Le blog de Fulvio Caccia

22 mars 2012

La tuerie de Toulouse et la crise de l’espace public contemporain

Classé dans : Actualité — admin @ 13:47


Les tueries de Toulouse et de Montauban en France sont les dernières manifestations, s’il en est, de la crise que traverse l’espace public de  nos démocraties libérales et de la diversité culturelle qui la sous-tend.  Si naguère ces dernières sont parvenues à arracher  l’espace public de l’emprise des  fanatismes religieux et des plus forts (corporatismes, puissances de l’argent et mafias….), aujourd’hui par un paradoxal renversement de situation, les démocraties assistent,  impuissantes,  au retour des ces vieux fantômes au coeur même de l’agora.

Ces meurtres en série  qui surviennent  en pleine campagne présidentielle, l’illustrent  tragiquement. Nombre des observateurs se focalisent désormais sur la persistance des  dérives jhiadistes susceptibles de séduire encore les jeunes de banlieue. En fait ce genre d’analyse prend comme acquis que  les influences  travaillant l’espace public en France comme dans les  sociétés dites avancées demeurent  politiques et religieuses.  D’où la surenchère d’explications à caractère éducatif  et une réaffirmation en pagaille des “valeurs de la république”.  En fait il y a  belle lurette  que ces valeurs sont dissoutes ou  neutralisés  par les forces du marché.  Cette réduction ou plutôt cette inversion de l’espace public à sa  seule valence économique-la seule croyance qui vaut est celle du marché-  crée en contrepartie ce formidable appel d’air dans lequel s’engouffrent les extrémismes sectaires et leur cortège de violence.

Contrairement à ce qu’ils revendiquent , les adeptes de cette violence-là n’ont pas d’alibi.  S’ils  brandissent la cause religieuse, c’est comme  artefact, comme une marque interchangeable. Cette violence est « transnationale »,  symptôme d’une société qui a retourné ses valeurs, qui est devenue amok pour reprendre le titre d’une des plus troublantes nouvelles de Stephen Zweig. Voilà pourquoi le débat sur la laïcité en France se trouve en porte à faux car  il fait l’impasse sur ce qui  reste largement  occulté : les forces du marché qui orientent déjà cet espace pour le réduire en un simple réflexe de consommation  pavlovienne , de stimili-réponse. La demande  et l’offre se répondant, se comblant l’un l’autre en miroir en ne laissant aucun espace résiduel de liberté.

Comme le rappelle le philosophe italien Giorgio Agamben en citant  Walter Benjamin, le capitalisme est la dernière des religions, « la plus féroce car elle ne connaît pas l’expiation ».  Pourquoi ?  Parce qu’il  a  capturé la totalité de la croyance humaine. Nous sommes plus que jamais gouvernés par des concepts  théologiques sécularisés qui sont d’autant plus pervers qu’il sont inconscients.

Pareil au drame de Nanterre, il y a dix ans, cette tragédie se déroule au cours  d’échéances électorales importantes. C’est un moment sensible où l’ensemble de  la société  renégocie les grandes orientations qu’elle souhaite donner à ses institutions à travers  les femmes et les hommes qui vont les diriger. Or les institutions de la république comme de tout état, sont garantes du cadre dans lequel se déploient les activités humaines, assignent aux individus qui les constituent leur place et de ce fait assurent leur ancrage à l’intérieur de la société.

L’identité individuelle et collective se dégage de la  relation  qui s’opère entre l’individu et l’institution dépositaire de l’Histoire. C’est ainsi que chacun acquiert le statut de sujet et devient, de par ses critiques et ses oppositions à la tradition, partie prenante du processus de transformation politique de sa société tout en lui assurant du même élan sa continuité. La moindre attaque au fondement symbolique de ces institutions nous concerne tous car elle touche l’humanité même de tous par le geste d’un seul. Jadis la religion  faisait des institutions politiques une émanation de la toute-puissance divine. Les démocraties ont su s’en émanciper par l’instauration de l’Etat  de droit.

Aujourd’hui, soixante dix ans après la sanglante perversion de l’Etat par l’idéologie nazie, ces démocraties traversent  une crise de légitimité. En France, comme ailleurs, cette crise a été perceptible de diverses manières et reflète la transformation de cet espace public. Pour en comprendre les tenants et aboutissants, il importe que nous saisissions la manière dont l’individu  se relie  avec ses semblables.

Le psychanalyste Jacques Lacan nous enseigne, après Freud,  que c’est la loi du Père qui unit les deux registres du privé et du public. C’est le Nom du père comme métaphore qui arrache l’enfant des limbes de l’indifférenciation. Il suffit seulement que son nom circule selon certaines modalités pour séparer l’enfant du désir fusionnel de sa mère et l’instituer en tant qu’être singulier et manquant. C’est en cherchant à combler ce manque que l’enfant accède par la suite au symbolique et à la sphère de la parole  et donc de la culture. L’une des conditions clés consiste à ce que le père soit lui-même séparé du désir de sa propre mère pour devenir à son tour un opérateur symbolique et installer la limite et par conséquent l’interdit.

Le forcené de Toulouse, comme d’autres tueurs de masse, ont souvent été élevés par des mères seules où la  figure du père demeure absente. En passant à l’acte, Mohamed Merah dévoile ce manque qui fonde le lien social et pointe du coup l’absence tragique d’une véritable parole, d’une culture  authentique permettant de l’exprimer. C’est en  intégrant une culture authentique que chacun – et notamment ces jeunes hommes– peuvent devenir acteur de leur propre vie et manifester leur singularité dans l’espace public. Aujourd’hui au lieu d’assurer cette figure paternelle de la loi, l’Etat laisse le marché dicter les normes sociales. Plus que jamais il doit  être le garant de cet espace public où doivent se manifester  autant le pluralisme politique que culturel et les paroles pour les dire. La rupture totale avec l’autre si familier et pourtant si différent démontre l’échec du politique à pouvoir inverser la prévalence du privé sur le public et à refonder  le lien social, c’est à dire un espace de parole.

Tout se passe comme si le désir d’égalité qui  fut la grande cause politique du siècle dernier avait été pris au pied de la lettre et parodié jusque dans ses ultimes et effroyables conséquence par le marché.

Depuis plus de vingt ans soit depuis le début l’avènement de la financiarisation de l’économie, les sociétés avancées libèrent de la sorte la violence identitaire. Cela n’est pas propre à la France. La Norvège a vécu un drame similaire cet été. En Allemagne à Erfurt, il y a quelques années, un forcené abattait une dizaine de lycéens. Un peu plus tôt à Dunblane en Ecosse seize enfants d’une maternelle étaient assassinés dans des circonstance similaires. Et ne parlons pas de  ces “faits divers” qui défraient régulièrement  la chronique aux Etats-Unis, patrie de l’ultra-libéralisme,  et dont le dernier avatar qui s’est déroulé en Afghanistan  alors qu’un G-1 a tué  des civils, n’y est pas étranger.

Que les instigateurs de ces événements fassent de la médiation audiovisuelle (caméra vidéo, cassette audio) l’instrument de leur tragédie, au même titre que les armes ou les explosifs, montre à l’évidence que tel est l’enjeu. Ainsi, ces derniers peuvent renouer d’égal à égal, l’espace d’un moment, avec la communauté des hommes par l’intermédiaire de l’espace public. Ce qui est en jeu c’est justement la reconnaissance de cette part d’humanité niée par un mode de vie anonyme par trop unidimensionnel que l’ultralibéralisme a exacerbé.

Ceux qui commettent ces actes ont souvent le même profil : même désir de servir sous l’armée, même fascination des armes, même désarroi et enfin même cri à l’égard du politique. C’est ainsi qu’il convient de l’entendre. En cette période électorale, il est important de réaffirmer l’irréductible souveraineté de la différentiation. Et la question qui la sous-tend : la place de l’autorité et de la loi.

Or l’autorité ne doit pas se manifester en bombant le torse comme il serait tentant de le faire, mais bien en assumant sa charge symbolique. C’est de la sorte que, se ressaisissant comme être manquant, chacun  pourra renouer sa solidarité avec l’autre et avec sa propre société. Telle est l’alternative de notre temps où la révolte, faute de pouvoir se dire, se socialiser, se retourne contre l’homme. « Le jour, écrivait Albert Camus, où le crime se pare des dépouilles de l’innocence, par un curieux renversement qui est propre à notre temps, c’est l’innocence qui est sommé de fournir ses propres justifications ».

12 février 2012

La ligne gothique, réception critique

Classé dans : Radioscopie — admin @ 21:45

Il est temps de faire connaître ce que l’on a dit de mes livres.  je commence par mon premier roman qui inaugure la trilogie.

« En lisant La ligne gothique, le lecteur lit de fait sa propre histoire ».

« …Dans la ligne gothique, l’illusion et la réalité se chevauchent continuellement. Le grand intérêt de ce livre est de placer le lecteur dans une position tout à fait particulière : jamais en surplomb, il est toujours impliqué. En fait, le lecteur ne lit pas seulement l’histoire qui nous est racontée mais lit aussi sa propre histoire. Ainsi d’un chapitre, le lecteur est amené à écrire sans trop s’en rendre compte un chapitre intermédiaire. C’est le signe des grandes écritures, des grands récits. Dans La lettre Volée d’Edgar Poe, ce n’est pas un hasard si j’en dis un mot, car il s’agit aussi  dans La ligne gothique de la lettre comme missive et de la lettre comme support du signifiant : le lecteur est partie prenante du récit dans la mesure où il s’identifie à tour de rôle à chacun des personnages et inscrit entre eux sa place dérobée.

