chiens de faïence à plus de 4 000 km de distance. David avait changé, mûri. Quelques mois à peine avaient suffi. Son regard pointait maintenant vers le ciel. Il était contrarié. C’était sa manière de l’exprimer, Nathanaël le savait.
Que fixes-tu ainsi ?
Un vol de mouettes.
Par la tablette numérique, il percevait leurs piaillements qui se mêlaient aux cris des enfants : une tapisserie sonore qui lui rappelait le temps où il fréquentait lui aussi ce parc. Un ballon multicolore rebondit sur la table et faillit renverser le mobile. Un petit blondinet s’approcha, s’empara du ballon et disparut aussitôt.
Il ne dit même pas merci, s’étonna David.
Tu faisais pareil quand tu étais petit.
Tu veux toujours avoir le dernier mot.
Je suis ton père.
Ça, je l’avais compris.
Il y eut un autre moment de silence entre eux.
Excuse-moi. Je suis à cran. Il m’arrive toutes sortes de choses.
Je t’écoute.
Et en quelques mots, il le mit au courant de ses mésaventures en éludant l’aventure avec la prostituée. David écouta attentivement ce que racontait son père qui conclut en lui demandant s’il connaissait Driss Yacine. David hocha la tête.
Mais il était pourtant dans le parc cette nuit-là du 6 août.
David leva les yeux au ciel.
Mais tout le monde sautait la barrière ! Des gens des Lys comme d’ailleurs.
Nathanaël devint soupçonneux.
Toi aussi, David ?
Il le vit hocher la tête.
Mais bien sûr ! Il y avait même Hadrien…
Le fils du maire ?
Evidemment ! Et Marc, Gilou, Bébert, Pat…
Que faisiez-vous donc ?
On buvait des coups. On fumait des joints. On se racontait des histoires. On lutinait les filles. On déconnait, quoi.
C’est tout ?
Mais enfin, qu’est-ce que tu crois ? Qu’on faisait des messes noires ???
Nathanaël se gratta la tête.
Tu es sûr ? Tu ne me racontes pas de bobards.
David leva à nouveau les yeux vers le ciel.
Pourquoi je t’en raconterais ? Ce que faisait ce connard dans le parc cette nuit-là, je n’en sais foutre rien. En tout cas, personne de notre bande n’y était. C’était l’été, souviens-toi. Une bonne partie d’entre nous était parti à Bayonne.
Bizarre. Alors pourquoi ce flic me colle ce cadavre sur le dos ?
Mystère et boule de gomme !
Un long silence s’installa entre eux.
À propos de souvenir, j’ai rencontré une femme qui te connaît. C’est la mère d’une soprano qui travaille avec Anna Joe.
Comment s’appelle-t-elle ?
Corine, Treber ou Weber. un nom comme ça…
Corine !
En prononçant ce prénom, une nuée de souvenirs submergea Nathanaël : la bande d’amis, les FR, la revue. Corine en était la cadette. C’est à cette occasion qu’il avait fait sa connaissance. Brusquement, il avait été happé dans une sorte de tourbillon où se mêlaient les couleurs flamboyantes de l’automne, la pluie et le soleil à travers les nuages…
Papa ? Papa ? Es-tu là ?

17 janvier 2016

Roman-Feuilleton : Rain Bird (12)

Classé dans : Non classé — Tags :, — admin @ 18:59

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12.

    • On frappe avant d’entrer, grommela Marleau, devant la fenêtre. Il observait les arbres du square.

Fox vit une masse sombe se découper dans la pénombre tandis que le vent jouait avec les stores vénitiens.

    • On prévient avant de fouiller chez les gens, lui répondit-il du tac au tac.

Marleau se retourna à demi ; un rictus tordait son visage.

    • Vous n’étiez pas là. Et puis quelle idée de laisser son portable à la maison !

    • Quelle idée de rester dans le noir. Vos supérieurs vous obligent à faire des économies aussi sur le courant électrique ?

Marleau ricana.

    • Je n’aime pas l’éclairage au néon. Où étiez-vous donc ?

    • Parti me reposer dans l’Aude.

    • Jolie région. Ma mère y était originaire.

D’une pichenette, il jeta son mégot par la fenêtre puis alluma la lampe de son bureau. La pièce s’éclaira et apparurent une armoire métallique, une vielle patère et un bureau enfoui sous les dossiers. Marleau s’épongea le front puis s’écroula dans son fauteuil. Le bruit du ventilateur meubla un moment le silence. Les deux hommes se toisaient. Fox était resté debout, refusant l’invitation de s’asseoir que l’inspecteur lui avait faite de la main.

    • Alors, que me voulez-vous encore? demanda Fox en tâchant de maîtriser sa colère.

