Le blog de Fulvio Caccia

6 novembre 2017

L’affaire Weinstein la fin du cycle de l’amour courtois et le retour au droit naturel.

Classé dans : Non classé — Tags :, , — admin @ 12:13

Que nous révèle l’affaire Weinstein que nous ne sachions déjà ? Que les mâles dominants, en situation, de pouvoir, s’accaparent des femmes et humilient leurs fils et les hommes en position inférieure ?  Que les rapports sociaux ont été et demeurent d’abord des rapports de domination du fort à l’égard du faible ? Tout cela, chacun le sait depuis belle lurette. Naguère Freud l’avait même théorisé par le mythe  du meurtre du père en chef de la horde sauvage. Ce sont les fils conjurés qui renversent le despote et qui ensuite, pris de remords coupables, en font un dieu.
Il  aura fallu à l’humanité un long détour pour civiliser ces rapports brutaux en développant notamment la conscience de la différence à travers la subjectivité et l’invention de l’altérité. Or la première des différences est bien celle entre homme et femmes.
Une étape important a été franchie au Moyen-âge lorsque les femmes de la Cour  ont imposé à leurs compagnons mal équarris, une code de déontologie pour les approcher. Ce fût l’amour courtois que chantèrent troubadours et trouvères. En Occident, il a servi de modèle  aux comportements entre sexes. Le « finamor » devenait une valeur reconnue dans l’espace public alors (constitué par la Cour).  Cette  civilité  nouvelle  (qui reste toujours en devenir) entre homme et femmes devait déborder le cadre interpersonnel et donner naissance à nos cultures  modernes. Car  les poètes du moyen age ont été aussi ceux qui ont accompagné l’avènement des futures langues et cultures nationales ainsi que  les droits qui devraient  leur être consenties. C’est ainsi que l’amour  courtois et ses artisans a servi de clé de voûte  aux droits fondamentaux qui constituent notre modernité. Et non l’inverse.

Or l’hyperindividualisme  qu’attise l’ultraliberalisme a pour objectif avoué, on le sait aussi, de détruire  ces droits fondamentaux pour revenir au droit naturel . C’est à dire au droit du plus fort.  On sait comment Rousseau et les philosophes des Lumières  ont lutté contre les tenants du droit naturel pour le déconstruire et  imposer un droit positif dont le contrat social en constitue la base. Et c’est bien ce contrat social qui est menacé aujourd’hui.

En ce sens l’affaire Weinstein est un marqueur politique. il nous signale deux faits qui sont liés; l’état pitoyable de la sociabilité entre sexes lequel reconduit l’état pitoyable de nos rapports sociaux, l’un renvoyant à l’autre. Le défi qui nous devons relever consiste donc à reconstruire cette sociabilité en réinventant ou en redécouvrant  cet amour courtois, base  contrat social d’un nouvel état : l’état-culture. A bon entendeur, salut !

A bon entendeur: la crise ctalane et nous

Classé dans : Actualité, Radioscopie — Tags :, , — admin @ 12:11

Je suis de ceux qui croient que la question catalane est une occasion pour l’Europe. Pourquoi ? Parce qu’elle rouvre un espace d’intermédiation entre deux tendances rédhibitoires de la politique et à fortiori de la condition humaine. Cet espace que pourrait être l’Europe -si elle s’émancipe de la tutelle des états nations - permettrait de dépasser les vieux clivages entre centre et périphérie, pouvoir central et régional que nous héritons des monarchies de jadis. L’unité dans la diversité, on le sait, demeure un défi pour toute organisation humaine et à fortiori politique. On s’en rend compte à la réaction frileuse de l’opinion publique en Europe qui lit les événements de Catalogne à travers les seules lunettes nationales et qui plus est, étatiques. Hors de l’état, point de salut ! Dans cette optique, la volonté d’émancipation est toujours analysée comme la confrontation d’une région ou d’une nation contre le nationalisme ou la région dominantes, un manque de solidarité avec les régions du pays les moins dotées. C’est faire bien peu de cas de l’histoire. Cette position privilégiée est le fruit d’une longue histoire : une bonne partie de l’histoire de l’Europe peut se comprendre à travers cette lente lutte qui a conduit une région à fédérer autour de son prince et de sa langue les autres comtés aux duchés qui deviendront plus tard les entités géographiques constitutives du futur état. Cette unité ne s’est pas faite sans violence, tant s’en faut. Dans le cas de la Catalogne, il y a eu la guerre d’Espagne qui reste un passé qui ne passe pas. Souvenons nous que les premières grandes vagues de migrants de ce moment furent celles des milliers de républicains catalans traversant les Pyrénées. L’Europe s’est construite pour éviter que ces guerres se reproduisent sur son territoire. Aujourd’hui l’Europe se doit de surmonter ces divisions politiciennes où l’économie sert de repoussoir pour permettre à la diversité des sociétés civiles qui la composent d’avoir pleinement voix au chapitre. L’état-nation a épuisé sa mission de modernité qui s’est constituée à partir du contrat social : l’état-culture se doit de prendre le relais pour permettre une nouvelle unité politique à l’Europe ainsi qu’un nouvel d’ancrage territorial. Le nouvel espace numérique nous y invite. La crise catalane comme le décrochage de l’Angleterre l’an dernier ne doivent pas interprétés comme un repli identitaire, une fermeture sur la nation mais comme un impérieuse demande de refonder les nouvelles formes d’ancrages territorial qui permettraient de décliner et de faire travailler ensemble toutes nos appartenances : locales, régionales, nationales , européennes . Or cette forme ne peut être que l’état-culture. La crise catalane met en lumière cet aspect. Les européens saurant-ils s’en saisir ? A bon entendeur ….p { margin-bottom: 0.25cm; direction: ltr; color: rgb(0, 0, 0); line-height: 120%; }p.western { font-family: “Times New Roman”,serif; font-size: 9pt; }p.cjk { font-family: “Times New Roman”,serif; font-size: 9pt; }p.ctl { font-family: “Times New Roman”,serif; font-size: 12pt; }

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2 mars 2016

ROMAN-FEUILLETON : RAIN BIRD : the end

Classé dans : Actualité — Tags :, — admin @ 22:18


Je vous rappelle la proposition formulée au début de cette année. Depuis le 4 janvier, je publie chaque jour (lorsque je n’oublie pas) les les trente-trois chapitres de ce roman inédit sur mon site www.fulvio-caccia.com. ici vous ne lirez qu’un extrait . Si vous voulez lire la suite vous n’aurez qu’à cliquer sur le lien du blogue. A bon entendeur, salut !

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31e jour

25.

Les longues jambes délicatement galbées de la conseillère d’Etat venaient de quitter la limousine lorsque le commissaire surgit devant elle.

Myriam Yacine, impeccable dans son tailleur Saint-Laurent, sembla agacée en le voyant.

  • Pourquoi ne m’avez-vous pas appelée?

  • Difficile. Vous ne répondez jamais à mes appels.

Il fit une pause.

  • C’est très important.

La jeune femme regarda sa montre puis la façade de l’hôtel particulier où était logé son bureau.

  • J’ai dix minutes.

La lumière du matin avait quelque chose de diaphane, de cristallin, qui donnait à chaque objet un contour transparent, nouveau. Ils marchèrent en silence. Le commissaire, comme un ours mal léché, la toisait.

  • Alors, que voulez-vous me dire ?

  • Pourquoi avez-vous mis Fox dans le coup ?

  • Ça me regarde, dit-elle sèchement.

  • Ça me regarde aussi, figurez-vous ! C’est moi qui mène l’enquête ! Il va tout faire foirer.

  • Je ne lui demande pas de faire une enquête mais de savoir pourquoi mon frère est mort.

  • Vous espérez quoi ? Vous racheter ?

Myriam le foudroya du regard.

  • Parlez pour vous-même.

Marleau accusa le coup.

  • On n’achète pas le temps perdu, poursuivit-il d’une voix lasse. On croit connaître nos proches mais en fait on ne sait rien d’eux, ou si peu.

  • Moi, je saurai.

Marleau la regarda, un sourire narquois aux lèvres.

  • Vous croyez ?

Il alluma une cigarette.

  • On pense découvrir un autre aspect de ceux qu’on aime ou du moins, poursuit-il, qu’on croit aimer, mais on s’aperçoit finalement que c’est l’image de nous-même que nous recherchons à travers eux.

Myriam s’était arrêtée de marcher. À côté, un kiosque à journaux ouvrait sa devanture.

  • Que voulez-vous dire ?

  • Vous le savez.

Myriam fronça les sourcils.

  • Et cette image n’est pas bien reluisante ; c’est celle de notre propre désarroi, de nos échecs.

Il la fixa droit dans les yeux.

  • Vous avez du pouvoir et de l’argent, vous avez réussi à force de volonté ; vous croyez ainsi pouvoir vous acheter une bonne conscience. Mais c’est une illusion. Votre frère est un prétexte.

Myriam fixait le sol, prostrée comme si une douleur intense l’avait saisie.

  • Allez-vous-en ! Allez-vous-en !

26.

J’ai retrouvé Corine à la fin de l’après-midi dans un restaurant près de Beaubourg après mon rendez-vous chez l’avocat. Car elle avait tenu absolument à revoir le musée national d’Art contemporain. Elle était en train de feuilleter le catalogue de l’exposition permanente et semblait énervée. Qu’est-ce qui la mettait dans cet état ? Les mots lui vinrent difficilement pour exprimer les émotions mêlées qu’avait fait naître sa visite. Elle dit d’abord son émerveillement pour l’art antérieur aux années 70 puis, dès qu’on se rapprochait de notre époque : un progressif désanchentement. C’est comme si, à partir des années 80, l’art moderne avait épuisé ses ressources et en était réduit à mettre en scène son désœuvrement, bref son déclin.

Le point de bascule, selon elle, se trouvait entre la fin des années 70 et le début des années 80. Quelque chose s’était passé, où ce qu’on appelle la « modernité » avait commencé à régresser pour devenir conservatisme, caricature… Elle sourit, s’arrêta.

    • C’est un point de vue personnel. Je ne suis pas un expert!

Je constatais que son sens critique était encore plus affûté. J’en ai rajouté une couche en dénonçant le paradoxe de notre temps où jamais les moyens d’expression n’avaient été aussi nombreux et les lieux d’autorité aussi rares. Notre indignation commune à l’égard des dérives de l’art nous rapprochait.

    • Justement, ai-je rebondi, il y a foison “d’ex-pères” - je devrais dire « ex-mères » en ce qui te concerne - qui accaparent la parole publique sous prétexte d’avoir une spécialité. Ils sont pour la plupart incapables de penser en dehors de leur prétendu domaine de compétences, incapables de penser les relations. Or c’est cette intelligence des relations qui fonde l’autorité, si dramatiquement absente aujourd’hui.

Ma sortie faite, j’ai piqué une olive avec un cure-dent dans le plat déposé sur la table en la regardant de biais. Elle souriait ironiquement.

    • Tu ne manques pas d’air, toi qui as été incapable de penser les relations avec tes propres femmes.

Je suis resté bouche bée.

    • Tu ne m’as jamais expliqué, finit-elle par dire, les raisons de ton départ, ni pourquoi tu as changé de nom.

Le ton de sa voix n’était pas agressif mais résolu. Un ange passa et le passé reflua comme une lame sur ma mémoire. Je m’en voulais. J’avais été bête et prétentieux. Comment avais-je pu faire l’impasse sur les circonstances de notre propre séparation?

    • Je n’étais pas prêt, ai-je bégayé. Ce que je vivais avec toi était trop intense…

J’ai baissé les yeux. J’étais piégé.

    • En changeant de nom, je voulais tourner la page.

    • Je te faisais peur…

Elle me fixait plus curieuse que méfiante. J’ai acquiescé de la tête. Comment lui avouer qu’elle était mon double, mon alter ego ? Et puis… il y avait Marie. J’ai décidé de tout lui dire, si ridicule que cela puisse paraître.

    • Quand ce jour-là, tu m’as appelé sans discontinuer toute la journée, j’étais parti chez un ami à la campagne. J’avais besoin de faire le point. J’étais en train de quitter Marie mais ne savais pas comment. Et toi qui étais là. Je me sentais coincé. A tort ou à raison.

En lui parlant, je me suis rendu compte que je ne la regardais pas. Je fixais un point au loin au-dessus de sa tête.