Il en va de même pour ce récit où les personnages se substituent; les temporalités changent continuellement. On ne sait jamais si le passé advient comme présent où si le présent n’est pas déjà passé. Quant au secret autour duquel gravite ce roman, je dirai simplement qu’on ne le trouve pas si ce n’est que le lecteur s’aperçoit inopinément être à la recherche de son propre secret. Car ce qui est trace d’écriture ne fait que donner des traces de ce qui s’écrit constamment. C’est dans ce mouvement que l’on peut sans doute ressaisir la figure de résistance et de son double sens. La résistance est à la fois ce qui fait opposition à l’envahisseur mais aussi ce qui résiste à la découverte de soi.

On entrevoit dès lors mieux la possible signification de cette ligne gothique qui renvoie métaphoriquement à la ligne de séparation, de division à l’intérieur de soi. Quand on termine cette histoire, ou du moins quand on croit qu’elle se termine, il s’opère un renversement totalement inattendu qui relance du coup le suspense tout en rendant très difficile au lecteur de se déprendre de son rôle.

Si j’avais à résumer d’un mot ce que j’ai fortement ressenti à la lecture de ce récit, je dirais que je me suis trouvé un peu, pardonnez cette immodestie, dans la position de Freud qui lisait l’écrivain Schnitzler avec ce sentiment d’étrangeté d’avoir un double qui exprimait par la littérature ce que lui a essayé d’écrire de façon abstraite et théorique.

Enfin en conclusion,  je dirai que cet itinéraire en écriture est comparable à bien des égards à celui d’une analyse où ce qui paraît imaginaire devient réel. L’auteur a su parfaitement le faire dans une écriture dont j’admire toute la pureté.

René Major, psychanalyste, Paris.

(Extrait de la présentation, le 29 septembre 2004, Centre culturel canadien, Paris)

Sculpture gothique


Le poète Fulvio Caccia signe La Ligne gothique, un premier roman téméraire mais réussi.

Il se passe toujours des choses curieuses entre deux lignes“, dit un vieillard à Jonathan Hunt, le personnage principal de La Ligne gothique. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il y en a des mystères entre les lignes de ce premier roman. Peut-être est-ce les habitudes de poète de Fulvio Caccia qui confèrent au livre cette densité mystérieuse, cette écriture précise qui cultive pourtant un certain flou.

On entre dans ce roman un peu comme on entre dans Le Château de Kafka: avec une impression d’étrangeté. Le réalisme de Caccia impose ses propres conventions de lecture, au risque de perdre certains lecteurs. Les faits réels chevauchent une réalité distordue; le narrateur nous prend par la main pour nous faire traverser des sentiers connus, mais ne craint pas de nous livrer à nous-même au beau milieu de la circulation d’une ville étrangère. Il se joue de nous et de lui, manipulant les directions que nous empruntons, comme il s’abandonne à ses mensonges au point d’y croire suffisamment pour voyager avec ses personnages jusqu’au fond des choses.

En quête de vérités et à la recherche de sa propre identité, Jonathan Hunt entraîne le lecteur dans un voyage aux multiples rebondissements où il ne fait que se découvrir à lui-même. L’histoire de La Ligne gothique (un manuscrit autant qu’un concept) et la recherche d’un ami disparu depuis 10 ans, qui sert de toile de fond, ne sont qu’un prétexte à la quête d’identité du personnage. Qu’un prétexte aussi pour tisser un univers romanesque fascinant.

À peine un semblant de personnage était-il esquissé qu’un autre lui succédait avec un luxe de détails alimentaires et géographiques. L’action se réduisait à la portion congrue, dévorée par un cyclone onomastique dont l’auteur omniscient usait et abusait“, peut-on lire à la page 96. Il s’agit d’une critique formulée par Hunt au sujet d’un manuscrit en cours de publication. Peut-on y lire une autocritique? Ce serait trop facile, car l’architecture du roman est audacieuse et complexe. Et ce livre dans le livre, comme cette sorte de mise en abyme des personnages, suivent une logique singulière qui est tout sauf prévisible. Une fois encore: fascinant.

Stéphane Despatie

Hebdomadaire Voir

7 octobre 2004

La Ligne gothique
de Fulvio Caccia
Éd. Triptyque
2004, 153 p.

« Tout se tient et le livre nous tient. Irrémédiablement »

Quand j’ai commencé ce livre, j’avais plusieurs idées en tête après avoir fouiné le long de cette Ligne gothique dont je n’avais jamais entendu parler auparavant. L’Italie du Nord, la Seconde guerre mondiale, un bataillon canadien, une remontée dans le temps, un disparu… Bref! Tout cela était “hors piste”, le titre

était déjà un traquenard, si j’ose dire! Mais je ne le savais pas. Ce que j’attendais, en revanche, avec la plus haute curiosité, c’était le Labyrinthe, sans savoir encore que j’en avais déjà franchi le seuil en lisant le titre! …Ce qui est magnifique, c’est que bien qu’avertie, je me suis fait prendre. En me débattant, certes, mais avec bonheur, il faut le dire!

Déjà trop tard, le piège est refermé, la magie de l’art du récit opère à plein. La Ligne Gothique n’est pas horizontale, mais hélicoïdale, dans un mouvement implacable de vis d’Archimède. Ce n’est pas le mystère que l’on va percer, c’est la convention romanesque, donc cette frêle limite qui sépare celui qui écrit de celui qui lit. La tête commence à tourner, mais on s’accroche encore, on lutte.
Comme le narrateur. Alors, mort ou vivant, ce Dimitri? En guerre ou en paix, ce pays dans lequel on veut encore à tout prix reconnaître l’ex Yougoslavie? Le “drame” - au sens le plus théâtral du terme - nous prend à la gorge. On fait une ultime tentative d’ordonnancement. On remonte le fil des pages. Quelque chose nous aurait-il échappé? Mais un labyrinthe ne se remonte que si l’on a pris la précaution d’y dérouler sa petite pelote de laine, hélas on constate qu’elle est tout emmêlée! Pas de chance. Les fils d’Ariane sont en fait coupés depuis la première page, mais on ne l’admettra qu’à la dernière ! Les identités se dérobent, les identifications s’évanouissent, le réalisme de la fiction s’écroule, la Ligne Gothique devient cette Shadow Line imprimée dans un territoire de la quête devenu la quête elle-même.

Chaque scène d’amour nous enfonce davantage dans la chair poétique du récit. Le masque passe à la mascarade, la parade vire à la parodie, le carnaval glisse insensiblement vers le carnage et les miroirs du je devient jeux de miroir. Dans la déroute des sens, le lecteur exulte un instant “ça y est, j’ai trouvé, Dimitri, c’est moi!” Oui. Et sa soeur est Ariane. Tout se tient et le livre nous tient. Irrémédiablement. Car les derniers mots tombent comme une sentence. Tuer Ariane, c’est savoir que le Labyrinthe est vraiment sans fin.

Barbara  Fournier, journaliste,  Lausanne.

Rédactrice en chef
Revue Polyrama, Ecole Polytechnique de Lausanne

La ligne gothique

Fulvio Caccia, Éditions Triptyque, Montréal, 2004

dimanche 10 octobre 2004, par Calciolari
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©e-litterature.net


Dans La ligne gothique se promène Jonathan Hunt, qui a quitté sa place d’infographiste au ministère des Communications par compression budgétaire. La vie pourrait traîner d’un boulot à l’autre, mais il accepte l’invitation à un colloque où il est question de la ligne gothique et du destin de l’ami Dimitri, disparu après la guerre. Tout commence à basculer, la mémoire fait défaut et les femmes brouillent la piste de l’histoire d’une ligne nette et claire, et aussi de celle de l’Histoire écrite avec la majuscule.

Ce premier roman du poète Fulvio Caccia, qui vit et travaille à Paris, après avoir vécu longtemps à Montréal, est un formidable millefeuille ou bien, pour le dire avec Deleuze et Guattari, c’est un milleplateaux, un palimpseste de la vie.

La ligne gothique se lit comme une fable du troisième millénaire, ou le protagoniste cherche le fil de la mémoire, et peut-être seulement une femme, Ariane, pourrait-elle démêler la quête, qui autrefois était celle de l’absolu.

Mais, Ariane, parfois, est en manque, et donc son témoignage reste suspect. Elle est prête à aller jusqu’au bout, et pas toute seule. « Et toi, le lecteur, à te prendre à témoins ».

Chaque fois, c’est impossible de se tenir dans le niveau de lecture de l’histoire du roman. Bien que le niveau de la fable soit prêt pour devenir un film très intéressant. Dans la pluralité de niveaux de lecture réside la puissance de l’écriture de Fulvio Caccia. Ce « et toi lecteur » évoque le baudelairien « toi, lecteur, mon semblable ». C’est-à-dire que, presque à chaque page, le lecteur est sollicité par le questionnement de l’auteur, et alors il ne reste qu’à traverser la stratification du roman.

Déjà un personnage, celui du professeur Valente, notable du petit pays de frontière, pose la question : « Mais d’abord, qu’est ce que la ligne gothique ? ». Dans le roman, la ligne gothique est déjà un livre qui drôlement change d’auteur. Et quelques grains de vérité sont dits de bouche à oreille, aucun personnage n’étant exclu.

