Qu’est-ce que la novlangue ? On pense bien sûr à George Orwell qui forge ce néologisme dans son célébrissime roman 1984. Pour le dire autrement, c’est une langue dont le pouvoir d’agir, et donc de nommer, a été neutralisé. Il y a deux façons de neutraliser une langue : la voie du bas. Cela concerne la langue de tous les jours, ce que les linguistes appellent la langue véhiculaire, la langue de l’État. Et il y a la voie du haut et cela nous concerne directement puisque c’est la langue de la littérature, ce que les linguistes appellent la langue référentiaire.

En général quel qu’il soit ( impérial, colonial…), le pouvoir ne vise pas directement la domination d’une langue par une autre. Elle s’impose de fait en marginalisant ainsi les parlers dominés pour en faire des patois, souvent interdits. L’argument est toujours le même : il faut que tout le monde se comprenne et dans ce domaine la raison du plus fort est toujours la meilleure. Mais le choix contraire peut être tout aussi contreproductif. En marginalisant l’ancienne langue coloniale, le nouvel état ( je pense à l’Algérie) se prive d’un moyen d’action sur le monde et condamne nombre de ses écrivains à se couper de leur lectorat originel.

C’est ainsi qu’on neutralise le pouvoir d’agir de la langue. Son usage étant disqualifié, les ressorts syntaxiques et grammaticaux se cassent en cherchant à imiter la langue dominante. Le poète Gaston Miron le savait bien. En 1991, il m’avait fait l’amitié d’intervenir dans le cours que je donnais sur la littérature du Québec à l’université de Nanterre. « Attention, avait-il mis en garde mes étudiants, vous vous croyez protégés parce que vous habitez en France, mais vous aussi, vous verrez votre langue s’appauvrir. Certains mots perdront leur sens puis disparaitront. » Et il donna comme exemple le mot « portillon » que l’on trouvait alors dans le métro parisien. Un portillon n’est pas une porte, bien sûr, mais sa disparition progressive de l’espace public affaiblit d’autant la précision de la langue. « Mal nommer les choses, c’est contribuer au malheur du monde » on connaît ce mot d’ Albert Camus.

Comme poète et citoyen, Miron s’est battu sa vie durant pour arracher le français, au joual, ce pidgin bilinguisé et dé-grammatisé qu’utilisaient ses concitoyens montréalais au quotidien. Le but était de redonner à sa langue maternelle le statut« d’un véritable instrument de pensée et d’expression ». Tel est bien la mission de l’artisan de la langue qu’est le poète. Transformer la pesanteur du réel en grâce.

Mais qu’arrive-t-il lorsque la langue dominante décroche de la réalité ? Elle s’assèche, se spiritualise à un point tel qu’elle s’égare en de vains jeux langagiers. « Ces jeux floraux » dont se gaussait du Joachim du Bellay. Oui, me direz-vous mais en quoi ces jeux langagiers appartiennent-ils à la novlangue ? Ils y participent indirectement par leur volonté de séduire. La société du spectacle ne date pas de mai 1968 ; elle se pratiquait déjà dans les grandes cours d’Europe. Les salons ont arbitré la querelle des « Anciens et des modernes ». On y a forgé l’opinion et fait progresser les idées des Lumières avant de sombrer dans le ridicule. La fascination de la nouveauté qui se cristallise autour d’une nouvelle technique peut rapidement, si on n’y prend garde, devenir fascisation. Comment ? En libérant l’hybris devenu d’autant plus arbitraire que le désir de séduire est instrumentalisé par le rapport de force brutal du nouveau dieu statistique. « Le Vatican, combien de divisions ? », s’était exclamé Staline au début de la Seconde guerre mondiale.

C’est pourquoi la parole se doit d’être fondée sur la nécessité. Or cette nécessité se trouve dans l’expression de l’affect, dans l’émotion qui est aussi motion, mouvement qui caractérise au plus près le style. Le rattachement de l’expression à l’expérience est donc essentiel. « Il existe, disait le Paul Ricoeur, entre l’activité de raconter une histoire et le caractère temporel de l’expérience humaine une corrélation qui n’est pas purement accidentelle, mais présente une forme de nécessité transculturelle ».

 C’est cette « nécessité transculturelle » qui permet de résister aux diverses novlongues qui nous inondent et rendent inaudible la langue de l’écrivain authentique. Car ces novlangues se répercutent également dans le champ littéraire en faisant passer des vessies pour des lanternes, confusion accentuée encore plus par une surproduction torrentielle. Trop de « littérature » tue la littérature.

Cet assaut systématique au temps de cerveau disponible est le fruit de deux logiques opposés mais complémentaires. L’ordre politique et le dé-sordre économique. La loi de la Cité et la Loi de la Maison qui à partir du XVIe siècle sort de son périmètre domestique pour conquérir le monde. Leur opposition a pour résultat de rendre impraticable une troisième voie qui prend appui sur la raison poétique et donc sur l’expérience émotionnelle.