    • En fait, lui ai-je dit, cela ne concerne que moi. C’était une sorte de combat intérieur que je menais et mène encore contre moi-même pour me sentir plus libre, en mesure de mieux gouverner ma vie.

    • Qu’est-ce que tu veux dire ?

J’ai bu une gorgée de vin. Pourquoi diable ne comprenait-elle pas ? Elle était comme Judith, elle aussi. Ne se rendait-elle pas compte que j’étais perdu, que j’avais toujours été ainsi, incapable de prendre des décisions, de mener une “carrière”, avoir une stratégie. Je me sentais effondré de l’intérieur, réduit à mon seul penchant hédoniste et contemplatif. Dans ses yeux, je voyais le gouffre qui était en moi. Mais pourquoi étais-je en train de lui dire tout ça ? Qu’est-ce que j’attendais de ce grand déballage? Tout cela était ridicule.

    • Si je te suis bien, tu me vois comme une éternelle source de plaisir et de jouvence. C’est ça ?

    • Tu es mon fantasme !

Nous avons ri à grands éclats. L’atmosphère se relâcha.

- Et moi, qu’ai-je été pour toi ? ai-je demandé.

Corine réfléchit.

  • Je ne te le dirai pas, reprit-elle sur un ton plus modéré.

J’ai insisté.

  • Une occasion ratée. Une illusion.

  • Il me fallait partir. En restant, je serais devenu fou.

  • Qu’en sais-tu ?

  • Fuir a été pour moi la solution qui s’imposait alors. Et le projet qui ne décollait pas.

  • Il aurait fallu que tu t’engages pour ce faire. Tu étais le mieux préparé d’entre nous.

  • Appelle cela désertion, lâcheté, cela m’est égal. C’est peut-être une erreur. Mais je n’avais pas le choix.

  • Oui ! rétorqua-t-elle. tu aurais pu très bien te réaliser chez nous. Que diable ! Il n’y avait pas de guerre ou de catastrophes.

  • Mes motivations étaient égoïstes et j’envie ces exilés qui partent pour des raisons politiques et y puisent ensuite leur inspiration et leur engagement. Je n’ai pas eu leur courage.

  • Quand tu es parti, on a tous éprouvé un sentiment de trahison.

Je l’ai regardée, surpris.

- C’est m’attribuer un pouvoir que je n’ai pas !

Corine hocha la tête.

  • Tu méconnais ton pouvoir.

  • Heureusement, sinon je serais devenu carrément imbuvable. J’aurais pu difficilement passer à travers les portes ! Plus sérieusment, je suis parti parce qu’il le fallait. Je suis un grand émotif. Un rien m’enthousiasme ; un rien m’abat.

  • Là tu as été servi, on dirait !

Fox cligna de l’oeil.

  • Servi ?

  • Pas encore. Garçon !

32e jour

27.

Il est troublant de faire enfin l’amour à tant d’années de distance avec une femme que l’on n’a jamais cessé de désirer. Cela m’avait semblé si improbable que je n’étais pas certain, ce soir-là, de l’avoir raccompagnée à son hôtel. J’avais bu plus que de raison et les effets du Septième Ciel étaient revenus, atténués certes, mais avec la sensation nouvelle d’être habité par un intrus qui guettait mes moindres faits et gestes. Je me suis souvenu de l’ascenseur, de la chambre aux tentures rouges et puis cette délicieuse sensation d’abandon que l’on ressent lorsqu’on retrouve son foyer après un long voyage.

Le corps de Corine avait conservé la candeur de notre première rencontre. La toison de son sexe était moelleuse et blonde, et la peau de son ventre d’une ravissante douceur. J’avais posé ma tête dessus et une sensation de bien-être m’avait envahi ; une sarabande d’images m’emportait dans une ronde où s’entremêlaient souvenirs anciens et impressions inédites.

Elle me réveilla très tôt le lendemain matin. Ses affaires étaient prêtes. Son taxi l’attendait déjà. Elle proposa de me déposer à la Porte, puisque c’était sur le chemin de l’aéroport.

Durant le parcours, nous sommes restés silencieux. Une fatigue extrême m’avait gagné comme une marée d’équinoxe. J’étais dans un état de somnolence dont je ne parvenais pas à m’extraire. Lui avais-je demandé de la revoir ? Oui, bien sûr. Mais elle se contentait d’esquiver ses réponses d’un drôle de sourire. Le taxi s’arrêta. Je suis sorti et l’on s’est embrassés furtivement. Puis la voiture s’est engouffrée sur la bretelle du périphérique.

Une lueur dans le ciel ; l’aube se levait. Plus bas, le périph faisait entendre son ronronnement de basse continue. J’ai marché jusqu’à chez moi comme un automate puis me suis recouché tout habillé pour essayer de reprendre le fil du rêve interrompu, et ce rêve était peuplé de sensations nouvelles.

D’abord il y eut cette image composée d’aplats jaune vif et verts. De loin, on aurait dit un tableau de Gauguin, de ceux de sa période Pont-Aven. Mais en se rapprochant, Nathanaël s’était aperçu que c’était une photo prise du ciel qui représentait des jardins maraîchers en damiers - doù le vert très intense - entourés de champs de blé fraîchement coupés. C’est mon père qui la tenait à bout de bras. Il m’expliquait qu’étant adossés à la frontière, l’autoroute y passerait ; il y avait une belle opération financière à réaliser. Il en parlait avec une excitation non déguisée. Au début, j’ai pensé qu’il parlait de son village natal. Mais je me suis rendu compte que c’était là où se trouvait le village de son meilleur ami. C’est alors que je vis Myriam Yacine ; elle m’appelait ; un homme plus âgé l’accompagnait. Il était assis et lisait la section nécrologique d’un quotidien. Puis il rabattit les pages et éclata de rire. C’était Jim. Surgit une jeune femme qui ressemblait à Corine ; elle était plus grande et ses cheveux étaient bruns ; l’inconnue au sourire coquin me fit signe de la suivre. Elle pénétra dans un dédale de grottes et s’arrêta enfin dans l’une d’elles, spacieuse, accueillante, éclairée à la chandelle ; elle m’embrassa puis me fit basculer dans le lit. Elle me déshabilla et nous fîmes l’amour. Myriam nous avait rejoints mais un homme jeune l’apostropha : ” Tu n’aurais pas dû l’amener jusqu’ici”. Je le reconnus : c’était Driss. Le mépris se lisait sur son visage avant de sortir. Je me suis élancé à sa poursuite. Je le vis se saisir d’un oiseau qui sautillait sur les aiguilles de pin. Son plumage argenté brillait dans la clarté. Une étrange mélopée sortant de son gosier imitait la voix humaine et les notes composaient une ritournelle suave et nostalgique.

À son chant, Driss se recroquevilla comme une feuille morte pour s’endormir. Alors des syllabes, des consonnes apparurent dans le refrain comme une comptine d’enfant ; deux mots brefs se détachèrent dans une langue étrangère, revenaient, lancinants, martelés comme des coups de gong, de plus en plus rapprochés et de plus en plus puissants. Je me suis réveillé en sursaut. On sonnait à la porte. J’ai sauté du lit et déboulé l’escalier. Les cloches de la sonnerie se rapprochaient. C’était Fernand.

  • Ah, dites donc. Ce n’est pas trop tôt ! dit-il en me voyant.

Il rentra d’autorité ses six boîtes à outils en me toisant d’un air méfiant.

  • Vous avez le cul dans la figure, ce matin, on dirait. Vous avez fait la java ou quoi?

Je me suis passé la main sur le visage encore ensommeillé.

  • Que vous reste-t-il à terminer ? coupais-je court.

Fernand se mit les mains sur les hanches.

  • Je parie que vous n’êtes même pas allé voir ce que j’ai fait hier ?

Il hocha la tête.

  • Eh bien, je vais reboucher la porte du souterrain que vous avez au fond de la cave !

Voyant ma perplexité, Fernand prit un air moqueur.

  • Vous ne saviez pas que vous avez un souterrain sous votre cave !

  • Quel souterrain ?

  • Venez.

Nous descendimes un palier. Maintenant, c’était un chantier où pendaient des câbles, encombré de tuyaux de plastique, violemment éclairé par des néons fraîchement installés.

  • Là, indiqua le menuisier de l’index.

Nous contournâmes des montagnes de cartons en équilibre instable pour nous rendre à l’autre bout de la cave dans un recoin caché du reste que, effectivement, je n’avais pas exploré à cause du manque de lumière mais peut-être aussi des rats. Fernand poussa une vieille porte basse et vermoulue qui fermait mal ; elle débouchait sur une sorte de tunnel qui s’enfonçait dans la terre.

  • Dieu sait où cela conduit, se demanda Fernand en promenant le rayon de la torche électrique dans la noirceur du trou.

  • En enfer…

  • ou au paradis ! répondit dit tac au tac Fernand.

Il fit une pause et reprit.

  • C’est sans doute un tunnel relié aux anciennes carrières de plâtre. Le sol ici en est truffé.

Je vais le reboucher. Il faut toujours refermer les trous. Nul ne sait ce qui peut en sortir.

Puis il se ravisa, et poursuivit sur un autre ton.

  • Pourriez-vous me rendre un service ? Je n’ai plus de vis à plâtre ; mon fournisseur exceptionnellement était en rupture de stock. La quincaillerie va bientôt ouvrir.

28.

Je ne me suis pas fait prier. En vérité, j’avais une idée derrière la tête que je voulais vérifier. Il me fallait trouver le sens de deux mots du rêve que la venue impromptue de Fernand m’avait fait oublier. Mon intuition me disait que ce rêve détenait la clef de l’énigme que je cherchais. Mes efforts pour m’en souvenir demeuraient vains. Je savais seulement que c’était deux consonnes étrangères. À peine suis-je sorti qu’un vacarme insolite a attiré mon attention. C’était un hélicoptère. Il était en position géostationnaire mais effectuait régulièrement des boucles dans le ciel pour revenir à sa position initiale. Il se trouvait juste au-dessus de la Cité des écrivains, à quelques centaines de mètres seulement de chez moi. Quelques instants plus tard retentirent les sirènes. Sur le boulevard, d’autres voitures de police déboulèrent à vive allure.

L’hélicoptère tournait toujours au-dessus du quartier mais volait plus bas. On pouvait distinguer les pilotes. Des voisins s’étaient accoudés aux fenêtres. « Qu’est-ce qui se passe? ! » demanda l’un. « Ils ont buté quelqu’un dans la cité ! » répondit l’autre.

Le bruit était assourdissant. L’hélico se déplaçait maintenant au-dessus du parc. Les rares personnes qui s’y trouvaient regardaient le ciel. Un autre ululement de sirènes déchira l’air. Instinctivement, je suis allé vers le grand mobile pour en inspecter les alentours. Je cherchais un indice. Entreprise dérisoire cinq ans après les faits. Mes pas me guidèrent ensuite dans la direction opposée, soit vers le triangle formé par trois marronniers près de la bibliothèque des enfants. C’était l’angle du parc le plus éloigné de la rue. Il formait avec la sculpture et le lieu où avait été retrouvé le corps une sorte de diagonale longue de 200 m environ. Yacine l’avait sans doute empruntée en cette nuit fatidique du 6 août.

J’ai refait le parcours à mon tour et ce, jusqu’au réduit à poubelles à ciel ouvert constitué de deux simples paravents de bois. J’étais en pilotage automatique, c’était le cas de le dire ! Je n’avais pas de certitudes mais de fortes convictions. Je savais que ce que je cherchais s’y trouvait. Mais quoi ? Je suis retourné scruter la pelouse autour de la sculpture. C’est là, caché par la pelouse, que je vis les deux mots apparus dans mon rêve. Ils étaient gravés sur un petit coffrage en plastique enfoncé dans la terre. Rain Bird. C’était le système d’arrosage. Je suis resté un moment agenouillé au-dessus comme si brusquement une vérité supérieure m’était révélée. C’est alors que précautionneusement j’entrepris d’ouvrir le couvercle de la boîte en plastique.

  • C’est ça que vous cherchez ? grommela une voix familière. Sous mon nez, se balançait un vieux sac de plastique rempli d’une matière blanche et farineuse.

Je me suis relevé en dévisageant le commissaire.