« La ligne gothique va au-delà de la géographie. Elle ne sépare pas seulement le nord et le sud : elle partage ce qui advient et ce qui va advenir. » De la ligne gothique surgit la faille entre le barbare et le citoyen. Aussi, « Il y a ceux qui franchissent la ligne et ceux qui se contentent de la frôler, de rester en deçà ».

La question de la ligne est posée. Et puisque, comme on dit, le reste est littérature, nous sommes convoqués sur la bonne voie. Celle qu’arpente Léonard de Vinci, l’unique à poser une objection à la thèse d’Euclide, qui construit la ligne comme une série de points, et la surface comme une série de lignes…

Peut-être que la ligne est le rêve du pouvoir, pour fonder l’exclusion de l’autre. Et la géométrie comme science de vie serait à côté des pouvoirs établis.

Voilà, le millefeuille a des niveaux très abstraits, outre ceux bien plus concrets. Ainsi la voie littéraire de Fulvio Caccia doit beaucoup plus à Dante Alighieri qu’à Hubert Aquin, bien que ce dernier ait offert à l’auteur des matériaux pour une autre lecture, centrée sur la politique et la mémoire, par exemple avec son roman Trou de mémoire. La voie de Dante est celle pour arriver à la rencontre avec l’absolu, elle nous laisse une fresque de l’enfer, du purgatoire et du paradis de son ère, qui pourrait toujours être la nôtre. Ainsi, les femmes du roman, de Lucia à Ariane, jalonnent l’itinéraire, et pas seulement lui. Mais Ariane n’est pas Béatrice, qui tire vers le haut, ni elle ne s’inscrit dans les anti-Béatrice, comme l’ange bleu, qui tire vers le bas. Pour l’instant, elle nous fait le dessin d’un lieu incertain, qui ne trouve plus un paradigme exact dans les lieux de Dante.

Qui est-il, le protagoniste, Jonathan Hunt ? Un éternel adolescent qui bredouille dès qu’il y a plus de trois personnes, qui, autrefois, balbutie ? Parfois, il se dédouble. Peut-être doit-il dire ce que tout le monde sait, mais dont personne ne parle. A-t-il perdu la mémoire, comme il dit ? Qui est-il, l’homme pour qui sa conscience est soumise au bon vouloir d’une volonté qui lui dicte ses paroles ? L’homme qui délègue ses paroles à une autre volonté n’est-il pas dans la vie parallèle, qui court sans jamais rejoindre la vraie vie ?

Peut-être n’y a-t-il plus de ligne ! C’est-à-dire qu’il n’y a plus de lignée, de généalogie, et donc de prédestination. En fait, c’est pouvoir dire l’expression : « La ligne est de partout et de nulle part, elle est de toute éternité, traversant les forêts, les montagnes, divisant les familles, les dispersant aux quatre coins de la planète, rasant les villes, en érigeant d’autres dans le désert, se glissant dans le mouvement même de mes paroles, les coupant par le milieu. Elle demeure de tout temps avec ses acteurs, ses actes de bravoure, ses tragédies… » Ceci est une formulation faible du « noble mensonge du tyran ». La ligne du fratricide, entre Caïn et Abel, est le cauchemar qui vient de la lecture de Jérusalem filtrée par Athènes. La ligne procèderait de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, qui fait semblant d’être l’arbre de la vie. Tromperie extrême ! Chaque vie est authentique, au-delà du bien et du mal. Un aspect particulier posé par la ligne gothique est celui du partage entre la vie authentique et la fausse vie ; autour de laquelle rode beaucoup la république des lettres. Le roman de Fulvio Caccia semble indiquer que cela est une fausse question.

Lorsque Fulvio Caccia touche ces points de la question de vie, il met en évidence la figure de l’ouroboros, le serpent qui se fait cercle en se mordant la queue : « Ceci n’est qu’une historie ancienne éternellement recommencée. » Et c’est pour cela que Jonathan Hunt a l’impression « de se trouver dans un mauvais film », du côté de la prédestination négative, minoritaire. La généalogie d’un dieu mineur et de son savoir : « Cette histoire dont je connais déjà les détails ». Alors, si « nous sommes dans un monde d’illusions » ça serait parce que nous tous sommes des esclaves dans la caverne platonicienne ? Il y a des personnages, comme Zoran, qui d’abord sont des amis et puis se révèlent des bourreaux. « Que sait-on des gens que nous côtoyons au quotidien ? » Sont-ils tous des agents doubles ? Tous des infiltrés, si bien qu’il n’y aura plus de vie sans filtre. Peut-être aussi que Ramontel, le lieu où se déroule l’histoire, est le paradigme de « la ville du village » que depuis Mac Luhan on appelle « global » : « Cette ville que je croyais connaître m’échappe plus que jamais, comme si ses habitants obéissaient à des lois autres que celles qui règlent les relations des hommes entre eux ». Et Jonathan Hunt est le paradigme de l’habitant de cette ville contemporaine : « Moi non plus je n’échappe pas à cette force centrifuge qui me retient sans raison… ». Il est aussi l’homme pour qui « Une volonté antérieure à la sienne s’était déposée en lui ». Alors, cette ville est le tombeau de la raison et de la volonté, elle est la nécropole où l’humanité se fige dans un calme éternel ou dans son autre visage, celui de la guerre éternelle, les deux aspects « involontaires ». D’ailleurs, « Aucun signe de guerre n’était visible » et « Les hostilités couvent toujours ». L’impasse de Jonathan Hunt est peut-être celle de chercher un mythe fondateur pour sa vie dans celle de l’ami Dimitri ? Et si l’ami brille de la lumière du plus mythique encore commandant de la résistance, Ulysse, n’est-ce pas la guerre qui est supposée apporter une signification à la vie, signification niée par le village planétaire ?

« Mais où croyez-vous être ? ». Dans un roman ? Dans l’artifice qui est plus vrai que la vérité matérielle ? Oui, La ligne gothique de Fulvio Caccia laisse planer le doute sur la réalité du quotidien : elle semble un roman, une fiction. La réalité, peut-être, « se trouve en équilibre entre ciel et terre, sur la ligne gothique »… Peut-être que La ligne gothique est un roman limbe qui va laisser, non sans paradoxe, une trace dans l’avenir.

Giancarlo Calciolari

Exigence  littérature

http://www.e-litterature.net/publier2/spip/spip.php?page=article5&id_article=21

Roman de l’exil exil du roman

Ching  Selao

Spirale 2005

http://www.erudit.org/culture/spirale1048177/spirale1059198/18727ac.pdf

La ligne gothique de Fulvio Caccia ou l’Europe palimpseste vue par un canadien d’origine italienne

Matić Ljiljana

http://scindeks.nb.rs/article.aspx?artid=0374-07300732769M

24 janvier 2012

écrire “numériquement”

Classé dans : Actualité — Tags :, , , , — admin @ 1:08

“Ecrire gothiquement” disait Rabelais en son temps!

Qu’est-ce à dire ? Et bien pour moi cela veut dire écrire avec la conscience du nouvel espace typographique qui rend toute le savoir du moment  co-présent dans la même sphère unifiée par cette technologie. Mais écrire “numériquement”, est-ce la même chose ?

D’aucuns  pourraient  l’affirmer. Il est vrai qu’aligner des mots sur un support renvoie à une maïeutique gémellaire : tirer hors de soi.

Distinguons d’abord le mouvement de l’écriture qui est double comme la langue  et  le  langage.  En effet dès lors que les mots (la plus petite unité de sens)  sont arrachés du néant intérieur, il s’exposent sur la scène du monde (la page blanche) et peuvent donc être l’objet de spéculation et d’interprétation. C’est là où la singularité d’une  parole se doit de frayer son chemin, de résister aux forces de la langue  qui veulent la rabattre vers le plus petit commun dénominateur.

Cette entreprise d’uniformisation est normale  car c’est la compréhension qui en l’enjeu. Il s’agit d’éviter l’équivoque et de coller le plus possible au réel. Ah ! Le réel !    C’est pourquoi les mots tendent à être réduits à leur plus simple expression, c’est-à-dire à une seule acception. Mais ce qui peut se comprendre dans le cadre temporaire d’une conversation ou d’un écrit à caractère scientifique ou utilitaire ne l’est plus  lorsqu’on s’en sert pour manipuler la parole  et lui donner le sens que le pouvoir agrée. L’idéologisation de la langue est alors en marche. Cet appauvrissement qui était naguère le fait des pouvoirs totalitaires est  aujourd’hui généralisé.

Les moyens de communication modernes ( Internet 2.0…) et le détournement colossal, au lendemain de la chute du Mur de Berlin,  de la démocratie  et des techniques de la parole (du convaincre)  qui lui sont associées, l’expliquent en grande partie. Le triomphe de la démocratie consumériste s’est imposé de la sorte. Hors du marché, point de salut.  

Le grand détournement

Ce détournement qui s’est fait au nom de la liberté (du plus fort ) a  comme conséquence de réduire de fait les espaces de liberté en isolant chacun dans sa bulle. Résultat : il n’y a plus d’espace commun : il n’y a que la relation dominante et binaire  du producteur au  consommateur, du pouvoir à l’individu. Baudrillard et avant lui Benjamin l’avaient prédit.  En ce qui me concerne, je l’ai éprouvé de manière aigue au milieu des années 90 et autour de moi plusieurs amis constataient la même chose. Le site www.combats-magazine.org a été ma réponse à ce rétrécissement

L’Observatoire de la diversité culturelle devait accompagner cette agora numérique qui me semblait être désormais le nouvel espace commun. C’était en 2002. L’émergence d’une république transnationale basée sur des présupposés culturels, voire transculturels en était l’enjeu. L’initiative était évidemment insuffisante, une goutte dans l’océan, pour faire résistance.  Il fallait aussi agir dans l’espace public. C’est ce que nous nous sommes employés à faire  avec d’autres à partir des années 2007. Cela continue. Mais c’est une autre affaire.

