Le blog de Fulvio Caccia

24 janvier 2012

écrire “numériquement”

Classé dans : Actualité — Tags :, , , , — admin @ 1:08

“Ecrire gothiquement” disait Rabelais en son temps!

Qu’est-ce à dire ? Et bien pour moi cela veut dire écrire avec la conscience du nouvel espace typographique qui rend toute le savoir du moment  co-présent dans la même sphère unifiée par cette technologie. Mais écrire “numériquement”, est-ce la même chose ?

D’aucuns  pourraient  l’affirmer. Il est vrai qu’aligner des mots sur un support renvoie à une maïeutique gémellaire : tirer hors de soi.

Distinguons d’abord le mouvement de l’écriture qui est double comme la langue  et  le  langage.  En effet dès lors que les mots (la plus petite unité de sens)  sont arrachés du néant intérieur, il s’exposent sur la scène du monde (la page blanche) et peuvent donc être l’objet de spéculation et d’interprétation. C’est là où la singularité d’une  parole se doit de frayer son chemin, de résister aux forces de la langue  qui veulent la rabattre vers le plus petit commun dénominateur.

Cette entreprise d’uniformisation est normale  car c’est la compréhension qui en l’enjeu. Il s’agit d’éviter l’équivoque et de coller le plus possible au réel. Ah ! Le réel !    C’est pourquoi les mots tendent à être réduits à leur plus simple expression, c’est-à-dire à une seule acception. Mais ce qui peut se comprendre dans le cadre temporaire d’une conversation ou d’un écrit à caractère scientifique ou utilitaire ne l’est plus  lorsqu’on s’en sert pour manipuler la parole  et lui donner le sens que le pouvoir agrée. L’idéologisation de la langue est alors en marche. Cet appauvrissement qui était naguère le fait des pouvoirs totalitaires est  aujourd’hui généralisé.

Les moyens de communication modernes ( Internet 2.0…) et le détournement colossal, au lendemain de la chute du Mur de Berlin,  de la démocratie  et des techniques de la parole (du convaincre)  qui lui sont associées, l’expliquent en grande partie. Le triomphe de la démocratie consumériste s’est imposé de la sorte. Hors du marché, point de salut.  

Le grand détournement

Ce détournement qui s’est fait au nom de la liberté (du plus fort ) a  comme conséquence de réduire de fait les espaces de liberté en isolant chacun dans sa bulle. Résultat : il n’y a plus d’espace commun : il n’y a que la relation dominante et binaire  du producteur au  consommateur, du pouvoir à l’individu. Baudrillard et avant lui Benjamin l’avaient prédit.  En ce qui me concerne, je l’ai éprouvé de manière aigue au milieu des années 90 et autour de moi plusieurs amis constataient la même chose. Le site www.combats-magazine.org a été ma réponse à ce rétrécissement

L’Observatoire de la diversité culturelle devait accompagner cette agora numérique qui me semblait être désormais le nouvel espace commun. C’était en 2002. L’émergence d’une république transnationale basée sur des présupposés culturels, voire transculturels en était l’enjeu. L’initiative était évidemment insuffisante, une goutte dans l’océan, pour faire résistance.  Il fallait aussi agir dans l’espace public. C’est ce que nous nous sommes employés à faire  avec d’autres à partir des années 2007. Cela continue. Mais c’est une autre affaire.

En ce qui me concerne il fallait continuer à écrire, c’est-à-dire à publier même si  ta parole n’est pas inscrite dans un circuit commercial ou éditorial accrédité. Je pensais jusqu’ici obvier à cet obstacle en persévérant dans la voie qui je m’étais tracé. Mais c’était sans compter  du glissement progressif des lecteurs vers d’autres formes  d’agoras qui n’étaient plus réticulés prioritairement par l’imprimé. D’où ce sentiment  de vide, et d’angoisse d’immobilisation progressive  que tout un chacun ressent aujourd’hui. «Circulez il n’ y a rien à voir». Vielle stratégie des pouvoirs ?  Possible. Il n’empêche que cette atmosphère de raréfaction a des effets qui jouent sur la confiance du vouloir vivre ensemble et amplifient la sinistrose généralisée.

