Claude était mon voisin. Je le croisais de temps à autre dans la rue, trimballant toujours avec lui trois ou quatre livres sous son bras. On se saluait gentiment comme on le fait entre voisins. Je l’interrogeais parfois sur les livres qu’il lisait mais cela coupait court car Claude était un taiseux. Aussi nous n’avions pas grand-chose à nous dire sinon « bonjour ou bonsoir » Puis ces rencontres impromptues se sont espacées ; je le voyais de moins en moins sa grande silhouette mélancolique descendre la rue Bernard avec des livres dans la main. Sans doute s’était il renfermé dans son petit pavillon de banlieue où il vivait avec sa vieille maman .

Voici ce qui reste de sa bibliothèque récupérée in extremis.

Puis  un jour sa maman  mourut. Peu après  Claude se cassa une jambe  en descendant l’escalier. C’est apparemment à l’hôpital en rééducation qu’il attrapa le Covid. Tout ça je l’appris plus tard au détour d’une conversation après que Claude eut été inhumé. Sa mort m’attrista mais sans plus car cela faisait bien longtemps qu’il était sorti de mon radar personnel.

Je savais peu de choses de lui. Il m’avait dit un jour qu’il avait été correcteur d’épreuves dans un grand quotidien national. On l’avait remercié suite à un plan social. Dans une autre vie, il aurait pu croiser mon père, linotypiste. Mon père aussi aimait les livres… Je savais aussi qu’il était porté sur la bouteille. C’est peut-être pour ça qu’il était tombé.  Qu’importe.  C’était  un homme doux et mélancolique. Sans histoire. Le récit de sa vie aurait pu très bien figurer dans le livre que Camille de Toledo a consacré à ces « vies potentielles ». Dimanche dernier un nouvel épisode s’est ajouté. En sortant de chez moi, j’ai aperçu tout près de chez lui, entre un tapis et une vieille commode, cinq gros sacs de poubelles rempli à rebord de livres divers. Il fallait bien vider la maison pour la vendre ?!

Dans cette bibliothèque, livrée à la curiosité et au bon vouloir des passants, se trouvait son jardin secret  ; un jardin d’un extraordinaire diversité, d’un étonnant éclectisme. On pouvait sentir autant sa dévorante curiosité que la finesse de son esprit. Car même les livres de littérature dite populaires n’étaient pas choisis au hasard. « Élire, plutôt que lire » disait Paul Valéry. Et sa bibliothèque personnelle, condamnée à la benne des ordures, l’illustrait éloquemment. Des livres de grammaire aux dictionnaires aux beaux livres illustrés sur les volcans, les oiseaux ; des livres de poche policiers d’Exbrayat à Mary Higgins Clark mais aussi surtout les grands classiques de la littérature, de la philosophie, de l’histoire, de l’anthropologie. Pensez donc : « l’identité française, de Fernand Braudel côtoyait de « La phénoménologie de l’esprit » de  Hegel , « Fictions » de Jorge Luis Borgès, dialoguait avec « L’Histoire » d’Arnold Toynbee, Pearl Buck, la prix Nobel de littérature qui aima tant la Chine et son peuple voisinait avec le bref essai ; « Je, nous et les autres », de François Laplantine ; « Le scribe » de Régis Debray avec « Écartèlement » de Cioran;  » L’exposition coloniale » d’Eric Orsenna avec « la nuit de l’oracle » de Paul Auster. Tout était à l’avenant.

C’était son univers qui se trouvait au pied de l’acacia exposé à la pluie imminente de ces premiers jours d’automne. J’ai emporté avec moi un sac de ces livres. Et une grande tristesse m’a envahi.  C’était un peu de son âme qui se trouvait  dans ce sac. En une autre époque dont heureusement nous sommes sortis  sorti, on aurait brûlé ces livres, comme dans les autodafés du Reich ou dans Farenheit 451, le roman de Ray Bradbury et Claude aurait été obligé de s’enfuir. Il serait devenu un rebelle, un résistant. Mais aujourd’hui il y a tellement de livres ( il s’imprime un million de volumes par jour dont le tiers part immédiatement au pilon) alors que faire d’une bibliothèque d’un disparu.  cela ne vaut plus rien. D’ailleurs les revendeurs n’en veulent plus !  C’est peut-être la conclusion  à laquelle  Claude  est arrivé : il n’y a plus de place pour les livres. Ni d’ailleurs pour les vrais lecteurs, les lecteurs éclectiques.

Je pense que ce n’est pas le Covid qui a tué Claude : c’est la mélancolie.


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