    • Vous avez raison. Entrons dans le vif du sujet.

L’inspecteur mit ses lunettes et ouvrit un dossier.

    • Vous connaissez une jeune Indonésienne qui se fait appeler Maïa, enfin… qui se faisait…

Fox hésita mais ne pipa mot.

    • On a retrouvé son cadavre tout près du périph la semaine dernière…

Il lui tendit une photo d’une jeune asiatique qui semblait dormir paisiblement dans l’herbe, n’eut été cette blessure à la gorge. Marleau se gratta la nuque.

    • Dommage, un beau brin de fille.

    • Vous avez des indices ? demanda Nathanaël.

Marleau sourit en croisant les doigts sur sa bedaine.

    • Eh bien justement, c’est pour ça que je vous ai convoqué.

    • Venez-en au fait, dit Fox.

    • J’y viens. Il se trouve que la dernière fois qu’on l’a vue vivante, c’était le vendredi en huit, en compagnie d’un homme qui vous ressemblait.

Le commissaire le fixa.

    • Vous n’étiez pas un de ses clients, par hasard?

    • Je ne l’ai jamais vue, mentit Fox.

Marleau se cala dans son fauteuil qui grinça.

    • C’est embêtant, ça… Pourtant, ses copines ont dressé un portrait-robot qui colle drôlement à votre signalement.

Le commissaire lui lança un regard dubitatif.

    • De surcroît, des caméras vidéo ont enregistré à cette heure-là les déambulations d’un homme à peu près dans votre genre.

Nathanaël sentit une sueur froide lui descendre le long de l’échine.

    • Vous mentez très mal, monsieur le psy, soupira le policier en croisant les doigts. Je pourrais vous confondre avec les camarades de travail de cette pauvre fille ; je pourrais vous mettre en détention provisoire, mais je ne le ferai pas.

    • Pourquoi ?

Le commissaire fit pivoter son fauteuil de gauche à droite.

    • Comment trouvez-vous mon bureau ? Il est exactemnt comme celui que vous décriviez dans votre roman, non ? !

Fox resta coi. Marleau posa ses mains sur la table de métal.

    • Moi je trouve que oui.

Il mit son menton dans la paume de sa main et le dévisagea.

- Quelle imagination ! On dirait que vous êtes déjà venu ici. Vous m’épatez ! Vous pratiquez sans doute le voyage astral comme les adeptes du Septième Ciel. Au fait, on a en retrouvé dans le sang de cette pauvre malheureuse.

Fox baissa les yeux.

    • Vous n’avez pas répondu à ma question.

    • Il est très bien votre bureau : un vrai bureau d’enquêteur ! Désolé, je ne suis pas devin et je ne pratique pas le voyage astral. Et je ne m’immisce pas dans la tête des gens.

    • Ah ! Dommage. Je croyais pourtant, comme romancier…

Il soupira.

    • Je vous envie, continua l’inspecteur. Moi, voyez-vous, je suis toujours pris dans la même routine : on arrête des mecs, on les questionne, ils nient, mentent puis craquent. On les enferme, ils ressortent, on les rechope, toujours les mêmes gueules de tarés. Et c’est reparti pour un tour. Parfois, heureusement, il y a des variantes… du nouveau.

    • Qu’est-ce que vous sous-entendez ? Si vous avez des soupçons, arrêtez-moi ! exigea Fox.

    • Non, ce serait trop facile. Et puis il n’y aurait plus de suspense.

    • A quoi jouez-vous ?

    • Vous vous croyez plus important que vous en avez l’air.

Il le toisa et fit mine de ne pas saisir l’allusion. Le ton de sa voix baissa d’un cran.

- Que vous l’ayez sautée ou butée, je m’en contre-fous.

    • Qu’est-ce qui vous intéresse alors?

Un petit rire nerveux siffla entre les dents du commissaire et se transforma en quinte de toux.

    • Je vois. Vous voulez que je serve d’appât.

    • C’est vous qui le dites.

Marleau croisa la pointe de ses doigts en forme de triangle et dit d’une voix paisible :

    • Je ne vous retiens pas. Vous êtes libre.

Il lui tendit une feuille pour récupérer son ordinateur à l’entrée. Fox resta interdit. Lorsque, enfin, il s’en saisit ou plus précisément l’arracha de ses mains, le commissaire l’interpella d’une manière presque affectueuse.

    • Vous avez besoin de beaucoup de chance. Beaucoup.

15 janvier 2016

Roman feuilleton : Rain Bird (11)

Classé dans : Actualité — Tags : — admin @ 19:15

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13e jour

11.