Que me reste-t-il donc ? L’écriture en ligne ? Pas tout à fait. Une écriture en complément avec  l’imprimé. Bien. Ce n’est pas un pis aller, non ; mais cela demande de la disponibilité, du temps et … on n’écrit pas en ligne comme on écrit  sur le papier.  C’est évident.  Alors quel ton adopter ?  Quelle est la bonne distance ?  J’aimerais  avoir l’exacte mesure de la conversation, raconter une histoire.  Oui mais laquelle ?  Storytelling ? Et moi qui a tendance  à pratiquer l’écriture en ligne comme s’il s’agissait de celle du papier . Et de plus j’écris lentement, très lentement. Cela me prends plus de temps pour me corriger  que  pour écrire. Alors, on est pas sorti du bois !  Mais écrire sur écran qu’est-ce que ça change ?

Inutile ici de refaire l’histoire de l’écriture. Si l’essentiel est de former un  texte qui a un sens, ce sens demeure  en bonne partie influencé par celui à qui il est destiné. C’est là qu’entre en jeu la technique: la langue proprement  dite (grammaire, syntaxe, rhétorique …), le support ( codex, livre imprimé, en ligne), la diffusion ( vendeurs ambulants  du moyen âge, points de vente…). Mais ces  techniques de reproduction ne sont pas innocentes et modifient  à leur tour  non seulement la manière de former ces phrases mais aussi de les  faire apparaître.

L’oeuf ou la poule

Mais qui vient en premier : le lecteur ou le support ? Les deux voyons. Car le second est déjà l’apanage du pouvoir et enfante le premier. Normal. L’acte de rendre public (la publication) suppose l’existence d’une  scène, d’une communauté de lettrés  susceptible de comprendre, d’apprécier et de commenter les textes écrits. Cette communauté, réunie en  Cour autour d’un prince,  autorisait  jadis la circulation de manuscrits et des copies correspondantes. L’existence de cette communauté,  peu nombreuse mais influente, car directement branchée sur le  pouvoir, décline son influence sur un support  qui lui est propre.  Cela peut être la langue comme cela est arrivé au moyen-âge lorsque les parlers populaires  en Europe se sont émancipés du latin. Au XVIe siècle ce fut l’imprimé qui a permis  de fixer la norme linguistique  et typographique et d’unifier un espace politique.  Plus nombreuse, créative et structurée, était cette cour, plus rayonnante était sa parole, sa norme linguistique. C’est ce qui fait regretter à Dante  en 1304, l’inexistence en Italie d’une cour susceptible d’imposer une norme ” curiale” qui serait être à la fois le fait du Prince et du poète. C’est ainsi que le poétique est lié au politique, la langue de la culture à la langue du droit et de la cité.

Le poétique et le politique

Les grands livres fondateurs (la théogonie, la Bible, l’Enéide…) sont souvent les fruits de cette collusion. Elle peut donner un grand moment de civilisation surtout lorsqu’il s’agit de créer de l’unité  territoriale, voire administrative pour légitimer et affirmer un pouvoir émergeant sur  un autre vieillissant; mais  c’est aussi un instrument de sélection et de domination qui exclut ceux qui ne la parlent pas. C’est ainsi que les patoisants ont été marginalisés dans la nouvelle configuration de l’Etat-nation qui succédait à l’état monarchique. A chaque passage de témoin, d’un régime techno linguistique à l’autre, des écrivains balisent les nouveaux territoires. L’appellation quelque peu trompeuse de « littérature nationale » vient de là.  La question  pour un écrivain est de savoir quel est/sera son lectorat.  Aujourd’hui l’espace de la graphosphère n’est plus l’organisateur de l’espace politique. L’écrivain doit donc se déplacer sur un autre terrain pour retrouver son lectorat perdu.

Lectorat de proximité

Certains diront que c’est une question fallacieuse car le lectorat le plus fidèle d’un écrivain est toujours celui qui lui est le plus proche.  C’est d’ailleurs sur ce lectorat de proximité  sur lequel  table un éditeur même si l’auteur s’en défend.  Jorge Luis  Borgès ne disait-il pas qu’il s‘adressait  par ces livres à la petite communauté de ses proche et que dépasser le cap des 100  lecteurs lui paraissait inconcevable. Coquetterie d’auteur ? Non. Le lectorat d’un écrivain s’élargit par petits cercles concentriques. Comme une pierre qu’on lance  dans l’eau ou une bouteille à la mer.  L’idéal pour certaisn serait de parvenir à l’auto suffisance, ie à atteindre les 5000 lecteurs.  Chiffre magique entendu pour la première fois  dans la bouche  d’Hubert  Nyssen, écrivain et fondateur d’Actes sud,  il y plus de vingt ans lors d’un colloque littéraire à Royaumont. C’est apparemment  le point d’équilibre susceptible d’assurer une économie viable au livre et à la graphosphère de tourner en quelque sorte. Evidement c’était  sans compter sur l’inflation éditoriale qui a réduit l’acheteur de bouquins comme une peau de chagrin.

