Aller au contenu

LES IDES DE MARS

Image de Fulvio Caccia
Fulvio Caccia
Facebook
LinkedIn
Twitter

Retour sur la mort de César

Aux Ides de mars en 44 avant J-C, une conjuration de républicains conduite par Brutus et Cassius  assassina Jules César. Les  raisons de ce meurtre  dont une partie du  Sénat s’était fait  le complice  sont bien connues. César avait outrepassé les pouvoirs conférés par cette institution en s’autoproclamant

dictateur à vie. L’exercice de la violence pour éliminer la  violence d’un seul qui s’accapare de la puissance d’État, ne peut se justifier par une simple réaction. Il requiert une  vision renouvelée  de la politique et de la république  s’appuyant sur un sens  politique en mesure de permettre la transition. Ce ne fut manifestement pas le cas des conjurés qui virent l’opinion publique, habilement retournée par Marc Antoine. Le fidèle lieutenant de  César n’eut pas de difficulté à capitaliser sur le prestige militaire et la  popularité du célèbre consul réformateur. Voilà pourquoi sa mort au lieu de refonder la république signa sa chute.

Méthodologie de la terreur
Les méthodes utilisées jadis pour faire basculer la république vers l’empire rappellent étrangement ce nous vivons : développement de la peur et de la terreur, disqualification des institutions, manipulation du langage où les opposants sont accusés de semer la zizanie. Leur élimination politique ou physique se justifiant ainsi, les autocrates passent à l’acte et tranchent les têtes qui dépassent comme ce fut le cas pour Cicéron qui prit le parti des républicains. On connaît la suite : la guerre civile, puis la guerre entre prétendants au pouvoir absolu.

Sur cette période confuse, les lettrés latins ont abondamment écrit offrant un matériel de choix à leurs nombreux successeurs. De Dante à William Shakespeare au romancier américain Thornton Wilder en passant par le cinéma ( Joseph Mankiewicz, et plus récemment encore de Francis Ford Coppola), cet épisode romain n’a cessé de fasciner les créateurs. Passion, sexe, pouvoir, trahison, amour, violence, vengeance : tous les  ressorts  de la tragédie s’y trouvaient.

Sa mise en récit eut toutefois des conséquences inattendues pour le développement de  la liberté et de la démocratie. Elle contribua à personnaliser ce drame et à mythifier ses principaux acteurs masquant ainsi les enjeux politiques dont ils étaient les ressorts. Le romanesque acheva de rendre invisible ce qui aurait dû être visible au premier abord.

Il a fallu Freud pour analyser le meurtre du père sadique par les fils humiliés et  son héroïsation ; il a fallu René Girard pour révéler le mensonge romanesque et les mécanismes du désir mimétique qui le voilait dans l’inconscient.

Par-delà ces interprétations  savantes ou artistiques, notre intérêt n’est pas la légende qu’elles ont tissée mais  son opposé : son détricotage. Pourquoi ? Parce que cela permet de saisir les mécanismes  toujours actuels  de la manipulation du langage qui  en est la condition  fondatrice. A cet égard, les écrivains, les artistes, brefs les intellectuels exercent une influence qui n’est pas anodine car  ils contribuent à fixer ou à faire évoluer les représentations  dans un sens ( démocratique)  ou dans l’autre (autocratique).

Il est bon de rappeler qu’historiquement  la fonction des lettrés a toujours été de conforter le pouvoir dont ils dépendaient  afin que celui-ci apparaisse légitime non seulement auprès de leur peuple mais aussi auprès de leurs pairs. Comment ? En expliquant, arguments à l’appui, pourquoi les riches et les puissants ont raison d’être riches et puissants.  Les clercs, la caste des prêtres, agissent  par leurs discours , leurs actes et leurs écrits en transformant la  conviction privée de leurs maîtres  en opinion publique. Ainsi la caste des clercs a-t-il fait passer l’intérêt personnel de quelques « happy few » pour l’intérêt général. C’est la  leçon de la médiologie  chère à Régis Debray.

La guerre culturelle
Mais qu’en est-il aujourd’hui ? Le paysage est pour le moins contrasté. Si l’espace public continue d’être traversé par les idéologies connues (communiste, socialiste,  conservatrice, libérales…), sa numérisation n’est pas étrangère à leur implosion et  à de retournements étonnants. Ainsi un certain nombre d’intellectuels, et pas des moindres, ont choisi de se draper dans leur neutralité disciplinaire pour mettre au même diapason la géopolitique des états et la défense des droits de l’Homme.  

Cette confusion de statuts et des niveaux les conduit à donner raison aux dictatures  avec un effet dévastateur  à l’égard de la  défense des droits humains. Leur posture qui se veut objective légitime les tyrans à utiliser la force  et la violence contre leur peuple. Ces intellectuels souvent européens deviennent ainsi les idiots utiles des dictatures en allant jusqu’à les caricaturer comme de  simples « démocraties autoritaires ».