Nathanaël retourna chez lui non sans une certaine appréhension. Il craignait que ses hallucinations ne le reprennent. Rien de tel ne se passa. Il défit sa valise, se prépara un café et alla inspecter les travaux du rez-de-chaussée. Ce qui lui restait à faire au fond n’était pas aussi important qu’il l’avait pensé. Cela étant, il n’y arriverait pas tout seul.

Il décrocha le téléphone et appuya deux fois sur la touche *. Sa messagerie était pleine. Comme celle du portable qu’il avait laissé délibérément à la maison. Parmi les messages des numéros verts, sans doute émis de plates-formes visant la publicité de fabricants de fenêtres et de volets roulants, deux toutefois retinrent son attention : son fils lui demandait de se brancher sur son smartphone et Marleau le convoquait à son bureau dès que possible. Le ton était sec et autoritaire.

Fox haussa les épaules et monta à l’étage. Là, une désagréable surprise l’attendait. Son bureau avait été visité : des livres par rayons entiers avaient été retirés de sa bibliothèque puis rangés dans l’ordre inverse, sa robe de chambre n’était plus accrochée à la même patère. D’autres objets avaient été déplacés. On aurait dit que les intrus avaient pris soin de tout ranger puis y avaient renoncé. D’abord Nathanaël crut à un cambriolage, mais il dut se rendre à l’évidence : son bureau et sa chambre avaient été fouillés dans la légalité ; l’attestait la convocation de police qu’il trouva dans son courrier. Un juron s’échappa de sa bouche. Il venait de constater que l’unité centrale de son ordinateur avait disparu.

Brusquement son anxiété monta d’un cran. Il ne fallait pas céder à l’émotion.

J’ai peur de ce que je vais y trouver. J’apprivoiserai ma peur.
Je la respire par tous les pores de ma peau. Ma peur de Lui
dessine des tableaux. Des aiguilles. Des impressions.
Des images dans la nuit… puis des corps. Pluie de corps et le
sang gicle sur les murs. A peine un cri, un râle qui traverse le
pavillon de mon oreille. Je l’entends encore : le cri qui monte
du ventre et qui me transperce. Est-ce moi qui ai hurlé ? Est-ce
l’ombre sur le mur ? Suffit. Rien n’est arrivé. Tout ceci
est un rêve. Je suis un rêve qui marche. Je suis et ne suis pas.

Il craignait que ses hallucinations ne le reprennent. Rien de tel ne se passa. Il défit sa valise, se prépara un café et alla inspecter les travaux du rez-de-chaussée. Ce qui lui restait à faire au fond n’était pas aussi important qu’il l’avait pensé. Cela étant, il n’y arriverait pas tout seul.

Il décrocha le téléphone et appuya deux fois sur la touche. Sa messagerie était pleine. Comme celle du portable qu’il avait laissé délibérément à la maison. Parmi les messages des numéros verts, sans doute émis de plates-formes visant la publicité de fabricants de fenêtres et de volets roulants, deux toutefois retinrent son attention : son fils lui demandait de se brancher sur son smartphone et Marleau le convoquait à son bureau dès que possible. Le ton était sec et autoritaire.

Fox haussa les épaules et monta à l’étage. Là, une désagréable surprise l’attendait. Son bureau avait été visité : des livres par rayons entiers avaient été retirés de sa bibliothèque puis rangés dans l’ordre inverse, sa robe de chambre n’était plus accrochée à la même patère. D’autres objets avaient été déplacés. On aurait dit que les intrus avaient pris soin de tout ranger puis y avaient renoncé. D’abord Nathanaël crut à un cambriolage, mais il dut se rendre à l’évidence : son bureau et sa chambre avaient été fouillés dans la légalité ; l’attestait la convocation de police qu’il trouva dans son courrier. Un juron s’échappa de sa bouche. Il venait de constater que l’unité centrale de son ordinateur avait disparu.

Brusquement son anxiété monta d’un cran. Il ne fallait pas céder à l’émotion.

J’ai peur de ce que je vais y trouver. J’apprivoiserai ma peur.
Je la respire par tous les pores de ma peau. Ma peur de Lui
dessine des tableaux. Des aiguilles. Des impressions.
Des images dans la nuit… puis des corps. Pluie de corps et le
sang gicle sur les murs. A peine un cri, un râle qui traverse le
pavillon de mon oreille. Je l’entends encore : le cri qui monte
du ventre et qui me transperce. Est-ce moi qui ai hurlé ? Est-ce
l’ombre sur le mur ? Suffit. Rien n’est arrivé. Tout ceci
est un rêve. Je suis un rêve qui marche. Je suis et ne suis pas.