Les blogues,  les réseaux sociaux désormais reconfigurent cette communauté de base. D’accord  mais pour quels  effets  et vous me lisez qu’en pensez-vous ?

10 juin 2010

Borgès et l’hyperlien

Classé dans : Radioscopie — Tags :, , , — admin @ 14:59

L’Univers (que d’autres appellent la Bibliothèque) se compose d’un nombre indéfini, et peut-être infini, de galeries hexagonales, avec au centre de vastes puits d’aération bordés par des balustrades très basses. De chacun de ces hexagones on aperçoit les étages inférieurs et supérieurs, interminablement. La distribution des galeries est invariable. Vingt longues étagères, à raison de cinq par côté, couvrent tous les murs moins deux; leur hauteur, qui est celle des étages eux-mêmes, ne dépasse guère la taille d’un bibliothécaire normalement constitué. Chacun des pans libres donne sur un couloir étroit, lequel débouche sur une autre galerie, identique à la première et à toutes…

BORGES, J.L. (1941) La Bibliothèque de Babel, éditions, folio 1986

Disons-le d’emblée Borgès n’invente pas formellement l’hyperlien[1]. L’honneur revient à Ted Nelson qui l’élabore à partir d’une intuition forte de Vannevar Bush, conseiller scientifique du président américain Roosevelt et instigateur du projet Memex (Memory Extander), première tentative de mécanisation du lien. C’est en voulant réaliser ce projet sur ordinateur que Ted Nelson formalise en 1965 un mode « d’écriture non séquentielle » qu’il désigne sous le terme « hypertexte ». Aujourd’hui Ted Nelson poursuit aujourd’hui l’élaboration du système Xanadu, un projet de bibliothèque hypertextuelle universelle fondé sur les concepts de « transclusion » et de « transcopyright » permettant de relier toute la littérature du monde entier.

Mais Borgès fait mieux qu’inventer le texte en réseau, il réactualise le texte en écho, autrement plus exigeant, qui est au cœur de l’entreprise littéraire. Il peut d’autant mieux le faire qu’il est lui-même décalé par rapport à la culture occidentale et à ses compromissions : Fils, petit-fils, héritier de l’immense mémoire européenne sur ce continent neuf qu’est l’Amérique du sud, il est en mesure de la ressaisir dans le mouvement même de sa spatialisation : c’est-à-dire en tant qu’expérience singulière, autonome et totale. Il n’ignore pas au demeurant que chaque texte, chaque réseau de signes fait lien et participe de la sorte à cette combinatoire généralisée de sens dans lequel nous sommes enfermés comme dans une prison sans murs. Les mythes, les légendes, les livres sacrés l’illustrent depuis belle lurette. La loi de l’univers est incertitude, chaos et toute entreprise d’explication, tout langage s’épuise dans sa représentation infinie.

La contribution de Borgès, c’est de démontrer cette vérité de vertigineuse manière, ô combien, sans toucher à l’édifice de la raison que l’Occident a patiemment construit. La littérature retrouve ainsi son « étrange étrangeté » de chambre d’échos, d’accélérateur de particules, qui permet de connaître le réel de l’intérieur et, ce faisant, de découvrir de nouveaux territoires. Le monde que Borgès nous propose d’explorer n’est plus newtonien mais quantique, atemporel, c’est-à-dire contemporain.

« Contemporain » comme l’hyperlien et comme le titre qu’il avait fait graver sur sa carte de visite durant son premier séjour en Suisse ou il séjourna à Genève de 1914 à 1919. Qu’il soit venu y mourir près de soixante plus tard relève de ce génie de lieux propre à la Suisse qui en fait aussi l’hôte du CERN, le plus grand accélérateur de particules du monde. Qu’est qu’un accélérateur de particules si ce n’est une camera oscura qui permet d’inverser la perspective, de rendre visible, l’invisible ? Mais on y voit plus que les infiniment petits. En 1990 Tim Berners-Lee et Robert Cailliau, inventent le “World Wide Web” en créant un logiciel permettant de relier des pages stockés dans les ordinateurs. Cette invention ne fait qu’ajouter à ce hasard objectif cher aux surréalistes où la contemporanéité s’affranchit des contingences du temps. Et se mesure en intensité, en flux, et non plus chronologiquement ou par séquences.