En ce qui me concerne il fallait continuer à écrire, c’est-à-dire à publier même si  ta parole n’est pas inscrite dans un circuit commercial ou éditorial accrédité. Je pensais jusqu’ici obvier à cet obstacle en persévérant dans la voie qui je m’étais tracé. Mais c’était sans compter  du glissement progressif des lecteurs vers d’autres formes  d’agoras qui n’étaient plus réticulés prioritairement par l’imprimé. D’où ce sentiment  de vide, et d’angoisse d’immobilisation progressive  que tout un chacun ressent aujourd’hui. «Circulez il n’ y a rien à voir». Vielle stratégie des pouvoirs ?  Possible. Il n’empêche que cette atmosphère de raréfaction a des effets qui jouent sur la confiance du vouloir vivre ensemble et amplifient la sinistrose généralisée.

Que me reste-t-il donc ? L’écriture en ligne ? Pas tout à fait. Une écriture en complément avec  l’imprimé. Bien. Ce n’est pas un pis aller, non ; mais cela demande de la disponibilité, du temps et … on n’écrit pas en ligne comme on écrit  sur le papier.  C’est évident.  Alors quel ton adopter ?  Quelle est la bonne distance ?  J’aimerais  avoir l’exacte mesure de la conversation, raconter une histoire.  Oui mais laquelle ?  Storytelling ? Et moi qui a tendance  à pratiquer l’écriture en ligne comme s’il s’agissait de celle du papier . Et de plus j’écris lentement, très lentement. Cela me prends plus de temps pour me corriger  que  pour écrire. Alors, on est pas sorti du bois !  Mais écrire sur écran qu’est-ce que ça change ?

Inutile ici de refaire l’histoire de l’écriture. Si l’essentiel est de former un  texte qui a un sens, ce sens demeure  en bonne partie influencé par celui à qui il est destiné. C’est là qu’entre en jeu la technique: la langue proprement  dite (grammaire, syntaxe, rhétorique …), le support ( codex, livre imprimé, en ligne), la diffusion ( vendeurs ambulants  du moyen âge, points de vente…). Mais ces  techniques de reproduction ne sont pas innocentes et modifient  à leur tour  non seulement la manière de former ces phrases mais aussi de les  faire apparaître.

L’oeuf ou la poule

Mais qui vient en premier : le lecteur ou le support ? Les deux voyons. Car le second est déjà l’apanage du pouvoir et enfante le premier. Normal. L’acte de rendre public (la publication) suppose l’existence d’une  scène, d’une communauté de lettrés  susceptible de comprendre, d’apprécier et de commenter les textes écrits. Cette communauté, réunie en  Cour autour d’un prince,  autorisait  jadis la circulation de manuscrits et des copies correspondantes. L’existence de cette communauté,  peu nombreuse mais influente, car directement branchée sur le  pouvoir, décline son influence sur un support  qui lui est propre.  Cela peut être la langue comme cela est arrivé au moyen-âge lorsque les parlers populaires  en Europe se sont émancipés du latin. Au XVIe siècle ce fut l’imprimé qui a permis  de fixer la norme linguistique  et typographique et d’unifier un espace politique.  Plus nombreuse, créative et structurée, était cette cour, plus rayonnante était sa parole, sa norme linguistique. C’est ce qui fait regretter à Dante  en 1304, l’inexistence en Italie d’une cour susceptible d’imposer une norme ” curiale” qui serait être à la fois le fait du Prince et du poète. C’est ainsi que le poétique est lié au politique, la langue de la culture à la langue du droit et de la cité.

Le poétique et le politique

Les grands livres fondateurs (la théogonie, la Bible, l’Enéide…) sont souvent les fruits de cette collusion. Elle peut donner un grand moment de civilisation surtout lorsqu’il s’agit de créer de l’unité  territoriale, voire administrative pour légitimer et affirmer un pouvoir émergeant sur  un autre vieillissant; mais  c’est aussi un instrument de sélection et de domination qui exclut ceux qui ne la parlent pas. C’est ainsi que les patoisants ont été marginalisés dans la nouvelle configuration de l’Etat-nation qui succédait à l’état monarchique. A chaque passage de témoin, d’un régime techno linguistique à l’autre, des écrivains balisent les nouveaux territoires. L’appellation quelque peu trompeuse de « littérature nationale » vient de là.  La question  pour un écrivain est de savoir quel est/sera son lectorat.  Aujourd’hui l’espace de la graphosphère n’est plus l’organisateur de l’espace politique. L’écrivain doit donc se déplacer sur un autre terrain pour retrouver son lectorat perdu.

Lectorat de proximité

Certains diront que c’est une question fallacieuse car le lectorat le plus fidèle d’un écrivain est toujours celui qui lui est le plus proche.  C’est d’ailleurs sur ce lectorat de proximité  sur lequel  table un éditeur même si l’auteur s’en défend.  Jorge Luis  Borgès ne disait-il pas qu’il s‘adressait  par ces livres à la petite communauté de ses proche et que dépasser le cap des 100  lecteurs lui paraissait inconcevable. Coquetterie d’auteur ? Non. Le lectorat d’un écrivain s’élargit par petits cercles concentriques. Comme une pierre qu’on lance  dans l’eau ou une bouteille à la mer.  L’idéal pour certaisn serait de parvenir à l’auto suffisance, ie à atteindre les 5000 lecteurs.  Chiffre magique entendu pour la première fois  dans la bouche  d’Hubert  Nyssen, écrivain et fondateur d’Actes sud,  il y plus de vingt ans lors d’un colloque littéraire à Royaumont. C’est apparemment  le point d’équilibre susceptible d’assurer une économie viable au livre et à la graphosphère de tourner en quelque sorte. Evidement c’était  sans compter sur l’inflation éditoriale qui a réduit l’acheteur de bouquins comme une peau de chagrin.

Les blogues,  les réseaux sociaux désormais reconfigurent cette communauté de base. D’accord  mais pour quels  effets  et vous me lisez qu’en pensez-vous ?

3 janvier 2012

2012, l’année de tous les dangers ou de tous les espoirs?

Classé dans : Actualité — admin @ 12:54

Bonne année d’abord à  vous!

Que 2012  soit bon et fécond et amorce des changements réels, différents que ceux que nous prédisent ces oiseaux de malheur ( ces vestales du marché) qui construisent des châteaux en Espagne et  font semblant ensuite qu’ils n’y sont pour rien et mettent le bonnet d’âne aux autres et aux vilains petits cochons ( pigs) dont fait partie justement l’Espagne!  J’arrête car je sens que je vais m’énerver!

Ceci dit, les débuts d’année sont aux aussi le temps des résolutions. J’en ai pris d’eux que je vous confie en espérant pouvoir les tenir. La première est de reprendre le footing que je ne pratique plus depuis quinze ans. J’ai commencé ce matin à petit trot. C’est un concours de circonstances qui m’y a conduit : la fermeture de la piscine près de chez-moi pour travaux et la lecture du livre  ”Autoportrait de l’auteur en coureur de fond” d’Haruki Murakami.  J’aime cet auteur et le ton simple et direct qu’il a : il va à l’essentiel  sans l’air d’y toucher. J’ai lu une bonne moitié de ses romans. Il a  la manière de susciter la curiosité du  lecteur page après page comme un joggeur qui met un pied devant l’autre jusqu’à la fin de la course.  D’où la comparaison toujours haletante entre le coureur de fond et l’écrivain. Pour écrire selon l’auteur de Kafka sur le rivage il faut trois qualités essentielles : le talent, la concentration et la ténacité. Je ne sais pas si j’ai la première mais pour les deux autres sont autant de vertus qu’il faut savoir conjuguer dans la vie de tous les jours.

METTRE A JOUR CE BLOGUE

Une belle méditation  en perspective qui me conduit à ma deuxième résolution : nourrir directement en ligne mon blogue et ce, de façon régulière.  Dans ce cas , c’est un autre livre qui m’y a poussé. Il s’intitule ” Après le livre” de François Bon publié aux éditions du Seuil. C’est une révélation. Pourquoi ? Parce qu’il m’a fait découvrir ce que je pratiquais sans le savoir, comme des milliers d’autres personnes, les nouvelles technologies.  Certes ce n’est pas la première fois que l’on écrit sur les pratiques et usages numériques ( j’ai d’ailleurs été associé à des colloques à cet égard)  mais c’est sans doute le premier auteur qui le fait sur le ton de la conversation, à hauteur d’homme, sans nous assommer par le  jargon. Et cela c’est vraiment rafraîchissant pour ne pas dire nouveau.  Du coup, j’ai découvert que j’étais moi-même et sans être ingénieur informaticien, un “homo numericus” et cela depuis plus de vingt cinq ans. En fait depuis que j’ai eu le coup de foudre pour mon premier ordinateur.