  • Je n’ai rien à voir avec ça !

Marleau, goguenard, alluma une cigarette éteinte.

  • Je sais.

Il fit une pause et sortit de sa poche une photo qu’il me tendit.

  • Vous le reconnaissez?

  • Driss ?

  • Ils se ressemblent, n’est-ce pas ! Il s’appelle Yazid Messaoui, s’appelait, devrais-je dire. C’est lui qui vient de se faire tuer à la Cité des écrivains. Il venait tout juste de sortir de prison. Cinq ans qu’il avait pris.

Il aspira une grande bouffée de nicotine.

  • C’était donc lui, ai-je ajouté, qui devait se trouver au rendez-vous le 7 août.

  • Bien vu ! Le système était bien rodé : un mec de sa bande s’était fait embaucher au service parcs et jardins et planquait la drogue ici.

Fox hocha la tête et pointa du menton le sac de pastilles blanches désagrégées.

  • Et c’est pour ça que Driss s’est fait buter ?

  • Disons qu’il s’est trouvé au mauvais moment au mauvais endroit. C’est con, non ?

  • Oui, c’est con.

  • C’était sans doute la première livraison du Septième Ciel sur notre territoire. Ça vient des labos américains. Yazid avait emprunté pour se la procurer. Comme il se méfiait de ses petits copains, il l’avait fait cacher ici la nuit précédant son arrestation.

  • Comment le savez-vous ?

  • C’est lui qui nous l’a dit à sa sortie de prison.

  • Et vous l’avez relâché sans protection ? m’indignais-je.

Un sourire sardonique se dessina sur ses lèvres.

  • Il ne l’avait pas demandé.

L’hélicoptère s’était éloigné. Les accords de la Sixième Symphonie de Beethoven résonnèrent. Marleau sortit son portable de sa poche.

  • Oui… répondit-il, excédé… Je serai là dans cinq minutes.

Il raccrocha, sourit puis se tourna vers moi.

  • Je ne devrais pas vous le dire mais je crois que cela vous fera plaisir : on a arrêté la petite frappe qui a tué Yazid. Il vient d’avouer. C’est lui aussi qui a buté Driss en pensant que c’était Yazid, j’en mettrais ma main à couper. Il appartient au gang qui contrôle le Septième Ciel.

Il expira la fumée par les narines.

  • La petite Maïa aussi ? demandai-je.

  • Elle, c’est le frère de celui que l’on vient de coffrer qui l’a tuée. Elle a eu le malheur de travailler pour la bande adverse.

  • Et Driss, que faisait-il ici cette nuit-là?

  • Sans doute un rendez-vous galant.

Il me regarda ironiquement.

  • Mais je n’ai pas encore retrouvé la fille qui lui avait donné ce rencart… Avec tous ces pseudos, on s’y perd un peu.

  • Vous l’avez déjà contactée, je suppose.

Marleau eut un sourire entendu.

  • Vous êtes moins bête que je le pensais. Mais je vous laisse ce plaisir sinon c’est quelqu’un d’autre qui en profitera.

  • Qui donc ?

Il sourit en catapultant d’une chiquenaude son mégot sur la pelouse.

  • Vous savez très bien qui.

29.

Fox posa la boîte de clous sur la table de la cuisine.

  • Ah ! j’ai cru que vous vous étiez fait arrêter par la police ! Vous avez entendu ce raffût ?!

  • Un règlement de comptes.

  • Ça ne m’étonne pas. Il n’y a que ça maintenant.

Le menuisier regarda sa montre.

  • Le vernis doit être sec.

Voyant ma mine interrogatrice, le menusisier me conduisit devant la bâche qui couvrait la façade derrière laquelle il se glissa en me demandant de le suivre.

  • Regardez. Vous aurez la plus belle volée d’escalier du quartier. Vos patients auront l’impression de monter à la cour du roi !

Je l’ai félicité et lui demandai si je pouvais l’emprunter. Ce dernier acquiesça volontiers. C’est vrai que la différence était patente avec l’ancien. Les marches, plus larges, étaient recouvertes de chêne.

Je suis entré dans mon bureau, illuminé par la lumière du soleil qui à cette heure pénétrait directement dans la pièce. Une ambiance calme et recueillie y régnait. J’avais l’impression de découvrir un lieu qui m’était étranger. Tout me semblait nouveau, la bibliothèque et même l’ordinateur qui était resté allumé. J’ai voulu l’éteindre mais j’aperçus de nouveaux messages dans la messagerie. J’y ai trouvé quatre demandes d’interview, trois requêtes de mon éditeur qui me suppliait de lui revendre le stock de livres, un message de mon fournisseur d’accès m’informant que mon nouveau portable était arrivé, et enfin un courriel de Lysandra qui me demandait de confirmer le rendez-vous du lendemain après-midi.

J’ai basculé dans mon fauteuil, les mains derrière la tête, puis j’ai regardé dehors. L’hélicoptère avait disparu. Un geai bleu s’était posé sur le bord de la fenêtre puis s’était envolé. Alors j’ai ressenti une intense fatigue et me suis assoupi.

33e jour

30.

Une odeur d’essence flottait dans la rue lorsque j’ai croisé Mme Bourgeoys. Tétanisée, elle regardait les carcasses fumantes et calcinées de six voitures stationnées. Une centaine de mètres plus bas, les portes écaillées du commissariat se refermaient derrière le maire et le commissaire.

  • Dans quel monde on vit, je vous le demande ! avait dit Henriette en se tournant vers moi.

  • Ça c’est passé quand ?

  • Ce matin vers 5 h. C’est ce que m’a dit monsieur le maire.

Elle hocha la tête puis continua.

  • On va sans doute nous faire accroire que c’est un accident ! Moi je pense plutôt que c’est un pied de nez de la bande de la Cité. Vous ne croyez pas ?

  • C’est probable.

  • C’est monsieur Lesueur qui va être content lorsqu’il reviendra de vacances !Deux de ses voitures ont brûlé, dit-elle.

Une dépanneuse manœuvrait pour retirer les voitures carbonisées.

  • Vous n’avez rien vu ? demanda-t-elle à un des riverains.

  • On a été réveillés en sursaut par le bruit des explosions, lui répondit un homme âgé, inquiet.

  • C’était impressionnant et, encore, la voirie a déjà retiré trois voitures, ajouta une voisine.

Malgré le soleil qui resplendissait en cette fin de mois de juillet, l’atmosphère était lourde, comme si la fatalité s’était abattue sur la commune. Pour changer de sujet, j’ai annoncé à Mme Bourgeoys que les travaux seraient bientôt terminés.

  • On dirait que vos soucis se règlent, dit-elle, mutine.

  • Qui vous a dit ça ?

  • Le commissaire tout à l’heure. Je lui ai tiré les vers du nez !

  • Vous êtes un fin limier. C’est vous qui auriez dû instruire cette affaire !

Elle rougit.

  • Vous vous moquez de moi !

  • Non. Je suis sérieux. D’ailleurs, vous aviez commencé à me parler de votre amie à propos des Mémoires du comte de Beaumont.

Perplexe, elle se massa le menton.

  • J’ai oublié ! Cela ne devait pas être très important. En tout cas, j’ai été contente d’avoir été votre assistante.

Puis, changeant de ton, elle ajouta :

    • Le commissaire avait une dent contre vous.

    • Je ne vous le fais pas dire ! Je me demande pourquoi.

    • Ça doit être par rapport à son fils.

    • Qu’est-ce qu’il a son fils?

    • Il est mort d’une overdose il y a cinq ans. Vous ne le saviez pas ?

    • Non.

    • Cela a défrayé la chronique. Il était tombé fou amoureux d’une fille du 16e arrondissement dont le père, un avocat très strict, avait refusé qu’il la voie. Comme il était plutôt fragile et qu’il avait quitté l’école et ne trouvait pas d’issue à sa situation, il a commencé à se droguer. Un jour, on lui a refilé un produit presque pur. Il est mort, l’aiguille dans le bras.

    • Son histoire est romantique ! Je croyais que cela n’existait plus.

    • Détrompez-vous !

Elle me regarda mi-méfiante, mi-moqueuse.

    • Vous n’auriez pas un petit côté donneur de leçons, vous ?

    • Si ! Je dois ressembler à cet avocat, c’est sans doute pour cette raison que Marleau m’a pris en grippe.

J’ai fouillé dans ma poche portefeuille.

    • Tenez, avant que j’oublie.

Et je lui ai tendu ma nouvelle carte sur laquelle étaient inscrits en caractères Times : Nathanaël Fox, enquêteur spécialisé.

Madame Bourgeoys me regarda, embarrassée.

- Mais Nathanaël, votre appellation, elle ne veut rien dire !

39e jour

31.

La pluie était tombée à la fin d’un long week-end orageux. Une pluie lente et longue scandée par des coups de tonnerre. Il avait plu des heures durant. C’était l’orage qui marquait le tournant de l’été ; l’orage qui faisait basculer la belle saison vers la fenaison, le blondissement, la récolte. J’étais rentré de la gare sous la pluie battante. Je venais de passer une dizaine de jours chez mon frère afin que Fernand mette la dernière main aux travaux.

La maison était méconnaissable.La porte qui permettait aux patients d’accéder au cabinet par une entrée séparée était installée et vernie, les murs étaient blanchis, la façade refaite et peinte comme neuve. Fernand avait bien travaillé. Le cabinet pouvait désormais recevoir des patients.

J’ai posé mon sac de voyage et ramassé le courrier. Une lettre de mon fils m’annonçait ses fiançailles. Des photos l’illustraient : on voyait les deux tourtereaux s’embrasser puis une autre, en gros plan, montrait la main gauche d’Anna Joe sertie d’une bague de diamants que je reconnus immédiatement. C’était celle qu’il avait offerte à Judith, héritée de mon propre père. La tradition se transmettait. Le courrier suivant, provenant d’Aix justement, le corroborait. Judith l’informait à ce propos. Elle disait de plus être bien installée et lui souhaitait bonne chance.

Je fis de même avec mon tout nouveau portable téléphonique que je n’avais pas voulu prendre afin de ne pas être dérangé. C’est alors que j’entendis une voix familière presque inaudible. C’était Béatrice, l’épouse de son ami. Elle était étrangement émue et lui annonçait d’une voix étranglée le décès brutal de Jim survenu le matin même.

J’ai pâli, me suis assis comme si je manquais de souffle, j’ai aspiré une grande goulée d’air et j’ai rappelé aussitôt sa veuve. La fille de Jim me répondit et me passa aussitôt sa mère. Béatrice m’expliqua que Jim avait été emporté par une crise cardiaque. Les obsèques auraient lieu le surlendemain.

J’ai raccroché. C’était comme si j’avais reçu un coup sur la tête. Je savais Jim malade mais n’avais jamais imaginé la gravité de son mal. Les images de Jim ressurgirent : les longues discussions autour d’un whisky, les invitations, les promenades, les repas…

40e jour

32.

Les obsèques furent très sobres, presque spartiates. La salle de cérémonie du Père-Lachaise était noire de monde. Je ne connaissais aucun des invités. “Ce sont des psychiatres, pour l’essentiel. Vous ne pouviez pas les connaître”, précisa Béatrice en m’accueillant comme si elle avait deviné mon embarras. Malgré le deuil et les ans, elle avait conservé l’espièglerie de la jeunesse.

Après la cérémonie, il y eut une réception. Béatrice m’invita dans le salon et referma la porte. Elle fit une pause, se recueillit pour surmonter son émotion.

  • Le jour de sa mort, Jim venait de recevoir les exemplaires de son dernier ouvrage sur lequel, vous le saviez, il travaillait depuis un moment. Il vous en a dédicacé un exemplaire que voici.

Elle me présenta un livre in-quarto dont les caractères rouge bordeaux ressortaient sur fond blanc : Le manque et son double, psychopathologie des drogues d’aujourd’hui, Dr Jim Josuah. Avec une certaine solennité, j’ai ouvert la page de couverture.

À mon ami Nathanaël,

pour toutes ces discussions, cette modeste réflexion sur les états altérés de la conscience afin qu’il puisse, malgré les tribulations récentes, assumer pleinement sa condition de chercheur des mystères de l’âme sans trembler devant le sphinx. Ce doute, je te rassure, mon cher Nathanaël, est très humain. Je te souhaite bonne chance dans ta nouvelle carrière.