Qu’est-ce qu’un hyperlien ?

Mais qu’est-ce qu’un hyperlien ? Déjà son suffixe grec «huper », « au dessus, au-delà » annonce la couleur : celle d’une dynamique spatiale marquée par l’indétermination. Le latin liganem[2] « ce qui sert à attacher, cordon » en revanche est plus concret. Il a désigné d’abord la laisse d’un chien, les entraves du prisonnier avant de qualifier la valeur de ce qui unit affectivement, moralement. En termes numériques, l’hyperlien est une connexion reliant des ressources accessibles par des réseaux de communications. Le composent des éléments visibles ou non comme le pointeur, l’adresse de destination et les conditions de présentation de la ressource liée. Les adeptes des logiciels de mise en page web auront reconnu le dispositif des ancres nommées qui d’un simple clic lient des endroits de la page (généralement en bleu et soulignés) à un autre endroit. Ils permettent ainsi la navigation autant à l’intérieur du texte, ou d’un même fichier HTML situé sur le même disque, que sur une autre machine sur le réseau. On passe ainsi du local au global et vice versa. En permutant ainsi les pages, l’hyperlien les réduit à un seul continuum spatio-temporel -l’espace de l’interconnexion- et dessine du coup les contours de la fameuse « Bibliothèque de Babel », chère à l’illustre Argentin. Mais cette liaison est également manifestation d’un pouvoir : ce qui est lié, est uni.

Lier

Nous sommes dans le « religere » qui a donné « religion », et confère à cette connexion le sceau du sacrée lequel n’est pas dépourvu de visées politiques. Seul un pouvoir constitué est capable de lier et donc d’unifier des espaces, des peuples naguère hétérogènes. Seul un contre-pouvoir, épaulé à une nouvelle tekhné, est en mesure de le délier.

Dans cette lutte sourde et impitoyable, la maîtrise du langage est capitale. Or son usage passe par la parole. Selon Philippe Breton la parole se déploie sur trois registres constitutifs : l’expression, l’information, la conviction. Si les deux premiers registres sont partagés avec l’animal et la machine qui l’accomplissent beaucoup mieux; seul le troisième terme - le conviction – appartient à l’homme en propre. Cette spécificité serait le résultat d’une désadaptation fondatrice qui confronte le préhominien à devoir inventer une parole qui ne soit pas seulement informative mais « en perpétuelle recherche de son adéquation avec le réel[3]».

C’est cet écart permanent, cette distance perpétuelle au monde qui se remplit de sens et qui par conséquent autonomise la parole par rapport au réel. Cette humaine condition qui permet à la parole tous les mensonges et toutes les manipulations et qui est aussi à l’origine de deux conceptions du langage opposées. La première, issue de la Rhétorique antique, infère que les mots sont autonomes par rapport aux choses et sont donc séparés du réel. La seconde, défendue par Socrate, affirme au contraire que les mots sont le reflet des choses et qu’ils ne possèdent pas de lois propres qu’il serait loisible de connaître. Pour la philosophie naissante, le mot et la chose sont deux versants du même objet.

Cette conception utilitariste finira par triompher. Car devant “l’ami de la sagesse”, drapé de légitimité morale, le “faiseur de discours”, le poète, versé dans l’art d’ordonner les images, pour séduire n’a plus sa place dans la Cité. Il est donc chassé de la « République ». Il faudra attendre le XIVe siècle et Dante Alighieri pour que cette singularité du langage soit réinscrite dans la cité dans ce qu’elle a de “barbare”, c‘est-à-dire d’étranger, au coeur des nouvelles langues vulgaires qui se déploient à la faveur des Communes et des nouveaux royaumes. Dante n’adapte pas “le parler vulgaire” mais bien l’inscrit au coeur de la lettre soit dans la matérialité de l’écrit. “L’illustre vulgaire, c’est la langue écrite. Plus exactement l’illustre vulgaire c’est ce qui de l’écrit n’est pas traduisible dans la langue du commun. Il s’agit de la captation d’un au-delà de la langue[4]” ; d’une hyper-langue. L’écrivain devient donc métaphoriquement l’hyperlien, le légat de l’immatériel par le pouvoir symbolique dont il est le détenteur.