C’était au printemps 1984. Il faisait beau. J’habitais alors Montréal. Un jour  j’ai vu dans la vitrine d’une boutique informatique, rue de de Maisonneuve tout près du grand magasin Dupuis Frères, un Macintosh 128. Moi qui suis assez réservé  et à des années lumière d’être un “techno geek”, je n’ai pas hésité. J’ai cassé ma tirelire. 4500$ que cela m’a coûté. Une fortune pour l’époque et encore aujourd’hui ! En fait si j’avais  su comment  dactylographier sans faire de fautes, la petite boîte à la tête de pioche n’aurait pas exercé sur moi la même magie.  Je dois dire que la technologie a suppléé à mes carences techniques (dactylo ou informatique).

Ce faisant, je me trouvais le premier de mon groupe d’amis et de connaissances  doté d’un ordinateur. On pouvait alors à peine enregistrer une page A4.  Mais cela me suffisait. En la pratiquant, j’avais l’illusion d’écrire davantage -je l’ai toujours d’ailleurs!- ou de façon plus libre.  C’est sur le mac que j’ai écris mes articles pour Vice Versa, la revue qu’ on venait de fonder avec un groupe de copains et  qui exerça une influence non négligeable, pas seulement a Quebec mais aussi dans le reste du Canada seize ans durant. La part numérique dans la fabrication de la revue y était encore congrue . Mon frère Gianni qui en était le directeur artistique s’était certes servi de mon Mac pour créer  des dessins numérique pour ses couvertures mais c’était tout.  Mais les choses  en sous main évoluaient rapidement. Je n’ai pas tardé à “upgrader” mon Mac pour passer à 512 K. J’avais déjà plus de confort  même si la perte de données pouvait survenir à tout moment . Que de sueurs froides ressenties ! Qui ne les pas connues. Que d’heurs passées à comprendre ces pannes aussi  fulminantes que passagères.

Après avoir émigré en France , j’ai saisi la balle au bond pour créer sans le savoir un premier site de syndication pour la presse. En fait c’était un site de revente de droits d’articles de presse appelé French press Syndicate. C’était en 1995 . Déjà les éditeurs de journaux  se méfiaient comme la peste de ces TICs qui venait bouleverser la hiérarchie interne à l’intérieur de la rédaction.  L’aventure de FPS a tourné court. Il fallait convaincre les grands éditeurs français de mes confier leurs droits plutôt qu’aux compétiteurs anglo-américains. Ce qui était peut-être compréhensible  mais pas vraiment logique surtout lorsque les compétiteurs s’appellent New York Times, ou le Los Angeles Times. Cela m’a permis de comprendre comment fonctionnait la presse hexagonale et d’apprécier la place qu’ils s’accordaient    sur ce segment influent  du marché de l’information mondialisée  que constitue la distribution d’articles. Car, comme dit le vieil adage ” Dis-moi qui te distribue et je te dirai qui tu es” J’en ai tire un article  Enjeux et perspectives de la syndication en France publié naguère dans MédiasPouvoirs (premier trimestre 198, no 2).

Dans le même mouvement,  je me suis intéressé à la cybersexualité  dont j’avais pu répérer les galipettes en tant que journaliste dédié à la veille de la presse étrangère  au sein d’un newsmagazine  de la gauche dite caviar.  C’est le sujet  qu’avait accroché  non sans raison  l’éditeur d’Arléa qui me commanda un livre à ce propos.  Mais là encore, c’est un texte qui arrivait trop tôt alors que les Français découvraient à peine Internet. Les connexions dangereuses , publiés dès 1995,  restèrent sur les rayons.  

La fin d’une époque?

J’ai l’air de me plaindre ? Non, si j’écris cela c’est pour comprendre.  Avec le recul du temps je m’aperçois que ces initiatives éditoriales demeuraient encore  trop  liées au support imprimé alors qu’elles s’en démarqueient ; elles  se situaient précisément en rupture, à leur frontière et que le lectorat qui auraient pus s’en saisir ne s’y trouvait pas encore.  Une meilleure maîtrise et connaissance de l’environnement numérique m’aurait conduit à investir davantage l’espace numérique et son économie naissante. C’est ce que fait François Bon qui tout en demeurant un littéraire, explore et travaille ce nouvel environnement pour y extraire la “substantifique moëlle” pour citer un maître en la matière.  Et cela rend sa démarche d’autant plus fascinante. Elle est  à la fois visible et invisible car une technologie  qui  s’impose finit par absorber les règles et procédures des technologies précédentes (c’est la  grande  leçon de McLuhan) pour ensuite devenir invisible. D’ailleurs ce ancien professeur de littérature élisabéthaine ne disait-il pas que l’ordinateur est l’extension du cerveau ? Or c’est précisément ce qu’illustre le bouquin de Bon : soit les processus mentaux qui nous conduisent à créer -aujourd’hui comme naguère. L’invention  de l’écriture puis  de la plume d’oie  et l’imprimerie avaient permis d’approfondir la connaissance  des mécanismes  de la pensée.  Ce n’est pas rien. C’est pourquoi il convient  de lire Après le livre, sorte de chant du cygne d’une époque déjà révolue mais qui annonce par ailleurs de nouvelles Amériques à découvrir.  Voilà,  c’est tout pour aujourd’hui. Vous pardonnerez les fautes et coquilles que je n’ai pu voir. Car j’ai  pris le parti d’écrire directement  sur ce blogue. Là encore une expérience sans filet.

10 juin 2010

Borgès et l’hyperlien

Classé dans : Radioscopie — Tags :, , , — admin @ 14:59

L’Univers (que d’autres appellent la Bibliothèque) se compose d’un nombre indéfini, et peut-être infini, de galeries hexagonales, avec au centre de vastes puits d’aération bordés par des balustrades très basses. De chacun de ces hexagones on aperçoit les étages inférieurs et supérieurs, interminablement. La distribution des galeries est invariable. Vingt longues étagères, à raison de cinq par côté, couvrent tous les murs moins deux; leur hauteur, qui est celle des étages eux-mêmes, ne dépasse guère la taille d’un bibliothécaire normalement constitué. Chacun des pans libres donne sur un couloir étroit, lequel débouche sur une autre galerie, identique à la première et à toutes…

BORGES, J.L. (1941) La Bibliothèque de Babel, éditions, folio 1986

Disons-le d’emblée Borgès n’invente pas formellement l’hyperlien[1]. L’honneur revient à Ted Nelson qui l’élabore à partir d’une intuition forte de Vannevar Bush, conseiller scientifique du président américain Roosevelt et instigateur du projet Memex (Memory Extander), première tentative de mécanisation du lien. C’est en voulant réaliser ce projet sur ordinateur que Ted Nelson formalise en 1965 un mode « d’écriture non séquentielle » qu’il désigne sous le terme « hypertexte ». Aujourd’hui Ted Nelson poursuit aujourd’hui l’élaboration du système Xanadu, un projet de bibliothèque hypertextuelle universelle fondé sur les concepts de « transclusion » et de « transcopyright » permettant de relier toute la littérature du monde entier.

Mais Borgès fait mieux qu’inventer le texte en réseau, il réactualise le texte en écho, autrement plus exigeant, qui est au cœur de l’entreprise littéraire. Il peut d’autant mieux le faire qu’il est lui-même décalé par rapport à la culture occidentale et à ses compromissions : Fils, petit-fils, héritier de l’immense mémoire européenne sur ce continent neuf qu’est l’Amérique du sud, il est en mesure de la ressaisir dans le mouvement même de sa spatialisation : c’est-à-dire en tant qu’expérience singulière, autonome et totale. Il n’ignore pas au demeurant que chaque texte, chaque réseau de signes fait lien et participe de la sorte à cette combinatoire généralisée de sens dans lequel nous sommes enfermés comme dans une prison sans murs. Les mythes, les légendes, les livres sacrés l’illustrent depuis belle lurette. La loi de l’univers est incertitude, chaos et toute entreprise d’explication, tout langage s’épuise dans sa représentation infinie.

La contribution de Borgès, c’est de démontrer cette vérité de vertigineuse manière, ô combien, sans toucher à l’édifice de la raison que l’Occident a patiemment construit. La littérature retrouve ainsi son « étrange étrangeté » de chambre d’échos, d’accélérateur de particules, qui permet de connaître le réel de l’intérieur et, ce faisant, de découvrir de nouveaux territoires. Le monde que Borgès nous propose d’explorer n’est plus newtonien mais quantique, atemporel, c’est-à-dire contemporain.

« Contemporain » comme l’hyperlien et comme le titre qu’il avait fait graver sur sa carte de visite durant son premier séjour en Suisse ou il séjourna à Genève de 1914 à 1919. Qu’il soit venu y mourir près de soixante plus tard relève de ce génie de lieux propre à la Suisse qui en fait aussi l’hôte du CERN, le plus grand accélérateur de particules du monde. Qu’est qu’un accélérateur de particules si ce n’est une camera oscura qui permet d’inverser la perspective, de rendre visible, l’invisible ? Mais on y voit plus que les infiniment petits. En 1990 Tim Berners-Lee et Robert Cailliau, inventent le “World Wide Web” en créant un logiciel permettant de relier des pages stockés dans les ordinateurs. Cette invention ne fait qu’ajouter à ce hasard objectif cher aux surréalistes où la contemporanéité s’affranchit des contingences du temps. Et se mesure en intensité, en flux, et non plus chronologiquement ou par séquences.

Qu’est-ce qu’un hyperlien ?