13 janvier 2016

Roman-feuilleton: RIN BIRD (9)

Classé dans : Actualité — Tags :, — admin @ 5:15

9.

  • Vous avez été drogué. Vous vous en doutiez, non ?

Jim avait mis son poing sous le menton et regardait Fox, goguenard. Celui-ci venait de lui raconter les circonstances qui avaient précédé ses hallucinations.

  • Voyant que vous n’y arriviez pas, la fille vous a donné une de ces drogues de synthèse qu’elle devait prendre elle-même en vous disant que c’était du Viagra !

Courbé dans son fauteuil de cuir, il avait posé ses bras sur ses cuisses.

  • Je me suis comporté comme un parfait crétin, admit enfin Fox.

Il jeta un regard de biais à son ami, un pâle sourire se dessinant sur ses lèvres.

  • … Mais, avec tout ce qui m’était tombé dessus dans la journée.

  • Vous aviez besoin, comment dire… de lâcher la pression ! ajouta Jim sur un ton ironique.

Les deux hommes étaient assis côte à côte dans le bureau, entouré d’une grande bibliothèque de chêne ; deux verres de scotch - de l’Aberlour quinze ans d’âge - trônaient sur une petite table basse. Jim avait tapoté le foyer de sa pipe dans le cendrier. Derrière lui, un monticule de livres menaçait de s’effondrer ; plus loin, le divan, couleur bordeaux.

- … J’aurais pu passer par des agences. Il y en a de toutes sortes. Sur internet, ça prolifère, mais je suis un impulsif. Je ne sais pas ce qui m’a pris.

    • Je ne vous demande pas de vous justifier, répondit Jim en aspirant une bouffée.

Un étrange klaxon retentit. Fox regarda par la grande fenêtre et il eut l’impression de voir la coque d’un grand transatlantique passer sur le fleuve. Le bruit régulier du moteur des bateaux-mouches remplaça progressivement le son des cornes de brume. Deux enfants couraient sur le pont d’un paquebot immaculé. Le ciel était transparent. Le vent avait baissé.

    • Et vous ne vous souvenez de rien ?

    • De rien ou presque. Son parfum à bon marché. L’herbe haute. Un intense bien-être. C’est à peine si je me souviens de son nom.

    • Et comment s’appelle cette créature ?

Nathanaël esquissa un sourire.

    • Maïa !

    • Ça ne s’invente pas ! gloussa-t-il. Et… comment vous sentez-vous maintenant ?

    • Je fais des efforts pour être présent. Je suis sans cesse tiré vers… l’imaginaire.

    • On l’est tous plus ou moins. Se concentrer demande un effort. Qu’est-ce que vous voyez ?

Fox s’agitait sur son fauteuil.

    • Eh bien, je suis sur un grand transatlantique noir et blanc. Il y a de la houle. Sur le pont, un couple parle dans une langue que je ne connais pas. Pourtant, les visages me sont familiers. Ils me font signe de ne pas trop m’éloigner. Je n’ai pas peur. Je me sens bien.

Jim sourit.

    • C’est parce que vous avez associé le klaxon du bateau-mouche à l’un de vos souvenirs d’enfance. Je vais quand même vous donner des tranquillisants.

    • Vous ne croyez plus aux vertus de la parole ?

Jim se leva.

- Mais il faut « pouvoir » parler. L’important consiste en premier lieu à calmer l’angoisse. C’est l’abus d’anxiolytiques qui est pernicieux. En attendant, lisez ça.

Il lui tendit une chemise cartonnée où se trouvait un tiré à part d’une conférence scientifique.

    • Ça alors ! Vous aussi ?

Mais Jim était tout occupé à farfouiller dans le tiroir de son bureau

- À prendre seulement si vous vous sentez mal, dit-il en lui tendant une petite boîte de gélules.

Fox examina la petite boîte avant de l’empocher.

    • C’est grave, docteur ? dit-il d’un ton qui se voulait ironique.

    • Vous lirez cette communication. Mais il semblerait que cette drogue ait une nette propension à faire basculer les gens dans l’angoisse.

    • Et l’imaginaire, comme le LSD par exemple…

    • Oui, mais les effets finissent par s’estomper. On peut se sevrer. Mais dans ce cas, on reste accro, complètement absorbé et enfermé dans son imaginaire sans perspective de retour.

    • Une sorte de jeu vidéo qui durerait éternellement.

    • Mais là aussi l’écran est extérieur.

Jim se renfonça dans son fauteuil.

    • Vous avez probablement absorbé une dose très faible. Je n’ai pas d’inquiétude. Et puis vous avez un bon équilibre psychique.

    • Parfois j’en doute.

Jim reprit sa blague à tabac et bourra sa pipe.