Très amicalement

Jim

Epilogue

Je suis venu une demi-heure avant au café. J’avais déposé la gerbe de lys sur la chaise à côté de moi et sirotais un expresso. C’était le signe de reconnaissance. Autour, des immeubles des années 60 côtoyaient ceux plus anciens en pleine réhabilitation, hérissés d’échafaudages. Ils formaient un canyon où se répercutait le bruit des voitures dont le flot ininterrompu dévalait telle une cascade la côte pentue. Le café était accroché à l’angle d’une rue bordée d’échoppes rescapées de l’âge baba cool. Devant, circulaient des femmes pressées traînant leurs caddies remplis de légumes ou des touristes en goguette, soucieux de repérer les marches où naquit jadis Edith Piaf. Ce quartier m’était familier. J’y avais habité, il y a longtemps. Comme d’autres quartiers populaires des grandes capitales. Mais aujourd’hui je ne le reconnaissais plus. Le village d’antan avec ses commerces juifs polonais avait disparu. Tout change en apparence.

J’ai allumé une cigarette, me suis raclé la gorge. Mon esprit divaguait, bercé par une sorte de rêverie mélancolique. Allait-elle me reconnaître sous ma nouvelle apparence ?

J’ai regardé le ciel et j’ai pensé que je parvenais enfin à mon but et que vous en seriez les témoins privilégiés. Il n’est jamais facile de remplir sa mission devant un public qui attend à la dérobée que vous vous manifestiez enfin.

  • Excusez-moi, je suis en retard…

J’ai cligné des yeux. Une grande rousse apparut à contre-jour. Lysandra arborait une robe soleil et tenait une canne-poussette dans une main. A califourchon, un petit blondinet de trois ans me fixait, soupçonneux. Elle souriait. Elle ne m’avait pas reconnu.

- La directrice de la crèche a tenu absolument à me parler avant les vacances.

Elle sourit et tendit une longue main fine.

    • Je m’appelle Lysiane dans la vraie vie. Lysandra était mon pseudo.

    • Je sais.

Je lui ai proposé de s’asseoir. Lysiane me mit à l’aise comme si elle avait deviné mon trouble.

    • On se connaît ? Votre visage me dit quelque chose.

    • Que vous dit-il ?

Elle éclata d’un rire cristallin et entendu.

    • Que l’on s’est déjà croisés, il y a un moment déjà. Avec vos lunettes de soleil, je ne vois pas très bien.

    • Qu’à cela ne tienne!

Je les ai retirées et l’ai fixée un long moment. Elle baissa les yeux, intimidée.

    • Vous vous attendiez, sans doute, à voir quelqu’un d’autre, n’est-ce pas?

J’ai souri puis j’ai écrasé la cigarette dans le cendrier.

    • Et vous également sans doute, répondit-elle.

Lysiane eut un sourire désabusé.

    • Rien ne me surprend désormais… monsieur Fox ?

Je ne pus retenir un rire.

    • Qui vous a dit mon vrai nom ?

    • C’était écrit sur votre adresse mail à moins que votre nom soit aussi un autre pseudo.!

J’ai secoué la tête.

    • Décidément je fais un bien piètre détective!

    • Mais un romancier intrigant. J’ai lu votre livre!

Elle hésita, perplexe.

    • Je n’ai pas compris l’épilogue. Quelle est donc l’identité de celui qui surgit à la fin en se faisant passer pour l’auteur?

J’ai souri.

    • J’ai voulu que chaque lecteur se fasse une opinion et lui attribue le nom qu’il voudra.

Elle hocha la tête, gloussa.

    • Je vois, ce qu’on appelait naguère : “une conclusion ouverte”.

Puis elle croisa les bras et me toisa.

    • Que voulez-vous savoir ?

Elle n’eut pas l’occasion de poursuivre car le serveur était venu prendre la commande. Nous commandâmes deux cafés et deux verres d’eau. Le petit garçon qu’elle avait assis dans la poussette me fixait en silence avec de grands yeux curieux.

    • Il est drôlement calme pour son âge. On dirait un petit bouddha !

    • Il sera gourou ou artiste !

    • Comment s’appelle-t-il ?

    • David.

J’ai souri.

    • Il porte le même prénom que mon fils.

    • Il n’y a pas de hasard, dit-elle.

Sur ces entrefaites, les deux cafés et les deux verres d’eau atterrirent sur la petite table ronde comme par miracle. Elle prit le verre d’eau et tenta de le faire boire à David qui l’écarta du revers de la main sans pleurer ni se départir de son regard bouddhique. Nous regardâmes l’enfant.

    • J’ai oublié à quel point les enfants peuvent avoir de l’aplomb. On dirait qu’ils ont tout compris.

    • C’est vrai, mais cela ne les empêche pas de faire des caprices.

J’ai croisé les bras.

    • Vous me permettez d’être direct avec vous.

    • Je n’ai plus rien à cacher désormais.

    • Quelle était votre relation avec Driss Yacine ?

Lysiane haussa les épaules.

    • Il a été mon amant. Un amour d’adolescence.

Elle prit une longue respiration.

    • Driss, j’en étais follement amoureuse. Il était très beau et le savait. Il me gardait après les cours. Mais c’était un prétexte. Comme nous ne voulions pas éveiller les soupçons, car mes parents étaient sourcilleux, je lui ai demandé de nous retrouver à Paris dans son studio. Puis il a séduit une autre fille, une grande de terminale.

Elle sourit.

    • J’étais jalouse. C’est à ce moment que j’ai commencé à écrire mon histoire. J’ai imaginé une affaire policière que j’écrivais sur le blog de la radio. C’était ma vengeance à moi. On ne se parlait presque plus en classe.

    • Il l’a lue ?

    • Oui. Cela l’a fait rigoler. Un soir, il m’a demandé de rester après le cours ; il m’a dit que l’intrigue était bien trouvée mais que c’était plein de fautes et qu’il m’aiderait à les corriger!

    • C’est ainsi que vous avez recommencé à le voir.

    • Au début, j’ai refusé.

    • A cause de la fille de terminale ?

    • Oui, il m’avait dit qu’il l’avait plaquée parce qu’elle était trop gourde mais j’ai su par la suite qu’elle avait déménage. En tout cas, je n’y ai vu que du feu. C’était la fin de l’année. Mes parents m’ont amenée en vacances avec eux au Portugal. Durant tout le mois de juillet, il ne cessait de m’envoyer des textos, tous plus enflammés les uns que les autres. Il me disait qu’il avait changé, qu’il pensait à moi tout le temps. Je me suis arrangée pour revenir plus tôt. Je suis arrivée la veille du meurtre.

Lysiane touilla son café. Je me suis rapproché.

    • C’est vous qui lui avez donné rendez-vous dans le parc, n’est-ce pas ?

Elle hésita un bon moment.

    • Oui. Je voulais le mettre à l’épreuve. “Si tu m’aimes vraiment, retrouve-moi cette nuit à deux heures dans le parc.”

    • Et vous, vous n’y étiez pas ?

Elle baissa la tête en rougissant puis la releva. Des larmes coulaient sur ses joues.

    • Non. Je voulais qu’il ressente au moins une fois ce que j’avais ressenti. C’était stupide, je le sais.

    • Quand avez-vous su qu’il était mort ?

    • Dès le lendemain. J’étais affolée.

Elle avala une gorgée de café et se pencha vers son fils qui la regardait en silence.

    • Je me suis dit que si j’avais été là, cela ne serait pas arrivé.

Je me suis calé dans ma chaise.

    • Dans quel état d’esprit était-il à ce moment-là ?

    • Difficile à dire, souffla Lysiane. Avec lui, on ne savait jamais. Un jour déprimé, un jour joyeux comme un pinson. Je crois même qu’il était un peu mytho. Il disait qu’il était menacé. On ne savait jamais s’il disait vrai. Ses cours s’en ressentaient. Il a fini par avoir un avertissement de l’Académie. Mais tout cela, je ne l’ai su qu’après.

    • Pourquoi n’avez-vous rien dit à la police ?

Eller haussa les épaules.

    • Je me sentais coupable. J’avais l’impression que c’était moi qui l’avais tué, doublement, en lui donnant ce rendez-vous puis en imaginant ce récit sur le net.

Elle s’arrêta.

    • J’étais très troublée. On aurait dit que j’avais provoqué le destin.

    • Et les inspecteurs chargés de l’enquête ne vous ont pas posé de questions non plus ?

    • Non.

    • Vous n’avez pas voulu apporter votre témoignage ?

La jeune femme fronça les sourcils.

    • Pour leur dire quoi ? Qu’on avait couché ensemble !

Elle marqua une pause.

    • J’ai mis du temps à m’en remettre. J’avais l’impression de vivre dans une autre dimension.

Elle baissa la tête et resta un certain temps prostrée. Elle planta son regard dans le mien.

  • Maintenant, je vous reconnais !

Elle avait prononcé ces mots avec précipitation comme sous l’effet d’une révélation. Le désarroi se lisait dans ses yeux. Elle se mordit les lèvres.

  • N’ayez pas peur, lui ai-je dit. Aujourd’hui, il ne vous arrivera rien.

La perplexité avait remplacé la terreur dans son regard en n’osant poser la seule question qui s’imposait : pourquoi?

  • Parce que vous m’avez dit l’essentiel.

Ses yeux se plissèrent encore davantage. Alors son corps se détendit. Elle regarda autour d’elle. Il n’y avait plus personne. Le vent avait chassé les gros cumulus et le petit David avait fini par se rendormir.

25 février 2016

Roman-Feuilleton 24

Classé dans : Actualité — admin @ 22:23

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ROMAN-FEUILLETON : RAIN BIRD (24)

Je vous rappelle la proposition formulée au début de cette année. Depuis le 4 janvier, je publie chaque jour (lorsque je n’oublie pas) les les trente-trois chapitres de ce roman inédit sur mon site www.fulvio-caccia.com. ici vous ne lirez qu’un extrait . Si vous voulez lire la suite vous n’aurez qu’à cliquer sur le lien du blogue. A bon entendeur, salut !

24.

La page était bel et bien tournée. J’ai continué ma route et je me suis engouffré dans la station du RER sous le musée d’Orsay. Le règlement du divorce que je n’espérais plus imprimait en moi une étrange impression. C’était comme si je me retrouvais, vingt ans plus tôt, au moment de mon arrivée dans la capitale. Que s’était-il passé ? Où avais-je loupé le coche ? Le départ de Judith m’ouvrait de nouvelles opportunités. Mais lesquelles ? Et saurai-je m’en emparer? Le doute, toujours le doute.

J’ai regardé mes mains ; elles tremblaient légèrement. Autour, les usagers du métro entraient et sortaient par flots continus. Je me suis assis et ai regardé ma montre : plus de deux heures à attendre avant le rendez-vous avec l’avocat que lui avait trouvé Jim. Soudain la fatigue tomba sur moi comme si le dénouement de cet épisode de ma vie me permettait enfin de me relâcher. Je me suis assoupi quelques secondes ou quelques minutes, je ne sais plus. Des images, peut-être de souvenirs ou simplement l’ombre des voyageurs ont dansé devant mes yeux. Je les ai ouverts alors que je pensais les avoir fermés.

C’est alors que je la vis. C’était elle. J’en étais sûr. Elle sortait de la rame, lut le panneau d’indication et s’engagea vers la sortie. Elle n’avait pas changé ; sa démarche un peu timide, sa taille et son regard intense et curieux.

Dans la cohue, elle ne m’avait pas remarqué. Je me suis levé aussitôt et me mis à la suivre. D’autres images affluèrent : la première rencontre au café Daphné. J’ai senti tout de suite qu’elle était différente. Nous avions alors beaucoup parlé, elle m’avait dit qu’elle me donnerait bien un coup de main pour la correction d’épreuves de la revue. On s’était revus avec toute la bande. Puis en tête-à-tête…

Elle marchait d’un pas nonchalant et observait les façades comme si elle cherchait à en distinguer un détail : vitrail, corniche, beffroi. Sa démarche était insouciante. Elle longeait maintenant la rue de Lille. Soudain, s’apercevant qu’elle était suivie, elle se retourna. Elle ne bougea pas, me fixa droit dans les yeux. Un sourire énigmatique naquit sur ses lèvres. J’ai soutenu son regard, ne sachant trop si je devais avancer vers elle ou rester immobile. Alors elle baissa délicatement la nuque, un geste lent et gracieux comme la première fois que nous nous étions rencontrés. Mon cœur bondit dans ma poitrine. Car ce mouvement souverain du cou que les femmes ont parfois n’était pas de la soumission mais l’expression du consentement. Et je me retrouvais brusquement comme ce jour-là, ébloui, confus, ne sachant plus quoi dire. C’est elle d’ailleurs qui rompit le silence.