Mais qu’est-ce qu’un hyperlien ? Déjà son suffixe grec «huper », « au dessus, au-delà » annonce la couleur : celle d’une dynamique spatiale marquée par l’indétermination. Le latin liganem[2] « ce qui sert à attacher, cordon » en revanche est plus concret. Il a désigné d’abord la laisse d’un chien, les entraves du prisonnier avant de qualifier la valeur de ce qui unit affectivement, moralement. En termes numériques, l’hyperlien est une connexion reliant des ressources accessibles par des réseaux de communications. Le composent des éléments visibles ou non comme le pointeur, l’adresse de destination et les conditions de présentation de la ressource liée. Les adeptes des logiciels de mise en page web auront reconnu le dispositif des ancres nommées qui d’un simple clic lient des endroits de la page (généralement en bleu et soulignés) à un autre endroit. Ils permettent ainsi la navigation autant à l’intérieur du texte, ou d’un même fichier HTML situé sur le même disque, que sur une autre machine sur le réseau. On passe ainsi du local au global et vice versa. En permutant ainsi les pages, l’hyperlien les réduit à un seul continuum spatio-temporel -l’espace de l’interconnexion- et dessine du coup les contours de la fameuse « Bibliothèque de Babel », chère à l’illustre Argentin. Mais cette liaison est également manifestation d’un pouvoir : ce qui est lié, est uni.

Lier

Nous sommes dans le « religere » qui a donné « religion », et confère à cette connexion le sceau du sacrée lequel n’est pas dépourvu de visées politiques. Seul un pouvoir constitué est capable de lier et donc d’unifier des espaces, des peuples naguère hétérogènes. Seul un contre-pouvoir, épaulé à une nouvelle tekhné, est en mesure de le délier.

Dans cette lutte sourde et impitoyable, la maîtrise du langage est capitale. Or son usage passe par la parole. Selon Philippe Breton la parole se déploie sur trois registres constitutifs : l’expression, l’information, la conviction. Si les deux premiers registres sont partagés avec l’animal et la machine qui l’accomplissent beaucoup mieux; seul le troisième terme - le conviction – appartient à l’homme en propre. Cette spécificité serait le résultat d’une désadaptation fondatrice qui confronte le préhominien à devoir inventer une parole qui ne soit pas seulement informative mais « en perpétuelle recherche de son adéquation avec le réel[3]».

C’est cet écart permanent, cette distance perpétuelle au monde qui se remplit de sens et qui par conséquent autonomise la parole par rapport au réel. Cette humaine condition qui permet à la parole tous les mensonges et toutes les manipulations et qui est aussi à l’origine de deux conceptions du langage opposées. La première, issue de la Rhétorique antique, infère que les mots sont autonomes par rapport aux choses et sont donc séparés du réel. La seconde, défendue par Socrate, affirme au contraire que les mots sont le reflet des choses et qu’ils ne possèdent pas de lois propres qu’il serait loisible de connaître. Pour la philosophie naissante, le mot et la chose sont deux versants du même objet.

Cette conception utilitariste finira par triompher. Car devant “l’ami de la sagesse”, drapé de légitimité morale, le “faiseur de discours”, le poète, versé dans l’art d’ordonner les images, pour séduire n’a plus sa place dans la Cité. Il est donc chassé de la « République ». Il faudra attendre le XIVe siècle et Dante Alighieri pour que cette singularité du langage soit réinscrite dans la cité dans ce qu’elle a de “barbare”, c‘est-à-dire d’étranger, au coeur des nouvelles langues vulgaires qui se déploient à la faveur des Communes et des nouveaux royaumes. Dante n’adapte pas “le parler vulgaire” mais bien l’inscrit au coeur de la lettre soit dans la matérialité de l’écrit. “L’illustre vulgaire, c’est la langue écrite. Plus exactement l’illustre vulgaire c’est ce qui de l’écrit n’est pas traduisible dans la langue du commun. Il s’agit de la captation d’un au-delà de la langue[4]” ; d’une hyper-langue. L’écrivain devient donc métaphoriquement l’hyperlien, le légat de l’immatériel par le pouvoir symbolique dont il est le détenteur.

Délier

En lecteur assidu du grand Florentin, Borgès est bien l’héritier de cette tradition multiséculaire. L’aveugle de Buenos Aires anticipe les nouveaux paradigmes du savoir induit par la commutation des techniques de distribution comme le fit l’auteur de la Divine Comédie pour la Renaissance. Il se montre fidèle à cet égard à la vocation prophétique que l’on prête au grand art[5]. Car, c’est au travers l’œuvre de fiction, radicalement séparée du réel, que s’opère le vrai passage de l’ordre ancien au nouveau. C’est l’artiste qui fait basculer les contenus et les savoirs anciens vers les formes neuves.

Le surgissement de l’hypertexte se situe donc dans ce bouleversement des perceptions dont l’histoire de l’humanité est jalonnée. Ce bouleversement reconfigure et donc déterritorialise, selon la terminologie des philosophes Deleuze et Guattari, les composantes et les usages du langage. C’est pourquoi la création d’Internet en 1974 doit être interprété comme la création d’un langage commun à l’échelon planétaire. Le Transmission Control Protocol qui deviendra plus tard le protocole TC/IP correspond à l’avènement d’une langue véhiculaire, une langue de la cité nouvelle (donc langue du droit) telle que jadis elle fut imposée en France par l’ordonnance de Villiers Côtrets en 1560.

L’hyperlien, c’est le message

Cette nouvelle langue véhiculaire transforme notre manière de voir et rendent visibles ce qui hier ne l’était pas. C’est tout le sens d’un des contes les plus énigmatiques du grand Argentin : Tlön Uqbar Orbis Tertius. Ce pays à la faune et la géographie si exactes n’existe que dans l’encyclopédie. Le médium c’est le message ! Mais ce renversement de perspective peut s’avérer brutal au point d’affecter tous le sens et plonger celui qui le subit dans la torpeur ou l’oubli. Or, explique l’auteur de la Galaxie Gutenberg, si l’effet du nouveau medium et si puissant et si intense, « c’est parce qu’on lui donne un autre médium comme contenu[6] ». Pour briser l’effet de narcose, il convient de retrouver sa mémoire. Comment ? Par la narration qui sera faite de son passé. C’est ainsi que l’on peut se ressaisir en tant que sujet agissant et souverain. Et retrouver la « diritta via ». Tel Ulysse, autre figure abondamment commentée par Borgès. Ulysse recouvre sa mémoire, par le récit de ses exploits guerriers chantés par l’aède du roi des Phéaciens.

Relier

Cette convocation du passé est capitale et introduit un troisième terme cher à Borgès : la mémoire. Mais cette mémoire n’est pas la mémoire proliférante, sérielle, monstrueuse dont est affecte Funès. Non, c’est la mémoire sélective qui permet d’aller à l’essentiel en oubliant le superflu, en bougeant constamment par les plus courts chemins : Ces chemins sont ceux de la métaphore qui est induit par la Relation. L’hyperlien est la partie visible, palpable, déchiffrable, codifiable de la Relation. Cet espace singulier qui naît entre les objets et les personnes ainsi connectés, c’est l’espace de l’intersubjectivité. Il induit à son tour un temps propre : celui de sa reproduction. Or celle-ci n’est pas réduplication sérielle mais bien engendrement du nouveau. Le lien ou l’hyperlien ne peut rendre évidement compte de ce phénomène qui est indicible comme toute création, il se contente d’en être le témoin, la trace. C’est de cette manière que l’hyperlien se distingue de la relation. Et l’œuvre de Borgès de la littérature néonaturaliste de son époque.


[1] Le développement de l’informatique durant les décennies suivantes permet à l’hypertextualisation de s’automatiser systématiquement. (Voir sossier rubrique sur l’hyperlien dans Encyclopédie de l’Agora http:// agora.qc.ca)

[2] Voir la rubrique « lien » in Le Dictionnaire historique de la langue française, Dictionnaire le Robert, Paris, 1998

[3] Philippe Breton, la parole manipulée, éditions la Découverte 2000 P ; 31

[4] Robert Richard, L’Europe ou le dieu barbare, in revue le Trait no 1, Paris, Printemps 1998, Page 61

[5] « Seul l‘artiste véritable peut affronter impunément la technologie parce qu’il est expert à noter les changements de perception sensorielle, notait Marshall McLuhan, Pour comprendre les Média, éditions HMH, Montréal, 1969 p.35

[6] Marshall McLean, Op. cit. p.34.

30 septembre 2008

Entre les murs : les habits neufs de l’idéologie française

Classé dans : Critiques — Tags :, — admin @ 15:37

Entre les murs, le film de Laurent Cantet pour lequel on embouche avec force cocorico les trompettes de la renommée , mérite-t-il les couronnes de lauriers qu’on lui tresse ? C’est la question qui me taraudait après l’avoir vu en avant-première au Trianon, la salle culte de Romainville et, à fortiori, de la Seine Saint-Denis. Certes le film a obtenu la Palme d’or au festival de Cannes. Mieux encore, il semble réconcilier la société française avec son école mais des films comme Être et avoir en avaient fait autant, alors pourquoi ce films a été distingué plus que tout autre ? Cela mérite une explication.