  • Pourquoi ne prendriez-vous pas quelques jours de vacances ? C’est l’été après tout.

Nathanaël acquiesça du chef. Pourquoi n’y avait-il pas songé auparavant ? L’image de son frère émergea, lui qui le pressait depuis longtemps de venir le voir à la campagne.

Jim but une gorgée de whisky et tendit à son ami un cigare. Nathanaël fouilla dans sa poche pour trouver un briquet et ressortit la carte de visite du commissaire.

  • Au fait, vous ne devinerez jamais comment s’appelle ce policier ?

  • Marleau, Philippe Marleau !

  • Vous collectionnez les coïncidences !

Ils éclatèrent de rire et ils parlèrent de tout autre chose.

11 janvier 2016

Roman-Feuilleton : ” Rain Bird”(8)

Classé dans : Actualité — Tags :, — admin @ 23:32

2e jour

8.

En ce petit matin du 3 juillet, le vent courbait la frondaison des peupliers, renversait les chaises en plastique, emportait les bouteilles vides, tendait la corde à linge orpheline et faisait claquer les volets de bois du premier étage. Même la radio des voisins n’était audible que par pulsions intermittentes. Dans la chambre, le vent s’insinuait sous les rideaux blancs qui gonflaient, pareils à l’écume des vagues, pour venir lécher les pieds de Fox qui, en proie à un cauchemar, hurlait dans son sommeil. Il se débattit tant et si bien qu’il tomba par terre. Appuyé sur ses coudes, il cligna des yeux : le soleil à cette heure donnait directement dans la chambre. Sa gorge était en feu. Et aussitôt il sentit le craquement sourd des branches. Sans savoir pourquoi ni comment, il se trouvait transporté dans une pinède à flanc de coteau. La chaleur était intenable. La fumée le faisait tousser. Au loin, la Méditerranée était une surface de mercure aveuglant. Les flammes l’encerclaient.

Nathanaël se leva précipitamment, mais le vertige le saisit, et il dut se tenir au bord du lit. Dans la salle de bains, il but à grande eau à même le robinet comme s’il était un rescapé du désert. Et il entendit très clairement l’ululement du sirocco. Penché au-dessus du lavabo, il tentait de reprendre ses esprits. Tout souvenir de la veille avait disparu. Il s’aspergea abondamment le visage, puis dressa la tête. Le miroir lui renvoya le portrait d’un homme qui ne lui ressemblait pas : il était beaucoup plus jeune que lui, ses cheveux étaient noirs et les traits des sa figure, très fins ; il souriait. Une méchante entaille à la gorge rejetait par intermittence un sang noir et épais. Nathanaël recula d’effroi. Le reflet de son visage apparut alors, boursouflé, hirsute, barbu. Puis à nouveau se substitua celui du jeune inconnu qui riait bruyamment. Et qui plus est, chose étonnante, son rire semblait provenir de sa blessure. Fox détourna le regard. Il se pinça pour être sûr qu’il ne rêvait pas. Il constata avoir dormi tout habillé. La transpiration et un étrange parfum bon marché lui montaient au nez.

Il se déshabilla et entra sous la douche. Sous le jet d’eau, il sentit des douleurs dans le dos : de longues griffures striaient ses omoplates. Des bouffées d’angoisse montaient en lui sans qu’il puisse les refouler ou se les expliquer. Il sortit de la douche, arracha au passage une serviette et alla dans le jardin. La lumière l’aveugla. Il se laissa choir sur l’herbe, flambant nu. Les bras en croix, il buvait la lumière qui tombait des frondaisons. Dans le ciel, les nuages couraient et il vit à leur place un troupeau de moutons qu’un chien de berger forçait à se rassembler. Il ferma les yeux. Un geai s’élança de la plus haute branche du sorbier et se transforma en cerf-volant. La respiration de Fox se ralentit au niveau de son ventre. L’angoisse avait diminué. Alors les vestiges du cauchemar lui revinrent en mémoire. Pas d’images mais des sensations. La peur vint en premier, muée en colère qui, à son tour, se transforma en angoisse incompressible. Ce sentiment changeait de couleurs : vert fluo, rouge vif, jaune, mauve. On aurait dit des halos distordus par un champ magnétique ; autant d’aurores boréales.

C’était alors que la chose apparut. Il ne pouvait lui donner de nom et encore moins de forme ou de visage. Il savait seulement qu’elle était là, c’était une sorte de vortex, de concentré d’énergie qui aspirait tout à elle et infléchissait même la réverbération de la lumière. Et cette chose avançait vers lui avec un grondement sourd, et il s’aperçut que ce grondement était le vent qui s’immisçait sous les feuilles entre les branches pour les élever puis les rabattre, brutalement, forçant les oiseaux à s’envoler. Curieusement, la peur l’avait quitté. Il observait l’évolution de son état comme un entomologue le dernier battement d’ailes d’un papillon.