Pour en comprendre les enjeux transportons nous à New York au début des années 1940. L’Europe tombe entre les mains d’Hitler. James Burnham reprend à son compte les techniques du management mis en pratique pr Reinhand Höhn, officier SS et juriste de droit public et lui prédit un avenir radieux. Norbert Wiener prépare un cycle de conférences sur une nouvelle science qui va s’appeler la cybernétique.

Pour faciliter cette révolution technique, il faut dresser la langue à cet effet. C’est le LTI, Lingua Tertii Imperii, du titre du livre de Victor Klemperer romaniste et nazi repenti qui l’ étudie en clandestin. La rhétorique du 3e Reich vise en priorité les affects, et non la pensée qu’elle cherche à éliminer. (Tout récemment Cécila Alduy disséquant La Langue de Zemmour arrive aux mêmes conclusions). La LTI éprouve «une haine de la pensée» et privilégie l’emphase et le superlatif afin d’habituer les esprits à l’exagération.

Ainsi la LTI va trouver au sein de la démocratie américaine cette « ploutocratie » caricaturée par le régime nazi, les conditions idéales de sa mutation. L’effet de cette incubation sera cependant plus long à percevoir. Et pour cause, car entre-temps une nouveau « variant » avait émergé. C’est le LQI, lingua quaterni imperii, qui prolifère désormais en Union soviétique et dont on a des relents encore aujourd’hui. La langue de l’empire soviétique.

Désormais il ne suffit plus de décrire la manipulation du langage, il faut la mettre en récit. C’est George Orwell qui s’y colle en écrivant avec son roman 1984. Le novlangue n’est tout simplement qu’une langue manipulée sous l’empire… de l’Empire, réduite à faire de la figuration, au sens propre et figuré… c’est à dire de la littérature. C’est ce qui s’est passé d’ailleurs lors du premier empire (romain) où le pouvoir impérial réduit la rhétorique en un exercice purement formel. Rappelons que la rhétorique, cet art de la parole , a été inventée en Sicile, il y a 2500 ans pour lutter contre les tyrans. Lorsqu’elle débarque à Athènes par l’entremise des rhéteurs, elle devient le socle sur lequel se construisent la démocratie et la philosophie. En France, elle restera invisible mais influente jusqu’en 1902, année où elle sera rayée des programmes scolaires et remplacée par l’histoire littéraire. La «dissertation » se substituera alors au discours argumenté.

Car la novlangue, le Newspeak en anglais, c’est d’abord un parler. « En 1984, nous prévient Orwell, l’usage du novlangue n’est pas encore très répandu, seuls des spécialistes le maîtrisent à l’oral comme à l’écrit ».

Arrêtons -nous un instant sur l’identité de ces « spécialistes ». Qui sont-ils ? Vous vous en doutez bien . Ce sont des lettrés. Car pour dé-construire un parler, il faut savoir comment il est construit. Voilà qui nous renvoie à la fabrication du Oldspeak et à ses artisans. L’Oldspeak c’est notre commun héritage littéraire dont la langue est le vecteur.

Sans remonter à la caste des scribes et aux divers avatars qu’elle a revêtue, il importe de se rappeler que les gens de lettre ont toujours servi d’interface entre les pouvoirs qui montent et ceux qui déclinent. D’où leur trahison de clercs cher à Julien Benda. En quoi tient le pouvoir des gens de lettre ? C’est de « rendre publique une conviction privée » (Régis Debray) et ainsi contribuer à modifier ou susciter une croyance collective. Car comme le rappelle l’auteur du Cours de médiologie générale. « Un esprit ne peut agir sur un autre qu’en prenant corps dans une matérialité sensible ( parole, écriture, image) et en se déposant sur un support. Sans cette objectivation ou publication, nulle pensée ne peut devenir événement, ni prendre effet comme force à capter ou a neutraliser. »

On ne peut être plus clair. C’est le nouveau médium et son contrôle qui distribue l’influence et la consacre. Cette possibilité est désormais partagée par le plus grand nombre. Pour le meilleur et pour le pire. Le rappeur Bouba qui distille la propagande complotiste et pro-poutine a 5 millions d’abonnés.

Faisons un bon de 500 ans dans l’histoire de France. A l’époque cette option de rendre public une conviction privé était l’apanage de rares lettrés. L’Ordonnance de Villers-Cotterêts de 1539 leur assure la protection du souverain pour promouvoir le nouvel idiome. La Défense et Illustration de la langue française est publié dix ans plus tard. Il permet au jeune Joachim du Bellay de commencer à convaincre ses coreligionnaires d’ écrire en français. Le but est simple : augmenter le capital symbolique de la nouvelle langue au lieu d’enrichir celui, déjà bien doté, du grec, du latin. La mission des écrivains est dès lors toute trouvée. Il s’agit d’augmenter, d’enrichir et de peaufiner la nouvelle langue en la métabolisant par la subjectivité comme deux siècles plus tôt Dante l’avait fait pour l’italien, faisant de celle-ci la langue de culture du Cinquecento.

C’est cette langue littéraire enrichie par des générations d’écrivains qui sera sacrifiée sur l’autel du management et de l’idéologie. Le dolce stil novo sera caricaturé par la novlangue qui en est la parodie.