La nécessité

« Tout ce qui existe est le fruit du hasard et de la nécessite » disait Démocrite. La nécessité ici, c’est l’école, le collège en occurrence, pilier de l’intégration Souleymaneet le moteur de la citoyenneté. L’intérêt principal de ce film, réside dans le fait qu’on la voit fonctionner dans toute sa splendeur : des salons des profs au conseil de discipline, en passant par le bureau du directeur. Par touches successives, tout au long d’une année scolaire, se dessine l’admirable mécanique d’un système qui, malgré ses ratées et ses impasses, se dévoile devant nos yeux. Et que dévoile-t-il de si “mystérieux” (Le Monde) et de si “jubilatoire” (L’Humanité) au point d’emballer le jury du Festival de Cannes et l’ensemble de la critique ? Rien de plus, rien de moins que le principe même de sa régulation : la Loi qu’il est sensé incarner. La Loi républicaine qui s’expose dans sa vérité et sa rigueur; c’est-à-dire dans l’illustration de la justice et de la sanction qu’elle produit. Et ce dévoilement, dans un contexte de crise identitaire, agit comme un formidable aimant.

La Loi fascine car elle tranche. Comme l’épée de Salomon. D’un côte il y a ceux qui sont “entre les murs”, dans la Loi, de l’autre il y a ceux ceux qui sont hors les murs, c’est-à-dire hors-la-loi , au ban de l’école, et donc plus tard, de la société ; en « ban-lieue ». En occurrence ici le jeune Souleymane. La caméra de Laurent Cantet ne juge pas la production de cette vérité évidente comme “ La lettre volée” d’Edgar Allen Poe ; elle se contente de la restituer « objectivement » dans les menus détails de son processus. C’est là où le film exerce sa fascination : rendre visible l’ensemble de la mécanique de l’école républicaine ; ses dispositifs d’inclusion et d’exclusion et le discours délibératif qui la légitime tout entière. C’est pourquoi la délibération est omniprésente tout au long du film : dans la salle de classe, bien sûr, mais également dans la salle des professeurs, la cour, à la cafétéria, dans les couloirs …. La délibération est non seulement le fil d’Ariane mais aussi la finalité du film et… de la République. Ce n’est pas un hasard si le film se conclut par une évocation de la République de Platon par une élève, Esmeralda qui reprend ainsi une douce revanche sur son intello de professeur ! Voilà qui est exemplaire, édifiant, me direz-vous. Quelque chose est passé entre le prof et ses élèves. L’école a rempli sa mission ! Mais est-ce suffisant ?

Le hasard

Rien n’est moins sûr. Pourquoi ? Parce qu’en refusant d’aller au delà des murs (à la maison, dans la rue) ; en choisissant de restituer la réalité et rien que la réalité de l’école -comme au tribunal, on jure de dire la vérité et rien que la vérité-, Laurent Cantet finit par donner la parole, non pas aux « personnages » mais au système lui-même en renforçant ainsi son caractère coercitif. Or quels que soient les motifs qui conduisent à observer un système, il est pour le moins périlleux de faire de sa parole, devenue toute puissante parce qu’elle est observée en tant qu’expression de la raison- l’aulne même du vouloir-vivre ensemble. Cette défense et illustration de l’intérêt général signale les limites éthiques et esthétiques de ce type de démarche cinématographique, hélas promise à un brillant avenir. Sous couvert de bienveillante neutralité, ce cinéma post-réaliste est d’une redoutable efficacité idéologique. Pourquoi ? Parce qu’il montre une seule alternative : la soumission à la loi ou le rejet du sujet rebelle. L’élève déviant, réfractaire devra passer obligatoirement par une nécessaire autocritique qui lui permettra de revenir “entre les murs” et de rentrer dans le rang. Le système a toujours raison. C’est là toute l’ambiguïté de ce genre de cinéma qui ne se pose jamais la question de la contribution de la diversité de ces élèves à la collectivité en dehors du cadre qui le détermine. C’est aussi par ce biais que l’essentiel du discours sur la diversité culturelle est instrumentalisé.  Les politiques publiques ne visent souvent qu’adapter le sujet aux normes de la société sans jamais s’interroger sur leur valeur et leur bien fondé. Or ces normes qui ne sont pas seulement le produit de la délibération, tant s’en faut, ne sont jamais remises en cause.

La nouvelle idéologie

D’aucuns diraient que ce parti pris est une manière subtile, moderne, post-idéologique justement de les dénoncer. J’en doute fort. Pour se faire, il aurait fallu que le film ose mettre en scène une parole qui s’oppose frontalement, des “personnages” qui revendiquent pleinement leur différence. Bref que le cinéaste accepte de faire véritablement du cinéma, c’est-à-dire de “la vraie fiction”, avec de “véritables personnages” dotés d’un parcours et d’un imaginaire. Que sait-on vraiment d’Esmeralda, Khoumba, Louise, et les autres ? Que sait-on même de François, le professeur ? Rien ou presque. D’ailleurs, ils sont hors-sujet. Le vrai sujet, c’est l’école et le discours qu’elle prodigue. Face à ce discours, tout le monde s’écrase. Tout le monde, y compris le vertueux professeur de français qui, devant l’évidence, rembarre aussi sec ses arguments.

La seule qui ose tenir tête à l’inéluctable, d’opposer une Parole différente -et avec quelle dignité-, c’est la mère de Souleymane. Que dit-elle dans sa langue au conseil de discipline gêné ? Elle dit l’autre facette de son fils : celle que justement les professeurs -et le cinéaste surtout- ne veulent pas entendre. Est-ce un hasard si cette parole est inaudible au sens propre et figuré ? Elle pourrait même être partiale. Forcément, puisque c’est la parole d’une mère qui défend son fils ! Et puis on s’en fout. Car là n’est pas l’essentiel. L’essentiel, c’est que cela fonctionne.

Comprenons-nous bien. Je ne suis pas en train de m’en prendre à la mission de l’école qui est ici pleinement dans son rôle. Ce que je dénonce par contre, c’est que Laurent Cantet ne soit pas dans le sien ! Et ceci fait toute la différence. En choisissant de rendre compte de la seule réalité des institutions ou des organisations, sans la juger, Cantet et ses futurs épigones, tendant à légitimer le le rejet et la marginalisation de ceux qui, par choix ou par fatalité, n’acceptent pas les règles du jeu telles qu’elles existent. Hors les murs, point de salut.

Dans sa République idéale, Platon en avait chassé le poète parce qu’il pouvait détourner les jeunes et surtout émouvoir les citoyens en utilisant le langage à d’autres fins que celles fixées par le prince-philosophe. La raison ne doit pas seule régir le réel. Il faut aussi de l’improbable, de l’imagination.

20 septembre 2008

Roman de bouche

Classé dans : Critiques — admin @ 23:23

« C’est l’alarme rouge. Gregorio m’a présenté Axelle, rousse alléchante au corps enserré dans une robe de velours noir dont le décolleté carré montrait la naissante rotondité des seins. »

Ainsi commence, « la vita assoluta », la vie absolue, le troisième roman de Giancarlo Calciolari, érudit de la psychanalyse, à la fois peintre, sculpteur, journaliste (et collaborateur de Combats), éditeur et… chef de cuisine. Dans le roman de formation, le directeur de la revue « Transfinito », a sans doute trouvé le genre privilégié pour satisfaire son insatiable appétit. Car ce n’est pas le surgissement d’Axelle, son corps sublime, qui met en branle la narration, « condition nécessaire mais non suffisante », prévient Saverio, 40 ans, maître-pâtissier et narrateur de l’histoire, mais bien le fait que cette créature de rêve qui enseigne dans un lycée et poursuit un doctorat sur les origines de la langue française, soit une intellectuelle.

Les femmes d’esprit surtout si elles sont belles, attirent irrésistiblement les hommes et incendient leurs fantasmes. Saverio ne fera pas exception. S’il se défile la première fois, c’est pour mieux succomber à ce « plaisir anticipé » auquel le convie la belle Axelle. Mais le narrateur se doute bien de la dimension proprement imaginaire de cette aventure qui va d’abord le confronter à lui-même. Comment ? En l’arrachant aux cercles concentriques forgés de « ses propres mains » et notamment « du corps de la mère » nourricière dont il avoue ne s’être jamais dépris. Tel est bien l’enjeu. Pas étonnant que cet ex-junkie, issu d’une famille de nouveaux riches italiens, expatrié à Paris, soit devenu pâtissier !

Car le métier de bouche dont il vit n’est pas très éloigné des plaisirs de l’oralité du langage dont la rousse parisienne est l’allégorie, le chiffre. Succombera-t-il à cette fête très parisienne des sens où sacré et profane, haut et bas, sexe et esprit, se croisent pour mieux combler le manque, la faim incompressible ? Faut-il se surprendre si l’on mange souvent dans ce roman, surtout après l’orgasme ? Certains lecteurs y verront un clin d’œil au film « la Grande Bouffe » mais c’est plutôt du côté du Divin marquis qu’il conviendrait de pencher. Erotisme et philosophie alternent. Le mérite de l’auteur, c’est d’avoir réinscrit la radicalité du message sadien au cœur de notre époque désenchantée.