- Je savais que j’allais te rencontrer.

Elle sourit.

    • Je voulais que cela se fasse par hasard.

    • Paris, c’est grand ! Nous aurions pu ne pas nous croiser.

    • Cela n’aurait eu aucune importance, rétorqua-t-elle.

J’ai hoché la tête, confus.

    • Que deviens-tu ? Nous avons tellement de choses à nous dire.

    • Tu crois ?

Je me suis mordu les lèvres.

    • Pardon. Je ne voulais pas être indiscret. Peut-être n’es-tu pas venue seule ici ?

Une voiture klaxonna. J’ai tourné la tête.

    • J’aurais voulu t’inviter à dîner. Je n’ai pas cessé de penser à toi.

  • Menteur ! ironisa Corine.

Elle redevint sérieuse et poursuivit.

  • Je me suis demandé ce que je ferais si je te rencontrais.

Elle se tut, baissa les yeux, puis me fixa.

  • Allais-je t’ignorer, t’éviter, t’engueuler, fuir… Et puis maintenant…

  • Maintenant ? répondis-je avec une pointe d’anxiété.

Elle esquissa un sourire.

  • Je pars demain.

J’ai regardé autour de moi.

  • Qu’est-ce que tu as envie de faire ? lui demandais-je.

  • Marcher sur les quais.

Refaire à rebours avec mon ancienne flamme le trajet que je venais d’effectuer avec mon ex-femme vous paraîtra sans doute cocasse ou déplacé. Mais moi, au contraire, cela m’amusait. J’y voyais à l’oeuvre cette logique gémellaire de la reduplication qui avait forcé la porte de ma maison depuis trois semaines. Je ne cherchais pas à comprendre. À quoi cela aurait-il servi d’ailleurs ? Je n’avais qu’à vivre l’instant présent ; être à côté de Corine, lui dire ce que je n’avais pas su lui dire auparavant. Et cela seul comptait. Nous nous sommes engagés dans l’étonnante descente d’escaliers de pierre qui s’ouvre sur la Seine. Nous avons marché un moment sans échanger un mot.

Maintenant, sous la frondaison des arbres, d’immenses cumulus couraient dans le ciel et le transformaient en un paysage alpin avec ses crevasses, ses versants et ses pics neigeux.

    • Et ta fille Gabrielle ? lui ai-je dit.

    • Elle va bien. Elle a un amoureux et attend un bébé.

    • Et toi, tu es avec quelqu’un maintenant ?

Elle me regarda, un sourire en coin.

    • Après le père de Gabrielle, j’ai vécu dix ans avec un homme. On a décidé ensuite de conduire chacun sa vie. Et toi, répliqua-t-elle, mis à part de défrayer la chronique?

C’était la deuxième fois qu’une femme me faisait la remarque durant la matinée.

    • Comment l’as-tu su?

    • Nous aussi nous avons la télé ! C’est David qui l’a dit à ma fille.

    • Depuis deux semaines, tout se bouscule. Je ne sais pas ce qui se passe.

    • C’est à cause de ton bouquin ?

    • C’est drôle. Les rares personnes qui l’ont lu me reprochent d’en avoir trop dit ou pas assez sur eux et les leurs.

    • Moi je l’ai lu !

    • Ah bon ! J’espère que tu ne t’y es pas reconnue aussi.

    • Cela m’aurait étonné.

    • Pourquoi ?

Elle réfléchit.

    • C’est un roman de mecs, de transmission.

    • Déçue?

Elle fit la moue.

    • J’étais curieuse de savoir comment tu allais transformer la réalité en fiction. Allais-tu parler de notre relation ? Tu vois, ma motivation était très frivole.

Un sourire complice s’afficha sur son visage.

    • Et ce meurtre alors, il a bien eu lieu?

    • Oui ! Mais pas là où je l’avais imaginé. Et ça change tout. D’ailleurs, je ne suis pas seul à l’avoir pour ainsi dire anticipé. Mais c’est moi qui écope.

Elle éclata de rire.

    • C’est sans doute parce que tu es un homme. Et que la culpabilité te colle à la peau.

Elle avait raison. Je la vis s’arrêter et mettre ses mains sur les hanches.

    • Et moi ? tu ne m’as même pas donné de rôle ! Si tu l’avais fait, ton roman serait devenu un best-seller ! dit-elle d’un ton faussement sévère.

    • Dans le prochain, c’est sûr… si je sors de la mouise !

    • Quel rôle me réserves-tu ?

    • Le meilleur évidemment. Que dirais-tu de celui que tu interprètes maintenant ?

    • La revenante ?

    • Non ! La belle au bois dormant !

Notre rire commun se prolongea un long moment.

    • A cet épisode, il faudra que tu m’embrasses !

Elle tendit ses lèvres et ferma les yeux.

14 février 2016

ROMAN-FEUILLETON : RAIN BIRD (24)

Classé dans : Actualité — Tags :, , — admin @ 20:06

Plus que neuf chapitres ! Vous pourrez ensuite les imprimer , les relier et vous demander une dédicace ! Tout ça gratis. Chanceux va! .
En attendant, je vous rappelle la proposition formulée au début de cette année. Je publie (lorsque je n’oublie pas) les les trente-trois chapitres de ce roman inédit sur mon site www.fulvio-caccia.com. ici vous ne lirez qu’un extrait . Si vous voulez lire la suite vous n’aurez qu’à cliquer sur le lien du blogue. A bon entendeur, salut !
24.
La page était bel et bien tournée. J’ai continué ma route et je me suis engouffré dans la station du RER sous le musée d’Orsay. Le règlement du divorce que je n’espérais plus imprimait en moi une étrange impression. C’était comme si je me retrouvais, vingt ans plus tôt, au moment de mon arrivée dans la capitale. Que s’était-il passé ? Où avais-je loupé le coche ? Le départ de Judith m’ouvrait de nouvelles opportunités. Mais lesquelles ? Et saurai-je m’en emparer? Le doute, toujours le doute.
J’ai regardé mes mains ; elles tremblaient légèrement. Autour, les usagers du métro entraient et sortaient par flots continus. Je me suis assis et ai regardé ma montre : plus de deux heures à attendre avant le rendez-vous avec l’avocat que lui avait trouvé Jim. Soudain la fatigue tomba sur moi comme si le dénouement de cet épisode de ma vie me permettait enfin de me relâcher. Je me suis assoupi quelques secondes ou quelques minutes, je ne sais plus. Des images, peut-être de souvenirs ou simplement l’ombre des voyageurs ont dansé devant mes yeux. Je les ai ouverts alors que je pensais les avoir fermés.
C’est alors que je la vis. C’était elle. J’en étais sûr. Elle sortait de la rame, lut le panneau d’indication et s’engagea vers la sortie. Elle n’avait pas changé ; sa démarche un peu timide, sa taille et son regard intense et curieux.
Dans la cohue, elle ne m’avait pas remarqué. Je me suis levé aussitôt et me mis à la suivre. D’autres images affluèrent : la première rencontre au café Daphné. J’ai senti tout de suite qu’elle était différente. Nous avions alors beaucoup parlé, elle m’avait dit qu’elle me donnerait bien un coup de main pour la correction d’épreuves de la revue. On s’était revus avec toute la bande. Puis en tête-à-tête…
Elle marchait d’un pas nonchalant et observait les façades comme si elle cherchait à en distinguer un détail : vitrail, corniche, beffroi. Sa démarche était insouciante. Elle longeait maintenant la rue de Lille. Soudain, s’apercevant qu’elle était suivie, elle se retourna. Elle ne bougea pas, me fixa droit dans les yeux. Un sourire énigmatique naquit sur ses lèvres. J’ai soutenu son regard, ne sachant trop si je devais avancer vers elle ou rester immobile. Alors elle baissa délicatement la nuque, un geste lent et gracieux comme la première fois que nous nous étions rencontrés. Mon cœur bondit dans ma poitrine. Car ce mouvement souverain du cou que les femmes ont parfois n’était pas de la soumission mais l’expression du consentement. Et je me retrouvais brusquement comme ce jour-là, ébloui, confus, ne sachant plus quoi dire. C’est elle d’ailleurs qui rompit le silence.
- Je savais que j’allais te rencontrer.
Elle sourit.
Je voulais que cela se fasse par hasard.
Paris, c’est grand ! Nous aurions pu ne pas nous croiser.
Cela n’aurait eu aucune importance, rétorqua-t-elle.
J’ai hoché la tête, confus.
Que deviens-tu ? Nous avons tellement de choses à nous dire.
Tu crois ?
Je me suis mordu les lèvres.
Pardon. Je ne voulais pas être indiscret. Peut-être n’es-tu pas venue seule ici ?
Une voiture klaxonna. J’ai tourné la tête.
J’aurais voulu t’inviter à dîner. Je n’ai pas cessé de penser à toi.
Menteur ! ironisa Corine.
Elle redevint sérieuse et poursuivit.
Je me suis demandé ce que je ferais si je te rencontrais.
Elle se tut, baissa les yeux, puis me fixa.
Allais-je t’ignorer, t’éviter, t’engueuler, fuir… Et puis maintenant…
Maintenant ? répondis-je avec une pointe d’anxiété.
Elle esquissa un sourire.
Je pars demain.
J’ai regardé autour de moi.
Qu’est-ce que tu as envie de faire ? lui demandais-je.
Marcher sur les quais.
Refaire à rebours avec mon ancienne flamme le trajet que je venais d’effectuer avec mon ex-femme vous paraîtra sans doute cocasse ou déplacé. Mais moi, au contraire, cela m’amusait. J’y voyais à l’oeuvre cette logique gémellaire de la reduplication qui avait forcé la porte de ma maison depuis trois semaines. Je ne cherchais pas à comprendre. À quoi cela aurait-il servi d’ailleurs ? Je n’avais qu’à vivre l’instant présent ; être à côté de Corine, lui dire ce que je n’avais pas su lui dire auparavant. Et cela seul comptait. Nous nous sommes engagés dans l’étonnante descente d’escaliers de pierre qui s’ouvre sur la Seine. Nous avons marché un moment sans échanger un mot.
Maintenant, sous la frondaison des arbres, d’immenses cumulus couraient dans le ciel et le transformaient en un paysage alpin avec ses crevasses, ses versants et ses pics neigeux.

Et ta fille Gabrielle ? lui ai-je dit.
Elle va bien. Elle a un amoureux et attend un bébé.
Et toi, tu es avec quelqu’un maintenant ?
Elle me regarda, un sourire en coin.
Après le père de Gabrielle, j’ai vécu dix ans avec un homme. On a décidé ensuite de conduire chacun sa vie. Et toi, répliqua-t-elle, mis à part de défrayer la chronique?
C’était la deuxième fois qu’une femme me faisait la remarque durant la matinée.
Comment l’as-tu su?
Nous aussi nous avons la télé ! C’est David qui l’a dit à ma fille.
Depuis deux semaines, tout se bouscule. Je ne sais pas ce qui se passe.
C’est à cause de ton bouquin ?
C’est drôle. Les rares personnes qui l’ont lu me reprochent d’en avoir trop dit ou pas assez sur eux et les leurs.
Moi je l’ai lu !
Ah bon ! J’espère que tu ne t’y es pas reconnue aussi.
Cela m’aurait étonné.
Pourquoi ?
Elle réfléchit.
C’est un roman de mecs, de transmission.
Déçue?
Elle fit la moue.
J’étais curieuse de savoir comment tu allais transformer la réalité en fiction. Allais-tu parler de notre relation ? Tu vois, ma motivation était très frivole.
Un sourire complice s’afficha sur son visage.
Et ce meurtre alors, il a bien eu lieu?
Oui ! Mais pas là où je l’avais imaginé. Et ça change tout. D’ailleurs, je ne suis pas seul à l’avoir pour ainsi dire anticipé. Mais c’est moi qui écope.
Elle éclata de rire.
C’est sans doute parce que tu es un homme. Et que la culpabilité te colle à la peau.
Elle avait raison. Je la vis s’arrêter et mettre ses mains sur les hanches.
Et moi ? tu ne m’as même pas donné de rôle ! Si tu l’avais fait, ton roman serait devenu un best-seller ! dit-elle d’un ton faussement sévère.
Dans le prochain, c’est sûr… si je sors de la mouise !
Quel rôle me réserves-tu ?
Le meilleur évidemment. Que dirais-tu de celui que tu interprètes maintenant ?
La revenante ?
Non ! La belle au bois dormant !
Notre rire commun se prolongea un long moment.
A cet épisode, il faudra que tu m’embrasses !
Elle tendit ses lèvres et ferma les yeux.