La chose maintenant le saisissait car elle était antérieure à sa naissance, elle était là de toute éternité, et il devait s’y soumettre s’il ne voulait pas disparaître. Il se tourna de côté. Les larmes coulaient sur son visage. Il pleurait comme un nouveau-né. Rien n’existait que l’immense maelström d’émotions contradictoires qui s’agitaient en lui. L’herbe sur laquelle il se recroquevillait comme un fœtus exhalait l’haleine de la terre. C’est alors qu’il eut la sensation que la terre allait s’ouvrir sous son poids pour l’avaler. Il s’arracha du sol avec dégoût. Sa peau se transforma en écailles. Dans son désarroi, il crut entendre un ululement lointain et régulier. Il se rendit compte que c’était le téléphone de la cuisine. Il se précipita dessus comme un naufragé s’accroche à une bouée.

    • Nathanaël Fox ? interrogea une voix masculine et quelque peu distante, presque imperceptible. Je croyais que nous avions rendez-vous.

Alors, le portrait familier d’un septuagénaire à la barbe blanche et au regard faussement sévère remonta du chaos de sa mémoire.

  • Jim, excusez-moi, mais…

Il s’arrêta, se massa le front puis regarda sa montre. L’aiguille sauteuse égrenait les secondes et soudain il crut reconnaître une forme humaine. Elle était ligotée à l’aiguille. C’était lui, et il avait beau crier, aucun son ne sortait de sa gorge, condamné à faire pour l’éternité le tour du cadran ! C’est Jim inquiet qui l’arracha à cette hallucination.

  • Vous avez une drôle de voix. Ça va ?

  • Désolé, il m’est arrivé quelque chose.

  • Vous m’expliquerez. Venez, je vous attends.

Il y eut un blanc au bout du fil, puis la voix nasillarde se fit à nouveau entendre.

  • Vous pouvez vous rendre chez moi ?

  • Ne vous inquiétez pas.

Il prit une longue respiration.

- Je m’habille et j’arrive.

Il raccrocha.

S’habiller fut un exercice de haute voltige car ses vêtements ne cessaient de changer de forme et de couleur. La chemise se transforma momentanément en peau de serpent avant de revenir à son état antérieur ; le pantalon, une carcasse d’âne puant. Il devait absolument rester concentré. Pour rien au monde, il ne voulait manquer ce rendez-vous pour rien au monde. Son ami saura l’aider.

Jim était son “parrain” en quelque sorte. Il l’avait guidé dans le dédale des mouvements divers qui traversaient le paysage psychanalytique. Sa neutralité et sa culture lui avaient mérité le respect du milieu.

Ils s’étaient connus jadis de l’autre côté de l’Atlantique dans la petite imprimerie de son père avant qu’elle ne ferme. Jim voulait faire imprimer ses cartes de visite en caractères en plomb. Ce qui était une rareté déjà à l’époque. Ils s’étaient perdus de vue avant de se retrouver dans la capitale lors d’un colloque sur le transfert. Fox y était un simple auditeur tandis que Jim faisait depuis longtemps partie des animateurs les plus en vue de la scène analytique.

Lorsque Fox s’était ouvert à son ami de son intention de devenir thérapeute, celui-ci, comme à son habitude, l’avait laissé parler, se contentant d’opiner du chef en tirant sur son éternelle pipe de bruyère. Puis à la toute fin, lorsque à court d’arguments Fox s’était tu, Jim avait repris d’une voix douce tous ses arguments, en avait mesuré la portée et leur relation avec ce que Fox disait de son propre désir. Du coup, le livre que, des années durant, il essayait d’écrire, lui était venu sans difficulté. Ce fut une sorte de catharsis. Maintenant, c’est cette impasse qui revenait comme avant.
C’est ce à quoi pensait Fox en attendant le métro qui le conduirait chez Jim. Son angoisse s’était estompée mais des bouffées subsistaient accompagnées d’hallucinations sonores et visuelles. Les gens autour de lui semblaient marcher au ralenti et le métro qui maintenant surgissait du tunnel n’en finissait plus d’entrer en gare comme s’il remontait du tréfonds de la terre… Heureusement, le signal sonore de fermeture des portes le ramena à la réalité. Fox s’engouffra aussitôt dans le wagon et se recroquevilla sur un siège en fixant le plancher. Il semblait sans cesse immergé entre deux eaux, en une sorte d’équilibre instable. Il savait qu’en croisant le regard de ses voisins, l’angoisse le saisirait à nouveau et il craignait de partir à la dérive pour de bon. Il connaissait aussi son origine. Le souvenir de sa mère.