Et qui mieux qu’un ex-junkie pouvait incarner cette quête absolue de notre modernité. « Je veux dire à Axelle que j’ai arrêté de me droguer parce que les coordonnées culturelles de mon geste avaient changées. Je vieillissais dans un monde peuplé d’éternels enfants. Je demeurais un des rares drogués attaché à la recherche de l’illumination et non de la fête artificielle qui coulaient dans ma veines ». Or c’est bien la quête de l’illumination, le Satori que traverse le roman, polarise les deux personnages dans leur recherche anxieuse du plaisir de la vérité ou de la vérité du plaisir. Ce qui donne à ce roman, pourtant écrit en italien, une facture très française, un brin libertine avec ces personnages inquiets, ces interrogations, ces atmosphères claires obscures, « existentialistes ». Surgit ainsi par touches légères un Paris méconnu dont le cœur vibrant, ce XVe arrondissement de glorieuse mémoire, est peuplé d’émigrés italiens, cuisiniers ou artistes tels Gregorio le galeriste, Achille le peintre délirant, Massimo, le restaurateur enfin Bruno, alter ego et associé du narrateur. Autant d’avatars de cette quête passionnante.

Le huis clos des deux amants devient l’épicentre d’un lent et méthodique dérèglement de tous les sens où les protagonistes s’adonnent au plaisir pour mieux parvenir à la vérité, leur vérité. Calciolari travaillera donc avec un très beau talent de narrateur à épuiser les multiples et proliférants masques de la réalité. Pour ce faire, il utilise un contre-feux de choix : le rêve. C’est précisément avec ce matériau dont Shakespeare disait qu’il était la matière même de la fiction qu’il s’emploiera à détricoter le réel en le restituant au désir. L’auteur n’a pas son pareil pour composer cette atmosphère de sensualité , d’osmose où, par delà le sexe , tout peut se dire ou presque et précisément ce qui manque. Sans l’air d’y toucher, Calciolari nous aura ainsi donné un sensible roman d’apprentissage avec, de surcroît, un personnage étonnant, unique sans doute dans les annales de la littérature contemporaine : l’écrivain cuisinier.

Avec ce troisième roman, Giancarlo Calciolari s’affirme comme une des voix singulières de la scène littéraire transalpine. Encore faut-il que l’Italie berlusconanisée s’en aperçoive.

p.s. Vous pouvez vous procurer copie de ce roman sur le site transfinito.eu

Giancarlo Calciolari

La journée européenne des langues ou la Pluralité des mondes

Classé dans : Actualité — admin @ 23:16

Le 26 septembre prochain ce sera la journée  européenne des langues. Plusieurs manifestations sont prévues à cette fin. Nous n’avons pas attendu cette journée particulière pour célébrer la singularité des langues et des cultures auquel correspond le pluralisme politique. Il est opportun de rappeler ce combat-là. Je republie pour l’occasion l’article intitulé “Résistance, diversité, liberté” qui parût à la suite de la rencontre culturelle consacrée aux “Poèmes et chants des résistances européennes” le 25 août 2007 par l’Observatoire de la diversité culturelle.

C’est en se révoltant contre la collaboration, qu’une poignée d’hommes et de femmes est parvenue à remettre la liberté à la place qui est la sienne : au centre de la vie publique. L’Europe, notre Europe d’aujourd’hui dont on dit qu’elle est en panne, en est directement issue. Sans la conviction et le sacrifice des ces milliers de résistants qui, de l’Atlantique à l’Oural, ont dit non à la fascination de l’unique, de l’homogène, du pareil, l’Europe serait encore piégée par ces vieux démons et ces velléités impériales. La liberté retrouvée, dépouillée non sans mal des tentations totalitaires, a permis de refonder un projet européen inédit dans l’histoire de l’humanité. Le moteur en a été la refondation de la vie démocratique dont la liberté a été le garant et le pluralisme politique, l’expression.

Aujourd’hui alors que la démocratie continue malgré tout à progresser dans le monde, que les moyens pour l’exprimer n’ont jamais été aussi variés et accessibles, force est de constater que sa pratique effective ne cesse de se réduire comme une peau de chagrin. Ce n’est pas un régime autoritaire qui la menace, encore moins les fondamentalismes comme on se plaît à le dire, mais bien cette anémie, cette dévitalisation propres aux organismes qui ont perdu leur substance, leur raison d’être. La liberté qui a fondé la vie démocratique, objet depuis longtemps de toutes les manipulations, a cessé d’être la valeur de l’homme pour devenir uniquement celle du marché. Et le pluralisme politique, au lieu d’exprimer la diversité des opinions, donne à voir l’atomisation de l’espace politique, la tour de Babel des ambitions politiques personnelles. Le masque tombe. C’est désormais à visage découvert, sans précautions oratoires autre que celle de leur propre force- la raison du plus fort- que s’affrontent entre elles les fratries pour le pouvoir.

ENTROPIE

Cette entropie de la démocratie tient à plusieurs causes. Mais la principale réside dans l’épuisement de sa mission dans le registre qui lui a été jusqu’ici prioritairement assigné : faire fonctionner de grands ensembles nationaux homogènes et autant que faire se peut monolinguistiques. L’état-nation, on le sait, s’est imposé en Europe -surtout en France- en extirpant les différences, les particularismes, trop rattachés à l’Ancien régime et dont la recomposition aurait mis en cause son autorité. Aujourd’hui l’état-nation est mis en crise à son tour, d’une part par une économie dérégulée qui a rompu ses attaches nationales pour conquérir le monde et de l’autre par de grands ensembles supranationaux qui cherchent encore leurs légitimités politiques. Et c’est justement à ce moment que la diversité revient, comme un retour du refoulé, par la bande c’est à dire par la culture.

L’enjeu n’est plus désormais de façonner un nouvel individualisme qui s’élèverait au-dessus des particularismes, vieille chimère occidentale, par la seule puissance de la raison souveraine mais bien retrouver le sens et l’émotion d’une identité plurielle qui n’a jamais cessé d’être celle de l’homme. Rude tâche de nos jours alors que les modalités politiques de cette reconnaissance télescopent les atavismes anciens, exacerbés par l’économie mondialisée et sa technologie de niche.

Le débat

Pour sortir de cet antagonisme primaire où les forces du mal s’opposent aux forces du bien, l’ange de la démocratie au Satan obscurantiste, il est opportun de réintroduire le débat sur la culture. « Toute discussion sur la culture, rappelle Hannah Arendt, doit de quelque manière prendre comme point d’appui le phénomène de l’art ». Pourquoi ? Parce que l’art confronte celui qui le regarde à la mémoire, sa propre mémoire individuelle autant que collective appelé tradition. Il y a deux manières d’envisager cette dernière . S’y conformer scrupuleusement comme l’a fait l’humanité des siècles durant. Ou rompre avec elle en lui tournant le dos. C’est ce qu’a commencé à faire l’Occident à partir du XVIe siècle. Cette rupture a imposé à l’Europe et au reste du monde la modernité et du coup, l’homme s’est libéré des servitudes anciennes et des croyances ancestrales pour atteindre des territoires nouveaux . Or après l’ivresse de la nouveauté, voilà que ceux-ci à leur tour sont devenus des dogmes inamovibles.

L’art peut introduire du jeu, de la discussion au sein de ces représentations collectives anciennes et nouvelles car les critères pour apprécier ce qu’on appelle « le beau » sont relatifs. En effet rien de plus subjectif que les qualités de « beauté » qui varient selon les époques. Pour être véritablement en mesure de se faire une opinion sur un objet qualifié d’artistique, il est nécessaire de s’oublier, de se mettre à distance de sa condition et des soucis quotidiens. C’est de cette imprégnation, que surgiront les images, les impressions à partir desquelles s’élaborera un jugement construit et argumenté. Cette attitude de réceptivité totale, d’abstraction est l’expression même de la liberté. Or on ne peut véritablement en jouir, rappelle Kant que si les besoins vitaux sont comblés.

Le problème, c’est qu’aujourd’hui même dans nos sociétés de surabondance, nous agissons encore comme si la disette menaçait. La préoccupation de nos contemporains reste pour l’essentiel réduite à soi-même et aux moyens d’acquérir plus d’objets à consommer. L’idéologie utilitariste triomphe de plus belle illustrant ce tropisme bien humain qui consiste à généraliser en toutes choses, les règles et procédures qui ont réussi dans un domaine particulier. Or la politique comme l’art et la culture qui se partagent l’espace public, requièrent au premier chef « des jugements et des décisions » dixit encore Arendt. Car, dans un cas comme dans l’autre ; il ne s’agit pas d’exprimer un savoir et une vérité mais de permettre à tout un chacun de formuler des opinions argumentées pour déterminer le meilleur choix tant sur l’action à entreprendre pour le bien commun que sur les objets ou les œuvres dignes d’être exposées, publiées. Telle est précisément la fonction du politique : redevenir ce lieu de délibération des véritables enjeux de société pour l’ensemble des citoyens et non pour quelques spécialistes.

La liberté

Afin de permettre l’expression de cette diversité d’arguments et de connaissances, il importe de réinscrire la liberté au centre de la vie culturelle comme l’avaient fait les résistants, naguère, pour la vie politique. Pour ce faire, la liberté doit redevenir une valeur, une prise de risque et non plus un dogme comme c’est trop souvent le cas aujourd’hui et dont seule une élite, terrorisée par la perte de ses privilèges, aurait l’usufruit de l’interprétation. Et pour cause, puisqu’elle maîtrise les codes et la rhétorique politique.

La culture peut être le commun dénominateur qui permet à tout un chacun de retrouver le sens de l’action et de l’engagement. Mais encore faut-il qu’elle échappe aux velléités identitaires auquel on veut la réduire. La liberté plus que jamais demeure essentielle à cet égard. Elle rend possible la capacité d’observer, de critiquer, de débattre, de créer, d’imaginer et donc de risquer une parole autre.

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