11 février 2016

Roman-feuilleton (23)

Classé dans : Non classé — admin @ 11:22

23. Ça y est, cette fois, c’est la bonne. Je me pince pour y croire. Sur les marches du palais de justice, il y a Judith, moi en compagnie de nos avocats respectifs. Après les salutations d’usage, ceux-ci s’éclipsent d’un pas pressé. Il est environ 11 h. La journée est resplendissante. Nous sommes désormais divorcés. On se regarde gênés. Judith porte une robe blanche en organdi qui met en valeur ses épaules et sa taille fine. Cela lui donne l’allure d’une jeune mariée.

  • Tu prends le métro?

  • Non, j’ai rendez-vous au café du Louvre.

Je lui demande bêtement si je peux l’accompagner. Elle accepte. Nous voilà déambulant le long de la Seine, comme deux touristes. Je la regarde à la dérobée, intimidé. Elle est radieuse. Je le lui dis. Elle éclate de rire. “Ma parole, tu me dragues !”

  • Bien sûr ! ai-je balbutié.

Elle rit de plus belle.

  • Dis-moi, au lieu de me refaire la cour, Roméo, as-tu des nouvelles de David ?

C’est ainsi que nous avons enchaîné sur l’une de nos conversations qui empoisonnaient nos journées : David. Car nous n’étions d’accord sur rien à son propos. Les choses avaient changé maintenant. Il m’avait en effet donné des nouvelles. Il avait trouvé du travail comme appariteur dans un théâtre. De plus, il s’était réinscrit à la fac de droit. Ce qui gonfla sa mère d’aise.

Elle marchait d’un pas vigoureux.

  • Et toi, depuis ton pugilat médiatique ?

Je lui ai dit, en me massant l’arcade sourcilière, que j’avais rendez-vous avec un autre avocat dans l’heure qui venait. On a marché un moment ensemble, silencieux. Nous avons croisé la place Saint-Michel où nous nous étions donné rendez-vous la première fois. Mais ni elle ni moi n’avons pipé mot. La circulation s’était intensifiée. Les échoppes des bouquinistes bourdonnaient d’activité. Nous avons longé la berge. Quelque chose m’intriguait.

  • Pourquoi finalement as-tu décidé de divorcer ? Tu as accepté toutes les conditions, je n’en reviens pas !

Elle se tourna vers moi, embarrassée et rieuse à la fois.

- Je voulais te l’annoncer un peu plus tard mais autant te le dire tout de suite : je déménage à la fin du mois. Je quitte Les Lys.

Je suis resté bouche bée.

  • Ah ! Et pourquoi ?

  • Tu ne comprends pas, dit-elle, en secouant la tête. Décidément, tu ne changeras jamais !

C’est alors que j’ai compris.

  • Tu es amoureuse ?!

Son rire se transforma en gloussements de jeune fille. Mais aussitôt je me suis rembruni.

  • Je le connais ? ai-je demandé stupidement.

Elle se rebiffa. Elle me dit dans la précipitation : primo, que non je ne le connaissais pas ; secundo, que c’est un être absolument délicieux ; tertio, qu’elle allait le rejoindre à Aix où il avait un important cabinet d’architecte ; quarto, qu’elle y avait déjà loué son bureau.

Je n’en revenais pas. Tout cela me semblait si soudain. Ce qui me valut cette réplique acide.

        • Avec toi, j’ai été vaccinée !

C’était parfaitement stupide de ma part, je le reconnais.

  • Ne fais pas cette tête. La voie est libre. Tu ne seras plus en concurrence avec moi

  • Non . J’ai renoncé. Je ne suis pas assez doué pour ça. J’ai trop de “failles narcissiques” comme beaucoup d’hommes . C’est ainsi que tu le dis

Elle sourit

  • Que vas-tu faire ?

  • Je ne sais pas encore. Je trouverai bien.

Nous nous arrêtâmes un moment à l’entrée du pont des Arts, couvert de cadenas. J’ai eu un pincement au cœur. Mais c’est Judith qui parla cette fois.

    • C’est ici que tu m’as embrassée, tu te souviens.

    • Et comment !

    • C’était très romantique. Et toi qui n’osais pas parce que j’étais encore avec mon petit ami. Tu étais très amoureux, gloussa-t-elle, et je l’étais aussi. Je lui ai pris les mains et ai voulu l’embrasser. Elle s’écarta.

  • Ne regrettons rien. Nous avons fait un bout de chemin ensemble et nous avons un fils magnifique. Et une vie intéressante. Peu de gens peuvent aujourd’hui en dire autant. Mais la page est tournée. C’est ici que nos chemins se séparent.

Elle me serra longuement dans ses bras, puis s’engageasur le pont des Arts sans se retourner.

5 février 2016

ROMAN-FEUILLETON : RAIN BIRD (22)

Classé dans : Actualité — Tags :, , , — admin @ 19:02

L’arcane 22 qui n’est pas numérotére  c’est le Le Mat. Les symboles en sont le baluchon (image de nos bagages, de nos souvenirs…), le bâton (représente souvent une aide, un guide, un appui mais aussi un support…), le personnage en mouvement (image de fuite, de mouvement, d’action, d’aventure…), le chien (symbole de notre attachement à notre passé ou nos habitudes…).

*
Je vous rappelle la proposition formulée au début de cette année. Depuis le 4 janvier, je publie chaque jour (lorsque je n’oublie pas) les les trente-trois chapitres de ce roman inédit sur mon site www.fulvio-caccia.com. ici vous ne lirez qu’un extrait . Si vous voulez lire la suite vous n’aurez qu’à cliquer sur le lien du blogue. A bon entendeur, salut !

22.

La sonnette résonna à 8 h tapantes. Encore ensommeillé, je suis allé ouvrir. Un homme en bleu de travail, un cure-dent au coin de la bouche, attendait, accoudé dans l’embrasure de la porte. C’était Fernand, le menuisier. Derrière lui étaient empilées en bon ordre six boîtes à outils.

  • Bonjour, monsieur Fox ? Je ne vous réveille pas, j’espère.

Je le regardais, ahuri. Je lui ai fait signe d’entrer. J’avais complètement oublié qu’il venait aujourd’hui.

  • Tant mieux. Parce que, quand il est l’heure, il est l’heure ! dit-il jovial en entrant ses outils.

  • Vous voulez voir la maison ?

  • Inutile. Je la connais.

Mon interlocuteur devina ma perplexité.

  • L’ancien propriétaire m’avait déjà fait faire la cuisine et les escaliers.

  • Très bien ! Et vous croyez que trois semaines seront suffisantes pour finir le chantier ?

  • Largement.

Il posa la dernière boîte à outils par terre et se tourna vers moi, l’oeil espiègle.

  • Vous savez, je serai là huit heures par jour, cinq jours par semaine.

J’ai acquiescé en me dirigeant vers la cuisine, Fernand à ma suite.

- Quand madame Henriette m’a parlé de vous… ça a fait tilt! « Mais je le connais! C’est le type qui s’est bagarré à la télé ! » Même que je l’ai dit à ma femme… elle n’en revenait pas ! Méfie-toi quand même qu’elle m’a dit. Avec ces artistes, on ne sait jamais ! « Penses-tu ! » que je lui ai répondu. « Ce type est bon comme du bon pain, ça se voit sur sa figure ! »

  • Un café ? ai-je demandé, froidement.

  • Volontiers.

Les mains sur les hanches, le menuisier s’était planté devant la descente d’escalier et hochait la tête.

  • J’en ai bavé pour faire cet escalier. “Impossible!” avait dit l’architecte. Impossible, mais pas pour Fernand ! Regardez ! Il n’est pas beau, avec sa rampe dorée ! Les marches sont en iroko, un bois africain imputrescible. J’ai dû faire trois menuiseries pour en trouver.

  • Vous le voulez comment votre café ?

  • Fort !

Fernand s’engagea dans l’escalier, une boîte à outils dans chaque main.

Je le regardais monter en sifflotant ; à peine avais-je mis la cafetière italienne en marche que le téléphone sonna.

  • Je me suis permis de vous appeler, chuchota Henriette, car comme je savais que Fernand serait là ce matin, vous seriez sûrement réveillé.

  • Vous avez bien fait.

  • Il est un peu envahissant mais c’est un excellent ouvrier, vous verrez. Il est bien arrivé, non ?

  • Si, si.

Elle fit une pause et ajouta, plus bas.

  • Bon. Je voulais vous parler de notre petite enquête : j’ai continué mes recherches. Le médium de l’expérience se trouve être l’arrière-grand-mère de la victime. Son fils est parti aux colonies ; il avait une grande ferme dans les Aurès. Il s’est marié avec la fille du maire du village qui lui donna uniquement des filles. Le grand-père fut impliqué durant la guerre de libération. Mais il avait choisi le mauvais camp. Il fut assassiné. Le père de la victime jura de le venger avant de rentrer en France et puis de disparaître à son tour mystérieusement.

  • Etrange. On dirait une sorte de vendetta prémonitoire.

  • La question se pose : qui a tué le grand-père ?

Elle marqua une pause.

  • Vous ne devinerez jamais son nom ?

  • Je donne ma langue au chat.

  • Driss Yacine ! Comme la victime!

  • Comment le savez-vous ?

  • Eh bien, tous les mercredis, je fréquente un club de Scrabble. Il y a plusieurs dames qui ont eu de la famille en Algérie. Figurez-vous que l’une d’entre elles…

Le café siffla au même moment.

  • Je dois vous quitter, interrompis-je.

J’ai raccroché au même moment où Fernand descendait.

  • Alors ? Votre verdict ?

  • C’est ce que je pensais, deux semaines de travail à plein temps. Peut-être un peu plus.

Le menuisier se gratta la tête.

    • C’est la plomberie. Qui l’a faite ?

    • C’est moi !

Il sourit d’un air entendu.

    • Je vois. Ne vous inquiétez pas. Je vais rattraper le coup.

4 février 2016

Roman feuilleton : Rain Bird (21)

Classé dans : Actualité — Tags :, , — admin @ 11:11

LA CARTE 21 SIGNIFIE LE MONDE. L’archéométrie de base de l’Arcane 21 est suivant la loi de Moîse : 7 que divise 21, 3 face à 3. Elle synthétise l’ensemble du Tarot. Alchimiquement, le monde représente le soufre, triangle surmontant la croix, soleil en saturne dans la maison de vénus. Il peut aussi signifier la révolte, voire le renversement d’un tyran.

Je vous rappelle la proposition formulée au début de cette année. Depuis le 4 janvier, je publie chaque jour (lorsque je n’oublie pas) les les trente-trois chapitres de ce roman inédit sur mon site www.fulvio-caccia.com. ici vous ne lirez qu’un extrait . Si vous voulez lire la suite vous n’aurez qu’à cliquer sur le lien du blogue. A bon entendeur, salut !

21.

Dans un petit appartement du 19e arrondissement, le commissaire Marleau avait lui aussi terminé de dîner, si l’on peut dire, maintenant assoupi sur sa table encombrée de documents écornés. Son crâne clairsemé baignait dans la clarté bleutée de l’ordinateur qui émettait l’image de poissons tropicaux flottant dans une mer d’améthyste. À sa gauche, juste à côté du cendrier débordant de mégots, une boîte de pizza déchirée avec, à l’intérieur, les croûtons de pâte. Une bouteille de soda vide lui tenait compagnie. La pièce ne devait pas faire plus de 25 m2. C’était une double chambre de bonne aménagée sous les combles. Depuis qu’il avait repris du service, il avait réinvesti cet appartement acheté naguère pour son fils. Après la mort de sa femme, il avait vendu le pavillon de banlieue et s’y était installé pour être plus proche de son travail. Il était déjà en âge de prendre sa retraite. Mais il avait refusé.