Comparer, ressentir, agréger, imiter, représenter, telle sera la tâche de l’écrivain devenu entre temps intellectuel.

C’est cette langue littéraire enrichie par des générations d’écrivains qui sera sacrifiée sur l’autel idéologique autant libéral que social. Le dolce stil novo sera caricaturé par (?) la novlangue qui en est la parodie. La quête d’autonomie conduira les gens de lettres à vouloir se défaire de l’emprise du Prince pour mieux s’attacher un nouveau maître : le marché.

C’est le marché qui arbitrera désormais les élégances. Le statut de la parole et donc de la littérature change. Il s’agira d’affirmer dorénavant une littérature avec des critères qui appartiennent d’abord au  « petit contexte », comme le dirait Kundera : c’est-à-dire à l’histoire de la langue et de la littérature nationale. Mais le nationalisme n’est pas la seule idéologie que fait émerger ce recentrage. Le libéralisme comme le socialisme ont leur pendant idéologique à cet égard.

Tant qu’il y avait un équilibre qui pouvait encore exister, la novlangue soviétique faisait contrepoids aux tentations du marché et conservait l’illusion qu’il protégeait par devers lui les libertés fondamentales. Mais tout bascule en 1989 lorsque le mur de Berlin s’effondre. La nouvelle langue impériale, la 5e LQI, pouvait dès lors se déployer. Car cette langue désormais n’est plus politique, elle est cybernétique ou pour le dire autrement numérique. Elle se déploie dans un nouvel espace qui n’est plus national. Il est devenu cyberspatial.

Dans son essai La parole manipulée publié en 1997, le sociologue Philippe Breton démontre que dans l’usage de la parole il y a une « continuité de méthode »  entre les régimes totalitaires et les régimes démocratiques. « C’est dans cette perspective, poursuit-il, que les tenants du libéralisme utilisent les démocratie et ses formidables capacités à mettre en scène la parole pour convaincre, alors même que la démocratie politique n’est pas nécessaire à l’instauration d’une société régie par les lois du marché . Celle-ci s’accommodent fort bien, dans d’autres contextes, de systèmes dictatoriaux. »

On le voit bien en Russie et en Chine aujourd’hui. Le management, inventé par les nazis, puis théorisé aux États-Unis trouvera son usage idéal dans la financiarisation de l’économie. Le nouvel espace numérique est sans limite, comme la nouvelle langue dont il aura besoin pour imposer son hégémonie : le langage-machine. C’est ainsi que toutes le langues risquent d’être marginalisées et les littératures qui leur sont rattachées aussi. L’un des effets pervers de cette numérisation de l’espace public c’est l’avènement depuis une trentaine d’année d’une world literature et des simili littératures qui en découlent. Décrochées de l’Expérience, elles participent de la littérature du spectacle que nombre d’observateurs ont dénoncé avec raison 1. Quant à l’appauvrissment de notre langue quotidienne ( notre langue véhiculaire) l’écriture numérique et ses divers avatars avec son florilèges d’emotikon et de SMS s’en charge très bien. Farenheit 451, roman distopique de Ray Bradbury, l’illustre éloquemment.

Car s’il est indispensable de défendre la liberté d’expression, il en est tout autant de la liberté de réception. Or nous institutions si elle sont sourcilleuses pour la première ne s’intéressent peu à la seconde. Suivons encore les avertissements du sociologue à cet égard. « Aucune limite n’est fixée à l’acte d’exprimer, notamment d’exprimer pour convaincre. La limite du convaincre, c’est la liberté de l’auditoire d’être convaincu, celle que justement les techniques de manipulation restreignent2 ». Nous découvrons, stupéfaits, que la fin des idéologies dont on nous a rabattu les oreilles, n’a jamais cessé bien au contraire. Il est plus qu’urgent désormais de construire de nouvelles normes de la parole qui garantissent aussi la liberté de réception et de médiation. Ces normes sont un étape supérieure de la démocratie et un épanouissement de la liberté tout court.

Pour atteindre cette étape indispensable, nous, écrivains, nous avons à nous mobiliser pour réinscrire l’éthique de l’expérience au cœur de notre projet esthétique, rattacher la culture savante à la culture populaire. Comment ? En exerçant pleinement une critique radicale aujourd’hui presqu’inexistence contre ce que Pierre Bourdieu à la suite d’autres observateurs « les productions culturelles simili ». Celles-ci, « peuvent aller jusqu’à mimer les recherches de l’avant-garde toute en jouant des ressorts les plus traditionnels des productions commerciales et qui, du fait de leur ambiguïté, peuvent tromper les critiques et les consommateurs à prétentions modernistes ». Savoir détecter cette littérature simili dans le jurys littéraires, notre propre production, les modes littéraires permet cette fermeté d’âme pour assumer pleinement ce « corporatisme de l’universel », qui fonde, selon Bourdieu, notre condition d’écrivain.

1 Je pense notamment à Qui a peur de la littérature ? De Jean-Philippe Domecq, éditions Mille et une nuits

2 Philippe Breton, La Parole manipulée Paris, La Découverte, 2000 p.204


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