« La raison du plus fort est toujours la meilleure »
  Faut-il rappeler que pour les despotes la démocratie ne leur utile que pour prendre possession du  le pouvoir et le conserver. « Qui sont, disent-ils,  ces originaux qui osent  affirmer leurs droits pour une société plus juste et plus libre ?  N’ont-ils, pas compris, les pauvres, « qu’ils n’ont pas  les cartes en main ». Trump en a fait l’éclatante démonstration dans le  bureau ovale de la Maison Blanche face au président Zelenski.

Car pour la puissants, l’Histoire  c’est  eux qui la font. Ces intellectuels souvent européens qui ont mis » leur fauteuil dans le sens de l’Histoire » leur préparent le terrain. Et pourtant cette même histoire nous enseigne  que c’est précisément  ceux qui disent non , « les hommes révoltés », défendus par Albert Camus qui se rebellent contre les pouvoirs établis qui la font.

Cette longue chaîne de révoltés est à l’origine de nos valeurs fondamentales, socle de notre état de droit. Mais ne soyons pas dupes. L’État de droit  a aussi servi d’alibi à l’Occident pour impose sa domination. La conquête coloniale a instrumentalisé ses principes pour «  la bonne cause ». Et la Cause en est  la duplicité inhérente à l’universalisme du Logos, à la Raison raisonnante,  propre à toute volonté de pouvoir qui  trouve dans le langage la justification de ses actes. Telle est la puissance de la nomination, telle est la force de la langue. C’est aussi pourquoi  la langue de tous se doit d’être mise sous tension par le langage de chacun. Le principe qui  instruit cette valeur s’appelle la liberté d’expression.  

Aujourd’hui, par un paradoxe propre à nos sociétés numériques, c’est précisément l’inverse qui se produit.  La démultiplication exponentielle de la parole individuelle aboutit à noyer le poisson : il n’y a plus de langue commune pour désigner le vrai, le bon, bref l’intérêt général. Inversion des valeurs, confusion des sentiments qui  donne  aux puissants un avantage décisif car cette situation invalide en retour  la portée de la critique et donc du travail intellectuel.

Voilà comment les démocraties en viennent à adhérer au narratif des plus puissants et se transforment en oligarchie sacrifiant leurs principes aux lois du marché. L’universalisme est ainsi battu en brèche puisqu’il aurait servi à masquer les intérêts particuliers. Un  argument supplémentaire à ceux qui en ont souffert et qui favorise le ressentiment  des anciennes colonies qui tentées  par les  dictatures  russes et chinoises.

La tentation est alors grande de jeter le bébé avec l’eau du bain. C’est ce qui se passe aujourd’hui. La responsabilité  des intellectuels et plus que jamais aujourd’hui  engagé pour défendre les droits de l’homme et non d’expliquer pourquoi  ils deviennent  obsolètes  au regard des autocrates  comme le font  des  intellectuels comme Emmanuel Todd ou encore Giorgio Agamben.

Lors de la conférence de Munich en 1936, Churchill avait eu ses mots : « Vous aviez à choisir entre la guerre et le déshonneur, vous avez choisi le déshonneur et vous aurez la guerre ! »  A bon entendeur…

 

 

 

 

LES IDES DE MARS

Vous aimerez peut être aussi

« La raison du plus fort » …

« La raison du plus fort est toujours la meilleure » , disait Lafontaine. Pour les détenteurs du pouvoir, la  liberté, l’indépendance, l’égalité, paraissent bien futiles. « Qui sont ces originaux qui osent  affirmer  leurs droits pour une société plus juste et plus libre ?  N’ont-ils, pas compris, les pauvres, « qu’ils n’ont pas  les cartes en main ». (Car, sous-entendu, c’est nous qui l’avons !)  Trump en a fait l’éclatante démonstration vendredi dernier dans le  bureau ovale de la Maison Blanche face au président Zelinski.

Connaissance de la douleur

Cela a commencé comme une banale douleur aux lombaires et la sensation qu’une longue et fine aiguille chauffée à blanc s’enfonçait das mon flanc droit. Une sciatique s’était invitée dans mon lit.

Pourquoi l’héritage de César nous concerne , nous Européens.

S’il est vrai comme nous rappelle Karl Marx  dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte (1852) que « la première fois l’Histoire se répète comme tragédie, la seconde fois comme farce » . Que penser de la séquence que nous vivons ?  Faut-il  pleurer ou en rire ?  Les deux mon capitaine . Le candidats  césariens  se bousculent au portillon. Réussiront-ils au vu et au du monde entier ?  Telle est la question.