Dans ce capharnaüm, les cartons de son précédent déménagement n’avaient pas encore été déballés. Autant dire qu’il était de passage. D’ailleurs avait-il un jour été vraiment installé ? Il ne pouvait répondre à cette question, comme à bien d’autres d’ailleurs.

Les premiers accords de la Sixième Symphonie de Beethoven le tirèrent de son sommeil. C’était sa sonnerie de téléphone.”Oui, grommela-t-il d’une voix empâtée… On l’a arrêté ?!… Qui ça ? Quoi ? hurla-t-il presque en bondissant… Tu en es sûr?! … Et la pute… pourquoi il l’a butée ? ajouta-t-il en se calant au fond du fauteuil… Elle voulait le dénoncer… Le coup classique… C’est la tête de réseau… Il n’a pas été prudent. Et son frère ? Il est où ?… Blanc comme un mouton. C’est ça ! On finira bien par le coincer, lui aussi. Tu es sûr de ton coup ? »

Il maugréa puis raccrocha. Son front se plissa. Cette nouvelle venait bousculer ses hypothèses. Sur une feuille où était esquissé un organigramme aux multiples ramifications, le stylo bic dont sa main de gorille s’était emparée biffa le nom de Fox. Au-dessus était accolé celui de Maïa.

C’était plus fort que lui, il n’aimait pas ce type. Nathanaël lui inspirait de la répulsion. Il ne savait même pas se battre. Il l’avait vu à la télé. C’était pitoyable. Cette façon de vous regarder avec des yeux d’épagneul anxieux ; cela le faisait vomir. Il ne savait pas à quoi cela tenait. Sans doute au milieu auquel Fox voulait appartenir et dont il était une photocopie, pis une copie ronéotypée, comme au temps du collège ! Ce qui le dégoûtait particulièrement, c’était la pitié et la suffisance.

Depuis qu’il s’était saisi de ce vieux dossier, ce cold case, pour reprendre le titre d’une série américaine, il avait l’impression de pédaler dans la choucroute. Certes Myriam Yacine lui avait mis la puce à l’oreille lorsqu’elle l’avait convoqué au cabinet ministériel ; elle lui avait même facilité certaines procédures. Mais cette décision de réouvrir le dossier n’appartenait qu’à lui seul. Seulement voilà, toutes les pistes s’arrêtaient devant le labyrinthe appelé « Driss Yacine ». Ce mec était insaisissable. Les documents que lui avait confiés sa sœur ne valaient pas tripette. Il avait bien interrogé la dénommée Julie avec laquelle il avait vécu un temps. Celle-ci lui avait décrit un homme imbu de lui-même mais doutant sans cesse, prétentieux, machiste, maniaco-dépressif, coureur de jupons ; bref, un personnage vide et sans consistance malgré ses brillantes performances académiques. Il avait certes arrêté de boire et de manger du porc ; il s’était même fait pousser un petit bouc, mais c’était pour se vieillir et se durcir le visage. La piste d’une bascule fondamentaliste était hautement improbable.

Par ailleurs, la nature de son travail aux Etats-Unis restait incertaine. Il était probable, à cause de son curriculum, qu’il se soit occupé d’antiterrorisme ; mais à quel niveau ? Là, les interventions de sa sœur n’avaient été d’aucun secours. Elle-même ignorait le job de son frère. En réalité, elle ne savait pas grand-chose de lui. C’était pareil pour sa nombreuse fratrie, dispersée aux quatre coins de la terre. Driss était le petit dernier.

Un petit détail chiffonnait Marleau : le père n’était pas mort comme elle le lui avait déclaré mais avait déserté le foyer familial. Le commissaire se gratta la joue. L’hypothèse du roman de Fox demeurait la seule valable.

Pour l’impliquer, il devait démontrer que l’écrivain avait un mobile. La cause de la mort du personnage dans la fiction tenait au désir de la victime de découvrir qui avait détourné le graphe originel, c’est-à-dire récrit par-dessus comme les palimpsestes des moines. Le détournement d’un graphe voulait dire qu’il ne méritait pas de concourir et par conséquent n’appartenait pas à l’Ordre des grapheurs. Donc son tag pouvait être effacé, gratté, bref disparaître. Cela pouvait être un cas de casus belli mais, habituellement, cela ne portait pas à conséquence. La piste la plus intéressante à exploiter se trouvait peut-être dans le parc même.

Marleau alluma une cigarette et ouvrit la fenêtre. Le dernier quartier de lune inondait la ville d’une clarté magnétique. Marleau alla se rasseoir et commença à griffonner sur une feuille de brouillon :

- Hypothèse une. Bien que n’habitant pas la ville, Driss était au courant de ces rencontres ; il avait été invité par quelqu’un du groupe. Qui ? Pourquoi ?

- Hypothèse deux. Driss a été convié au parc indépendamment d’un des membres du groupe. Questions récurrentes : Qui ? Pourquoi ? Et comment se fait-il qu’il connaissait l’endroit ?

Cela ne collait pas, il fouilla dans ses notes. Dans le rapport, il était dit qu’il avait travaillé comme professeur d’histoire-géo au retour des Etats-Unis. Or le lycée se trouvait aux Lys. À 400 m de là. Comment se faisait-il que les enquêteurs n’avaient pas exploité cette piste ?

Il leva les bras, pesta contre l’incompétence de ses collègues puis écrasa la gitane sur un vieux croûton de pizza.

La piste d’un rendez-vous galant devait être aussi à envisager. Apparemment, cette rencontre devait se dérouler en toute discrétion. Marleau se grattait furieusement la tête.

-Hypothèse trois, la plus simple et aussi celle qui avait été retenue par les autorités. Driss, alors qu’il était particulièrement déprimé, a sauté le mur afin de trouver un endroit à l’écart dans le but de se suicider.

Marleau s’alluma une autre cigarette. La vérité se trouvait sans doute à mi-chemin.

Son index appuya sur la touche start et l’ordinateur se réactiva. Sur sa messagerie, un message d’une collègue de la brigade de surveillance numérique surlignait en rouge un hyperlien.” Ça peut vous intéresser”, était-il précisé. Aussitôt il fut sur le blog de Lysandra. Alors un rire caverneux secoua sa carcasse. « Le connard, il n’a même pas pris la peine de changer d’adresse mail ».

Demain il appellera cette radio; il aurait bien quelques questions à poser à cette demoiselle si tant est qu’elle existe.

Puis la lassitude l’envahit. Il se leva, marcha de long en large, comme s’il cherchait à se débarrasser d’un poids soudain. Il s’adossa au bord de la fenêtre et respira un bon coup. Son regard balaya la pièce en désordre qui contenait toute sa vie puis se fixa sur le portrait d’un jeune ado souriant. Alors, brusquement, des larmes coulèrent sur ses joues.

31 janvier 2016

ROMAN-FEUILLETON : RAIN BIRD (20)

Classé dans : Actualité — Tags :, — admin @ 20:09
L’arcane 20, c’est le jugement. il représente la seconde chance, la seconde opportunité… Deuxième opportunité : 2 x 10 de revivre autrement autre chose, renouveau complet. Occasion de “racheter ses fautes”. c’est le soleil. Dans un tirage courant, cet arcane peut signaler l’éclaircissement d’une situation, d’un événement passé ou actuel, ce qui procure des éléments nouveaux à la pensée. Cette mise en lumière est neutre puisque l’effet provoqué va dépendre de la façon individuelle de percevoir et de traiter ce qui est révélée…

Je vous rappelle la proposition formulée au début de cette année. Depuis le 4 janvier, je publie chaque jour (lorsque je n’oublie pas) les les trente-trois chapitres de ce roman inédit sur mon site www.fulvio-caccia.com. ici vous ne lirez qu’un extrait . Si vous voulez lire la suite vous n’aurez qu’à cliquer sur le lien du blogue. A bon entendeur, salut !

*
20.
- Merci Jim, de m’avoir à nouveau tiré d’embarras.
Mon ami sourit et hocha la tête en guise de dénégation. Le soir était tombé et nous déambulions dans une des rues attenantes du commissariat. Une tiédeur agréable flottait dans l’air. Je marchais en boîtant légèrement.
-Je vous rembourserai la caution dès que je pourrai.
- Vous n’avez pas l’intention de vous enfuir, j’espère !
Sous un lampadaire, mon ami inspecta les pansements à l’arcade sourcilière puis fit une grimace.
- Vous avez faim ?
- Je crève la dalle.
- Je connais un bon petit resto tout près d’ici.
Il consulta sa montre.
- Il doit être encore ouvert.
Le restaurant était un établissement familial de cuisine espagnole. Nous nous attablâmes dans la section réservée aux fumeurs. Le patron fit un accueil chaleureux à Jim mais me dévisagea d’une drôle de manière : distante et familière. Lorsqu’il s’éclipsa, Jim m’expliqua pourquoi ma personne suscitait autant d’intérêt et cela ne tenait pas seulement à mon visage tuméfié.
- Vous avez fait l’ouverture du JT !
J’étais abasourdi. Je suis resté un moment interloqué, ne sachant que penser.
Ça relancera peut-être mon bouquin, ai-je fini par dire, mi-figue, mi-raisin.
- Et tout ce qui va avec !
Jim semblait chercher ses mots.
Ce n’est pas seulement la bagarre pour l’art qui a été médiatisée, mais aussi les affaires qui vous pendent au nez.
Un large sourire embarrassé fendait maintenant sa bouche.
À l’heure qu’il est, poursuivit-il, vous avez dû recevoir une avalanche de messages.
Voulant en avoir le cœur net, j’ai mis aussitôt sous tension mon portable. En vain. Il avait été abîmé lors de l’échauffourée. J’ai haussé les épaules, puis attaqué les entrées.
Vous êtes sûr, continua Jim, de vouloir poursuivre pour plagiat le président de cette association. Car lui en revanche va porter plainte pour coups et blessures. Vous pourriez négocier une entente à l’amiable ?
J’avais déjà fini mon assiette.
Vous êtes devenu avocat maintenant ?
Non. Mais j’en connais un excellent. C’est un très bon ami. Je lui ai parlé de votre cas. Il est prêt à s’en occuper.
J’ai émis un grognement.
Croyez-moi, ajouta Jim, dans la situation où vous êtes, vous avez intérêt à assurer vos arrières.
Je l’ai regardé dans les yeux.
D’abord, ce n’est pas moi qui me suis mis dans cette situation. Elle m’est tombée dessus comme une pluie de tuiles.
Vous ne pouvez pas toujours vous défausser sur le sort. Après tout c’est votre livre qui a tout déclenché.
Mais personne ne l’a lu, ce foutu livre !
Et pourtant….
On dirait que j’en suis encore prisonnier, que je revis à rebours son histoire, celle qui est écrite entre les lignes.
J’avais dit cela sans réfléchir, sous l’impulsion d’un désarroi par trop familier, puis je me suis tourné vers mon ami. Jim me regarda, goguenard.
- Les lacaniens purs et durs ajouteraient qu’en tant que sujet vous êtes en train de vous évacuer comme objet. En d’autres termes, vous êtes en train de déchoir de votre fantasme. D’où cette impression de redoublement…
Je n’écoutais que d’une oreille, le nez plongé dans mon assiette en proie à une sorte de dépression intérieure qui me tirait vers le bas.
Vous croyez vraiment que je peux faire un bon analyste après tout ça ?
Jim s’arrêta de manger.
Vous êtes en train d’éprouver votre désir de le devenir. Vous ne serez certainement pas un psy orthodoxe. Mais cela n’a aucune importance.
C’est ce à quoi sert la passe ?
Cela permet à l’aspirant analyste de revisiter son analyse en la racontant à un passeur, c’est-à-dire à un patient en analyse.
Et vous, qu’en pensez-vous?
Je trouve le procédé biaisé. D’ailleurs, je ne le pratique pas pour ma part. Tout se passe en famille si je puis dire. C’est un membre de son mouvement qui choisit l’analysant à qui le postulant va raconter son analyse. Cela dit, Lacan lui-même est revenu là-dessus vers la fin de sa vie. Il disait laisser la passe à ceux qui « se risquent à témoigner de la vérité menteuse ».
« Vérité menteuse… », médita Fox. On dirait une définition romanesque !
Dans votre cas, ce qui est intéressant, c’est que la passe, vous l’avez commencée par lecteur interposé.
C’est-à-dire…
… Que vous avez témoigné de votre analyse en prenant à témoin le plus improbable et évanescent des analysants. En fait, chaque écrivain se trouve dans cette posture : demander à un inconnu de le confirmer dans son désir d’écrivain. Les libéraux pensent que cette confirmation se fait uniquement par l’acte d’achat du livre, mais c’est dans l’inconscient du lecteur que tout se joue. Là réside le transfert.
Mais je n’ai rien raconté de personnel dans ce foutu roman. Alors pourquoi cette réaction ?
C’est que le transfert fonctionne à plein régime.
Vous voulez dire que cette bande de narvalos m’a pris pour leur analyste ? Décidément, j’aurais préféré plus de lecteurs et moins d’allumés !
Ce qu’on appelle réalité, précisa Jim, est une construction à la fois symbolique et imaginaire. Ce qui doit se consumer, ce sont les illusions de l’imaginaire qui est une sorte de pellicule stratosphérique qui enveloppe nos désirs. C’est à sa surface qu’adviennent et se frottent les phénomènes météorologiques ou météores.
Ce que vous appelez météore, c’est le désir de l’autre ?
Sur ces entrefaites, arrivèrent les plats principaux, une dorade grillée et un calmar à la plancha pour moi. Cela me rappela ces voyages en Espagne. Je commençais à comprendre la cause du cyclone d’événements qui venait bouleverser ma vie.
Je me demande pourquoi ce connard qui se prend pour le nouveau messie de l’art a volé le nom de mon personnage.
Il ne l’a pas volé. C’est votre personnage !
Très drôle ! Demandez-lui si, par hasard, il serait mêlé à la mort de ce pauvre Driss ?
Certainement ! répliqua le psychanalyste.
Je l’ai regardé, perplexe.
Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?
Je vous renvoie à la structure de votre livre. Killroy, le peintre en pleine crise existentielle, représente la partie visible « réelle » de votre roman tandis que Gap, le tagueur branché, illustre l’imaginaire et Xan, l’artiste insaisissable, le symbolique. C’est la tripartition du réel chère à Lacan. Nous naviguons habituellement de l’un à l’autre. Dans la séquence que vous vivez maintenant, tout est inversé, vous l’avez constaté vous-même.
Pourquoi ?
Parce que vous êtes dans la séquence purement imaginaire.
Il prit une autre bouchée.
Paul Valéry avait qualifié jadis l’imaginaire de « petit temps », un monde fondamentalement instable. C’est aussi celui des correspondances baudelairiennes.
Merci, monsieur le professeur, de cette dissertation. Mais moi, j’ai sur le dos deux complicités de meurtre, une voie de fait et un divorce. Cela ne me dit pas comment je vais m’en sortir !
Jim avait fini sa dorade et consultait son agenda.
-Je vais vous donner le numéro de mon ami avocat. Je crois qu’il est libre le 11.
Non, le 11, j’ai rendez-vous avec le juge à propos de mon divorce !

