
Dès lors on change de registre. Voilà des images de 40 ans qui reprennent vie : une vieille africaine aux mains sèches pile du millet dans une village de poussière. C’est là qu’a vécu le jeune collègue burkinabé. La frontière entre les classes sociales ne sont pas évidentes à franchir mais ce dernier réussit à les circonvenir avec une élégante modestie qui touche le narrateur. Lui-même n’est-il pas issu du milieu populaire ? Certes leur réalité n’est pas la même mais un mot la réunit : décolonisation . En ce début des années 80 les indépendances font encore vibrer et la décolonisation n’a pas dérivé vers les excès que sont l’appropriation culturelle et autres wokismes. A l’époque d’autres questions turlupinent le jeune professeur : comment enseigner à ces étudiants n’ayant jamais vu de neige que « son pays.., c’est l’hiver » ? Heureusement la musique est le meilleur des messagers. Les corps s’éveillent et les visages se dérident.
Mais le rythme et les refrains du nord comme du sud suffisent-ils à effacer les rapports de classe ? Le professeur qui s’est fait une spécialité de la chanson de langue française, n’est pas dupe. Cela est vrai partout autant Burkina Faso qu’en Haïti où il est allé quelques années plus tard. Lui, le Québécois, sensible à l’injustice sociale, voit bien la manière dont certain de ses collègues masquent les rentes de l’héritage colonial dont ils continuent à usufruire.
Ces observations sont une occasion pour l’ancien éditeur, nationaliste social-démocrate de réfléchir à ces transferts , ces mimétismes culturels qui forgent de tout temps les rapports politiques et sociaux. Cherchez l’homme c’est se confronter aux traditions multiséculaires et qui paraissent parfois déroutantes à l’occidental dès lors qu’elle sont prises en otage au sens propre et figuré par les religions devenue rigoristes. « Cherchez l’âme là, dans les marmonnements pieux, l’appel du mystère. La beauté des chants qui l’élèvent, le jeu des enfants, l’ordonnance des familles, et plus le pays est pauvre, plus les rituels perdurent, et plus le pays est riche, plus les rituels perdent le sens qui les a fondés ». Ainsi s’estompent ces images passés comme ces camées dont les gravures laissent entrevoir ces strates de couleurs camaïeu.
Je me souviens.
Robert Giroux
Toute l’âme résumé
Editeur Bouqinbec


