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AUTOPORTRAIT AU COUTEAU

par Okuba  Kentaro

Tout est dit en un flash de conscience : autoportrait en larges aplats de couleurs vives que cerne un frisottis organique, figuratif, mais à peine, ces yeux en déséquilibre, globuleux et intenses qui vous fixent… Le livre que vous avez entre les mains n’est pas n’importe lequel. Et son auteur, Jack Boland, un nom de boxeur professionnel, n’est pas né de la dernière pluie. Il y a du lourd dans ses mots, des brisures dans ses phrases.

Il a publié il y a peu, L’amort fraternel, qui se situe dans la lignée des textes de fond, même si la forme y est travaillée, axés sur la psychologie du personnage central, traversés par le flux de conscience cher à Joyce et surtout à l’épouvantable Gertrude Stein. Une novella faussement datée années cinquante et detective stories, ou encore des recueils Alfred Hitchcock raconte, construite autour de l’attente, en un suspense calculé, dévastateur et insignifiant à la fois, comme si l’auteur nous déconseillait de croire aux moteurs de la haine et de l’amour. Si tant est qu’ils diffèrent. 

Je suis bien plus séduit parplus tonique, plus acide, typique des mauvais garçons de la littérature, avec quelque chose de Vallès dans la sombre révolte, de Carco dans le Fatalitas du personnage central, Julien, peintre issu d’une histoire dévastée, qui avance avec ses tripes sur le devant de la scène, enragé, sauvage, perdu, perdant, existe-t-il un autre choix seulement lorsque vous voulez être vous-même dans un monde de simulacres ? Le livre avance en bulldozer de la narration, phrases caterpilar, entre récit déjanté et journal de cure, entre fantasme morbide et pétillement aigre de la gloriole, sans souci de la littérature, car elle n’est pas cette femme compassée que l’on doit révérer, mais une compagne de mort.

Que peut espérer, Julien ? La gloire bien sûr, mais peut-elle recoudre les lambeaux torturés de sa conscience ? Lorsque l’on ne triche pas avec son art, peut-on échapper au destin des maudits ? Veut-on seulement y échapper, car après tout, comme le chantait Brassens, écorché vif tout autant mais gueulant moins, encore emberlificoté de style et de bon usage,

que l’on se pende ici

ou que l’on se pende ailleurs,

s’il faut se pendre…

Toutes ces questions qui obsèdent le texte, et violentent le lecteur, l’écartent de son confort mental, le rudoient, l’exaltent, toutes ces questions forment un vortex de couleurs et de bruits, de fureurs dans lequel se noient les rêves de la belle histoire de la beauté picturale. Les mondes ont implosé au vingtième siècle, disloquant en continents mesquins et dispersés la grande œuvre de l’esthétique. Avec ce livre qui tord le cou à la poésie, Jack Boland confirme tout le bien que l’on peut penser de lui, dans cette écriture très années trente, proche d’Artaud par moments sulfureux, cette hallucination dévastatrice et prodigue. Une auteur flamenco, quoi !

Ps : à noter chez le même éditeur, La Trace, un thriller cinématographique, pour ceux qui aiment que secte rime avec appeal du crime, Le Jour de l’ombre de Bertrand Breneau qui fonce comme un train dans l’horreur.

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