Retour sur la mort de César
Aux Ides de mars en 44 avant J-C, une conjuration de républicains conduite par Brutus et Cassius assassina Jules César. Les raisons de ce meurtre dont une partie du Sénat s’était fait le complice sont bien connues. César avait outrepassé les pouvoirs conférés par cette institution en s’autoproclamant
dictateur à vie. L’exercice de la violence pour éliminer la violence d’un seul qui s’accapare de la puissance d’État, ne peut se justifier par une simple réaction. Il requiert une vision renouvelée de la politique et de la république s’appuyant sur un sens politique en mesure de permettre la transition. Ce ne fut manifestement pas le cas des conjurés qui virent l’opinion publique, habilement retournée par Marc Antoine. Le fidèle lieutenant de César n’eut pas de difficulté à capitaliser sur le prestige militaire et la popularité du célèbre consul réformateur. Voilà pourquoi sa mort au lieu de refonder la république signa sa chute.
Méthodologie de la terreur
Les méthodes utilisées jadis pour faire basculer la république vers l’empire rappellent étrangement ce nous vivons : développement de la peur et de la terreur, disqualification des institutions, manipulation du langage où les opposants sont accusés de semer la zizanie. Leur élimination politique ou physique se justifiant ainsi, les autocrates passent à l’acte et tranchent les têtes qui dépassent comme ce fut le cas pour Cicéron qui prit le parti des républicains. On connaît la suite : la guerre civile, puis la guerre entre prétendants au pouvoir absolu.
Sur cette période confuse, les lettrés latins ont abondamment écrit offrant un matériel de choix à leurs nombreux successeurs. De Dante à William Shakespeare au romancier américain Thornton Wilder en passant par le cinéma ( Joseph Mankiewicz, et plus récemment encore de Francis Ford Coppola), cet épisode romain n’a cessé de fasciner les créateurs. Passion, sexe, pouvoir, trahison, amour, violence, vengeance : tous les ressorts de la tragédie s’y trouvaient.
Sa mise en récit eut toutefois des conséquences inattendues pour le développement de la liberté et de la démocratie. Elle contribua à personnaliser ce drame et à mythifier ses principaux acteurs masquant ainsi les enjeux politiques dont ils étaient les ressorts. Le romanesque acheva de rendre invisible ce qui aurait dû être visible au premier abord.
Il a fallu Freud pour analyser le meurtre du père sadique par les fils humiliés et son héroïsation ; il a fallu René Girard pour révéler le mensonge romanesque et les mécanismes du désir mimétique qui le voilait dans l’inconscient.
Par-delà ces interprétations savantes ou artistiques, notre intérêt n’est pas la légende qu’elles ont tissée mais son opposé : son détricotage. Pourquoi ? Parce que cela permet de saisir les mécanismes toujours actuels de la manipulation du langage qui en est la condition fondatrice. A cet égard, les écrivains, les artistes, brefs les intellectuels exercent une influence qui n’est pas anodine car ils contribuent à fixer ou à faire évoluer les représentations dans un sens ( démocratique) ou dans l’autre (autocratique).
Il est bon de rappeler qu’historiquement la fonction des lettrés a toujours été de conforter le pouvoir dont ils dépendaient afin que celui-ci apparaisse légitime non seulement auprès de leur peuple mais aussi auprès de leurs pairs. Comment ? En expliquant, arguments à l’appui, pourquoi les riches et les puissants ont raison d’être riches et puissants. Les clercs, la caste des prêtres, agissent par leurs discours , leurs actes et leurs écrits en transformant la conviction privée de leurs maîtres en opinion publique. Ainsi la caste des clercs a-t-il fait passer l’intérêt personnel de quelques « happy few » pour l’intérêt général. C’est la leçon de la médiologie chère à Régis Debray.