En la voyant, il a eu un choc. Elle était ratatinée comme une feuille séchée. Le lit était devenu trop grand. Elle semblait dans un état second. Elle s’est redressée et lui a souri. Il l’a serrée dans ses bras. Elle est restée silencieuse un moment, l’observant comme si elle cherchait à identifier ce qui avait changé en lui.

Fox leva les yeux pour voir le nom de la station qui défilait devant lui. Il était arrivé.

9 janvier 2016

Roman -Feuilleton : RAIN BIRD (6)

Classé dans : Actualité — Tags :, , — admin @ 15:54

Le pavillon se trouvait dans le quartier du parc de Beaumont. Au début de leur mariage, Fox l’avait déniché dans les pages du Particulier à Particulier. Son atout, c’était le jardin. Aujourd’hui il était en jachère. Le gazon n’avait pas été coupé et les hortensias avaient séché sur pied. En revanche, un sureau s’était invité sans crier gare au beau milieu du terrain, entre le poirier et les lilas, jusqu’à leur faire de l’ombre. Ses fleurs blanches attiraient les oiseaux qui se posaient sur les branches dans un lourd bruissement d’ailes. Plusieurs fois, il avait conseillé à Judith de le couper, mais elle avait fait la sourde oreille et, comme il ne voulait pas ajouter un autre sujet de querelle entre eux, il n’avait pas insisté.

C’est là, sous l’auvent du jardin, que Judith l’attendait. Une théière et deux tasses étaient posées sur la table de teck gris. Elle versa le thé sans mot dire. Nathanaël était toujours surpris de son étonnante jeunesse. Elle avait conservé sa taille de jeune fille. Ses yeux étaient toujours aussi intenses : deux pierres d’onyx sous de longs cils noirs. Mais des rides étaient apparues sous les paupières et dans le cou.

Nathanaël évita de la regarder. Depuis qu’ils n’étaient plus ensemble, il se trouvait mal à l’aise devant elle. Quel comportement adopter ? N’était-il pas redevenu un étranger dans cette maison qui avait été pourtant la sienne ? D’ailleurs il ne la reconnaissait plus. Judith avait modifié l’ordre du salon et avait changé les meubles ainsi que la table de cuisine. Cette fameuse table, héritage du grand-père, autour de laquelle ils s’étaient disputés tant de fois.

Judith avait posé sa tasse.

- Je ne t’ai pas appelé pour parler du divorce.

Une grimace involontaire tordit le visage de Fox.

- David veut rester là-bas, précisa-t-elle.

Nathanaël la fixa.

- Je m’en doutais, mais pourquoi diable ne m’en parle-t-il pas ?

Judith soupira.

- À ton avis ?

- Il demande de l’argent ?

- Oui.

- Il peut aussi travailler. Le coût de la vie n’est pas aussi cher là-bas.

- Peut-être, mais au début il faudra casquer. Et moi j’ai assez donné. Il n’est pas question qu’il reste là-bas.

- Je l’aiderai.

- Avec quel argent ? Tu n’en as pas.

Nathanaël la foudroya du regard.

- J’en aurai!

Judith hocha la tête.

- Mon pauvre vieux, continua-t-elle d’un air désolé. Il y a longtemps que tu aurais dû te lancer dans la rénovation ou que sais-je ? au lieu de t’obstiner à faire l’artiste.

- J’ai changé.

Elle le regarda de haut.

- Toi, changer ? Tu veux rire ? En vingt ans, tu n’as pensé qu’à toi, à tes projets foireux. Dès que c’est difficile, tu laisses tomber… Et David, j’ai bien peur qu’il prenne le même chemin.

Nathanaël secoue la tête. Ses yeux deviennent deux fentes noires.

- Comment peux-tu me caricaturer à ce point? hoquette-t-il.

- Mais dans quel monde vis-tu? Tu as voulu un fils, une famille. Il y a des responsabilités à assumer que tu n’as jamais assumées ou si peu.

Il se leva, lui tourna le dos puis se retourna brusquement.

- Toi, en revanche, tu es une sainte. Celle qui anticipe tout.

Le ton de sa voix avait monté d’un cran.

Si je ne le faisais pas, il y a longtemps que nous nous serions trouvés dans la dèche.

Elle mit les mains sur ses hanches.

Tu penses que cela m’amuse de jouer les gardiennes, de t’empêcher de faire des conneries, te cadrer. Moi aussi j’aurais aimé vivre mes passions, prendre mon temps. Eh bien la vie, ça ne se passe pas comme ça, mon petit vieux.