Délier

En lecteur assidu du grand Florentin, Borgès est bien l’héritier de cette tradition multiséculaire. L’aveugle de Buenos Aires anticipe les nouveaux paradigmes du savoir induit par la commutation des techniques de distribution comme le fit l’auteur de la Divine Comédie pour la Renaissance. Il se montre fidèle à cet égard à la vocation prophétique que l’on prête au grand art[5]. Car, c’est au travers l’œuvre de fiction, radicalement séparée du réel, que s’opère le vrai passage de l’ordre ancien au nouveau. C’est l’artiste qui fait basculer les contenus et les savoirs anciens vers les formes neuves.

Le surgissement de l’hypertexte se situe donc dans ce bouleversement des perceptions dont l’histoire de l’humanité est jalonnée. Ce bouleversement reconfigure et donc déterritorialise, selon la terminologie des philosophes Deleuze et Guattari, les composantes et les usages du langage. C’est pourquoi la création d’Internet en 1974 doit être interprété comme la création d’un langage commun à l’échelon planétaire. Le Transmission Control Protocol qui deviendra plus tard le protocole TC/IP correspond à l’avènement d’une langue véhiculaire, une langue de la cité nouvelle (donc langue du droit) telle que jadis elle fut imposée en France par l’ordonnance de Villiers Côtrets en 1560.

L’hyperlien, c’est le message

Cette nouvelle langue véhiculaire transforme notre manière de voir et rendent visibles ce qui hier ne l’était pas. C’est tout le sens d’un des contes les plus énigmatiques du grand Argentin : Tlön Uqbar Orbis Tertius. Ce pays à la faune et la géographie si exactes n’existe que dans l’encyclopédie. Le médium c’est le message ! Mais ce renversement de perspective peut s’avérer brutal au point d’affecter tous le sens et plonger celui qui le subit dans la torpeur ou l’oubli. Or, explique l’auteur de la Galaxie Gutenberg, si l’effet du nouveau medium et si puissant et si intense, « c’est parce qu’on lui donne un autre médium comme contenu[6] ». Pour briser l’effet de narcose, il convient de retrouver sa mémoire. Comment ? Par la narration qui sera faite de son passé. C’est ainsi que l’on peut se ressaisir en tant que sujet agissant et souverain. Et retrouver la « diritta via ». Tel Ulysse, autre figure abondamment commentée par Borgès. Ulysse recouvre sa mémoire, par le récit de ses exploits guerriers chantés par l’aède du roi des Phéaciens.

Relier

Cette convocation du passé est capitale et introduit un troisième terme cher à Borgès : la mémoire. Mais cette mémoire n’est pas la mémoire proliférante, sérielle, monstrueuse dont est affecte Funès. Non, c’est la mémoire sélective qui permet d’aller à l’essentiel en oubliant le superflu, en bougeant constamment par les plus courts chemins : Ces chemins sont ceux de la métaphore qui est induit par la Relation. L’hyperlien est la partie visible, palpable, déchiffrable, codifiable de la Relation. Cet espace singulier qui naît entre les objets et les personnes ainsi connectés, c’est l’espace de l’intersubjectivité. Il induit à son tour un temps propre : celui de sa reproduction. Or celle-ci n’est pas réduplication sérielle mais bien engendrement du nouveau. Le lien ou l’hyperlien ne peut rendre évidement compte de ce phénomène qui est indicible comme toute création, il se contente d’en être le témoin, la trace. C’est de cette manière que l’hyperlien se distingue de la relation. Et l’œuvre de Borgès de la littérature néonaturaliste de son époque.


[1] Le développement de l’informatique durant les décennies suivantes permet à l’hypertextualisation de s’automatiser systématiquement. (Voir sossier rubrique sur l’hyperlien dans Encyclopédie de l’Agora http:// agora.qc.ca)

[2] Voir la rubrique « lien » in Le Dictionnaire historique de la langue française, Dictionnaire le Robert, Paris, 1998

[3] Philippe Breton, la parole manipulée, éditions la Découverte 2000 P ; 31

[4] Robert Richard, L’Europe ou le dieu barbare, in revue le Trait no 1, Paris, Printemps 1998, Page 61

[5] « Seul l‘artiste véritable peut affronter impunément la technologie parce qu’il est expert à noter les changements de perception sensorielle, notait Marshall McLuhan, Pour comprendre les Média, éditions HMH, Montréal, 1969 p.35

[6] Marshall McLean, Op. cit. p.34.

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