La guerre culturelle
Mais qu’en est-il aujourd’hui ? Le paysage est pour le moins contrasté. Si l’espace public continue d’être traversé par les idéologies connues (communiste, socialiste, conservatrice, libérales…), sa numérisation n’est pas étrangère à leur implosion et à de retournements étonnants. Ainsi un certain nombre d’intellectuels, et pas des moindres, ont choisi de se draper dans leur neutralité disciplinaire pour mettre au même diapason la géopolitique des états et la défense des droits de l’Homme.
Cette confusion de statuts et des niveaux les conduit à donner raison aux dictatures avec un effet dévastateur à l’égard de la défense des droits humains. Leur posture qui se veut objective légitime les tyrans à utiliser la force et la violence contre leur peuple. Ces intellectuels souvent européens deviennent ainsi les idiots utiles des dictatures en allant jusqu’à les caricaturer comme de simples « démocraties autoritaires ».
« La raison du plus fort est toujours la meilleure »
Faut-il rappeler que pour les despotes la démocratie ne leur utile que pour prendre possession du le pouvoir et le conserver. « Qui sont, disent-ils, ces originaux qui osent affirmer leurs droits pour une société plus juste et plus libre ? N’ont-ils, pas compris, les pauvres, « qu’ils n’ont pas les cartes en main ». Trump en a fait l’éclatante démonstration dans le bureau ovale de la Maison Blanche face au président Zelenski.
Car pour la puissants, l’Histoire c’est eux qui la font. Ces intellectuels souvent européens qui ont mis » leur fauteuil dans le sens de l’Histoire » leur préparent le terrain. Et pourtant cette même histoire nous enseigne que c’est précisément ceux qui disent non , « les hommes révoltés », défendus par Albert Camus qui se rebellent contre les pouvoirs établis qui la font.
Cette longue chaîne de révoltés est à l’origine de nos valeurs fondamentales, socle de notre état de droit. Mais ne soyons pas dupes. L’État de droit a aussi servi d’alibi à l’Occident pour impose sa domination. La conquête coloniale a instrumentalisé ses principes pour « la bonne cause ». Et la Cause en est la duplicité inhérente à l’universalisme du Logos, à la Raison raisonnante, propre à toute volonté de pouvoir qui trouve dans le langage la justification de ses actes. Telle est la puissance de la nomination, telle est la force de la langue. C’est aussi pourquoi la langue de tous se doit d’être mise sous tension par le langage de chacun. Le principe qui instruit cette valeur s’appelle la liberté d’expression.
Aujourd’hui, par un paradoxe propre à nos sociétés numériques, c’est précisément l’inverse qui se produit. La démultiplication exponentielle de la parole individuelle aboutit à noyer le poisson : il n’y a plus de langue commune pour désigner le vrai, le bon, bref l’intérêt général. Inversion des valeurs, confusion des sentiments qui donne aux puissants un avantage décisif car cette situation invalide en retour la portée de la critique et donc du travail intellectuel.
Voilà comment les démocraties en viennent à adhérer au narratif des plus puissants et se transforment en oligarchie sacrifiant leurs principes aux lois du marché. L’universalisme est ainsi battu en brèche puisqu’il aurait servi à masquer les intérêts particuliers. Un argument supplémentaire à ceux qui en ont souffert et qui favorise le ressentiment des anciennes colonies qui tentées par les dictatures russes et chinoises.
La tentation est alors grande de jeter le bébé avec l’eau du bain. C’est ce qui se passe aujourd’hui. La responsabilité des intellectuels et plus que jamais aujourd’hui engagé pour défendre les droits de l’homme et non d’expliquer pourquoi ils deviennent obsolètes au regard des autocrates comme le font des intellectuels comme Emmanuel Todd ou encore Giorgio Agamben.
Lors de la conférence de Munich en 1936, Churchill avait eu ses mots : « Vous aviez à choisir entre la guerre et le déshonneur, vous avez choisi le déshonneur et vous aurez la guerre ! » A bon entendeur…