Sainte Judith, priez pour nous ! dit-il en joignant les mains.

Tu es pathétique.

Non, mais tu ne t’entends pas !

La vérité: tu es un égoïste. Tu ne t’es jamais préoccupé de moi, de ce que je ressentais.

Nathanaël leva les yeux au ciel.

Ça y est ! C’est reparti pour un tour. Quand cesseras-tu de jouer “scènes de la vie conjugale” ?

Encore une pirouette, Nathanaël ! Et une de plus !

À toi, le beau rôle. Moi je suis le bouffon !

Nathanaël s’était levé.

- Tu vois, on tourne en rond ! Voilà pourquoi je veux que l’on divorce.

Il y eut un silence. Le visage de Judith s’est refermé.

- Les conditions pour le faire ne sont pas réunies, dit-elle presque chuchotant.

- C’est nouveau ! Que veux-tu dire ? s’esclaffa Nathanaël.

- Qu’il n’est pas question que l’on divise la maison en deux.

Elle poursuivit, toujours sur le même ton monocorde.

- J’estime que j’ai payé plus que ma part de la maison. Toi, avec tes ennuis d’argent, tu n’as jamais été solvable.

Fox s’était levé lui aussi.

- C’est faux ! Je l’ai payée autant que toi. C’est ton avocat qui t’a mis ça dans la tête. Je suppose que ce n’est pas tout.

Elle poursuivit, embarrassée.

- Justement, la pension alimentaire que je devrais te payer pour avoir élevé David pendant que je travaillais ne peut pas être celle que tu demandes.

- Tu rigoles. On s’était pourtant mis d’accord ?!

- J’ai toujours dit que j’allais réfléchir. Ce n’est pas pareil.

Fox secoua la tête.

- Tu as toujours voulu avoir raison ! Sois cohérente. Tu te plains que je m’entête dans une voie sans issue et dès lors que j’opte pour un autre parcours, tu me le reproches.

- Mais enfin, pourquoi es-tu venu me concurrencer sous mon nez ?

- Nous y voilà ! s’exclama Nathanaël en levant les bras.

Judith baissa les yeux.

- Pourquoi diable as-tu ouvert ton cabinet dans ta garçonnière ?

- Ce n’est pas ma garçonnière, comme tu dis. C’était mon atelier et c’est ma maison désormais.

- Tu aurais pu t’installer ailleurs.

- Où ? Je ne suis pas millionnaire!

Elle secoua la tête.

- Tu es gonflé. Non seulement tu me voles mon boulot mais tu me chipes mes patients.

- C’est faux ! Je ne t’ai rien volé du tout.

Il marcha de long en large.

- Si tu penses à ce Fernandez, j’ignorais qu’il avait été l’un de tes patients.

Il s’arrêta et la toisa, un sourire en coin.

- Tu crains de ce qu’il dira de ton travail…

- Pas du tout ! Tu peux bien te le garder. C’est un parano achevé.

- Il n’est pas parano pour deux sous. C’est un bon névrosé , tout ce qu’il y a de plus commun.

- Comme toi, je suppose, ricana-t-elle en hochant la tête.

- Nous n’avons pas la même approche.

- Justement ! On va se nuire mutuellement.

Un sourire amer tordait la bouche de Judith.

-Tu m’as bien eue avec ton petit air innocent…

-Arrête de te draper dans ton bon droit, veux-tu!

Il leva les bras.

-Je me suis occupé de David pendant que tu poursuivais ta formation. J’ai rénové cette foutue maison de fond en comble. Tu sembles l’oublier…

-C’était pour mieux profiter de moi.

-J’en ai assez entendu. Je m’en vais.

Il se dirigea vers la porte principale.

-C’est ça. Fais comme d’habitude. Barre-toi. C’est tout ce que tu es capable de faire.

Il la regarda, l’oeil mauvais.

-C’est ce que je souhaitais faire depuis un moment si tu ne m’avais pas retenu. Mais cette fois, sois sûre, je ne vais pas te sauter dessus comme la dernière fois.

Elle le regarda, étonnée.

-Ne fais pas l’ahurie, assena-t-il. Je connais ton petit jeu : “Je te hais, je te veux.” C’est fini.

- C’est toi qui devrais te faire soigner. Tu es complètement obsédé, mon petit vieux.

Elle fit un pas de biais et le fixa droit dans les yeux.

- En tout cas, je te préviens. Si tu maintiens ton cabinet, je t’assigne en justice.

- Tiens donc. Tu pourras en parler au juge directement. Nous avons rendez-vous avec lui dans un mois.

Il ne lui laissa pas le temps de réagir. Il se leva, marcha vers la porte et la claqua.

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