29 janvier 2016

Roman-feuilleton: Rain Bird(19)

Classé dans : Actualité — Tags :, — admin @ 10:39

19.

Vous vous doutiez bien que j’étais bobo. Maintenant, vous le savez. J’éprouve une sainte horreur à me déplacer en voiture. De plus, on ne trouve plus de place où se garer. Voilà pourquoi je choisis le vélo. C’est une digression parce que le lieu où je me rendais se trouvait à 3 km de chez moi, au coeur du dernier arrondissement de la capitale. J’aimais ce quartier. J’y avais vécu cinq ans lorsque David était encore petit. Maintenant, c’était devenu un quartier branché, mieux branchouille, ironisent les… branchés. Cafés et galeries poussaient comme des champignons dans des échoppes improbables. C’est aussi dans cet arrondissement que se concentraient les principaux équipements culturels alternatifs. Les autorités souhaitaient le promouvoir comme une vitrine de la scène artistique contemporaine. Rien d’étonnant si Max et sa bande en avaient fait leur lieu d’élection.

Leur collectif avait obtenu le droit d’investir un mur stratégiquement situé au croisement de deux rues très achalandées ; ce qui leur permettait d’organiser des expositions tournantes. Après la publication de mon livre, j’ai bien essayé de les intéresser mais sans succès. Froid et distant comme des urinoirs ! Avec le recul j’étais bien naïf d’espérer quelque chose. J’avais maintenu le contact pour la forme et j’assistais de temps à autre à leurs activités.

L’intersection était déjà noire de monde. Des habitués : des hommes surtout de classe moyenne et qui avaient déjà de la bouteille. On était loin des petites frappes de banlieue et des jeunes « no future » auxquels on associait habituellement le graffiti. A les voir discuter ainsi, ils me donnaient l’impression d’une rencontre de club de vieux motards ! Le graffiti leur permettait enfin de lâcher leur frein, de s’exprimer sans passer par le long et très codifié parcours académique.

Je me suis attablé et commandé un spritzel. Sur le mur, à sa gauche, un rideau rouge recouvrait le graphe qu’on allait inaugurer. Cette mise en scène était inhabituelle. Max voulait certainement frapper les esprits. Mais où était-il donc ? Le voilà près du bar au centre du cercle des inconditionnels. Et toujours ce teint basané comme s’il passait la moitié de sa vie aux Antilles, ce qui était d’ailleurs le cas - ainsi que son éternel collier de coquillages nacrés dont la forme ressemblait à un vagin ; il m’ adressa un bref signe de la tête et poursuivit sa conversation avec un petit râblé aux grandes lunettes à double foyer qui acquiesçait en dandinant de la tête.

Il y avait de l’électricité dans l’air. C’était différent des autres fois. Quelle drôle de faune tout de même, les hommes en société ! La manière dont un milieu se forme, s’ordonne et se manifeste par ses rituels, ses leaders, ses luttes intestines, m’avait toujours fasciné. Pas de réussite individuelle sans lui. Je savais que le milieu constituait la matière noire nécessaire à la construction d’une action et, par ricochets, rendant visibles certains de ses acteurs. Mais, cela ne m’avait jamais réussi, trop impatient, trop méfiant, trop timide. Trop. Mon ex avait raison. Et puis maintenant, j’étais trop vieux. Mon lot de consolation était que la bande à Max me fournissait une expérience de laboratoire, un lieu d’observation grandeur nature si l’on peut dire.

- Alors, tu m’as déjà oublié ?

J’ai tourné la tête. Un homme grand, élégant, l’œil pétillant, était assis à la table à côté. C’était Pierre-Isaac Fabre, PIF pour les intimes, médecin de profession et grand collectionneur de street art devant l’Eternel. Je l’avais rencontré lors de l’exposition organisée par ses soins où je lui avais demandé du tac au tac de préfacer mon roman.

  • Je croyais que tu n’aimais pas leur petite sauterie ?

  • C’est toujours le cas. Mais Richard Killroy vaut le détour. Tu le connais ?

  • Je connais surtout celui de mon roman !

  • Je m’en souviens ! Mais ici c’est le tagueur dont il est question.

Je lui ai indiqué du doigt le petit gros qui parlait avec Max.

  • Est-ce lui ?

PIF rigola.

  • Lui, c’est, disons, le porte-parole. Enfin l’un d’entre eux.

  • Ah, bon ! Richard Killroy, c’est donc un collectif ?

Mon interlocuteur haussa les épaules.

  • C’est plus compliqué. À vrai dire, on n’en sait rien.

  • Et qu’est-ce qu’il peint de spécial ?

Un rictus se dessina sur ses lèvres.

  • Tu verras !

La foule autour d’eux s’était densifiée. Une équipe de la télévision nationale était même présente. Max demanda le silence. Il parla avec émotion et non sans une certaine éloquence du travail que menait Richard Killroy de par le monde, de la singularité de sa démarche, de son engagement social, puis invita le petit homme aux lunettes d’écailles à dire quelques mots. Celui-ci se borna à remercier les organisateurs et la foule de s’être déplacée aussi nombreuse et rappela énigmatiquement que « R.K. vit en chacun de nous ». Puis d’un geste leste, il fit tomber le voile tandis que smartphones et portables immortalisaient ce moment.

En le voyant, j’ai ressenti un coup au cœur.

- Le salaud, il m’a volé mon tag! ai-je marmonné.
Le graphe, exposé au vu et au su de tous, m’était plus que familier. Il représentait en effet les quatre lettres sacrées qui étaient à l’origine de mon roman.

PIF ricana.

    • Et alors ??

    • Mais il n’a pas le droit !!!! me suis-je exclamé. Non seulement il prend le nom de mon personnage mais il me vole mon concept. Dans le carton d’invitation comme dans le communiqué de presse, il n’y a aucune référence à mon travail. C’est injuste !

    • N’as-tu pas fait pareil, toi aussi?

    • Cela n’a rien à voir. Moi, je m’inspire de mythes, de légendes que j’adapte. Lui me pirate sans vergogne.

PIF haussa les épaules.

    • Qu’est-ce que tu en as à foutre puisque tu as tourné la page, non ? Et puis qu’attends-tu ? Qu’on te verse des droits d’auteur ?

Il but une gorgée de bière et continua.

    • Dans ce cas de figure, c’est impossible.

Furax, je l’ai regardé droit dans les yeux.

    • De la reconnaissance. C’est tout ce que j’attends.

Au pied du graphe qui faisait bien quatre mètres de large, une conférence de presse avait été improvisée. Les questions fusaient, toujours les mêmes, autour de l’identité de l’auteur. Le petit gros se piquait au jeu et, en vrai professionnel, éludait les questions tout en vantant les mérites de ce Bouddha de l’art comme s’il était le porte-parole d’une nouvelle religion. Il affirmait sans rire que Richard Killroy attendait de nous que l’on poursuive son travail. Aujourd’hui plus que jamais, nous avions non seulement le droit mais le devoir de nous exprimer.

C’est alors que j’ai demandé la parole.

    • Connard ! pourquoi ne leur dis-tu pas la vérité ?

Le petit gros s’arrêta, interloqué.

    • Pourquoi ne leur dis-tu pas que Richard Killroy ainsi que le graphe que tu présentes comme une œuvre originale sont en réalité tirés d’un roman que j’ai écrit voici cinq ans.

    • Que voulez-vous dire ?

    • Je veux dire que tu es un imposteur, toi et le narvalo qui t’emploie ! À moins que ce soit l’inverse.

    • Arrête de déconner, Fox! s’interposa Max.

    • Toi, ta gueule, gros lard ! Vous allez entendre parler de moi, vous deux. Je vais vous poursuivre pour plagiat et collaboration au plagiat en bande organisée !

    • Ce que vous venez de dire est faux, répliqua le porte-parole.

    • Laisse tomber, rétorqua Max. Il est surtout jaloux du succès de Killroy. Sous prétexte qu’il a commis un petit bouquin sur le sujet que personne n’a lu, il se croit autorisé à déverser sa bile sur les autres. Tu es un vieux aigri ; un has been. Tiens, j’ai trouvé une phrase poétique pour décrire ton mal-être : « Tu croupis dans le vinaigre de ton ressentiment !»

Je me suis levé de table, furibond, mais Max continuait de plus belle.

    • Veux-tu que je te dise qui tu es, petit fumier ? Et je n’ai pas peur de le dire ici devant les copains et le public, depuis le temps que je te vois rôder autour de nous quêtant un peu de notre attention comme un caniche. Tu es un raté ; un raté, doublé d’un pisse-vinaigre, entends-tu, et tu…

Je ne lui ai pas laissé le temps de terminer et lui ai sauté à la gorge. Une échauffourée s’ensuivit qui dura bien une dizaine de minutes. Il a fallu se mettre à plusieurs pour me faire desserrer mes mains autour du cou de Max. Quelques minutes plus tard, un fourgon de police arriva. Je me suis retrouvé à l’intérieur, à demi-inconscient. Et mon arcade sourcilière en sang. Malgré la douleur et les muscles contusionnés, j’étais content. J’avais fait ce que j’aurais dû faire depuis longtemps. Ce salaud avait bien mérité mon poing dans la figure.

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