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Compagnon de route

Il y a des amis qui vous accompagnent un bout de chemin, disparaissent et puis réapparaissent au hasard de la vie : ils sont comme une image de vous-même, un témoignage de ce que vous êtes devenu. Ce sont des compagnons de route. Ils sont rares. Yves Chevrefils-Desbiolles fut de ceux-là. Lorsque sa femme Annie m’a annoncé son décès en octobre dernier, un pan de ma jeunesse s’en est allé avec lui.

Je l’avais rencontré à Montréal en 1986. Ce jour-là, nous étions quelques-uns à être restés dans ma cuisine après la réunion de rédaction de la revue ViceVersa. Yves venait d’y publier ses premiers articles. Alors il me parla de son envie de travailler sur les revues d’art. En tant que rédacteur en chef de cette publication, j’avais eu vent lors d’une rencontre de jeunes éditeurs français qu’un collectif dédié aux revues venait d’être créé à Paris. C’était, bien sûr, l’association Ent’revues. Je l’invitai à explorer cette piste.

Cette information ne tomba pas dans l’oreille d’un sourd et quelques mois plus tard, il était parti pour Paris. Se doutait-il alors que son existence s’y déroulerait ? Il fut notre premier correspondant étranger. J’étais loin d’imaginer que je ferai de même l’année suivante !

La revue, encore une fois, en fut le prétexte et le moteur. J’avais formé le projet d’organiser une série de manifestations à Paris pour mieux faire connaître notre publication en France, mais aussi en Europe. Pourquoi pas ? N’était-elle pas déjà publiée dans trois des langues européennes : le français, l’anglais et l’italien ?

L’occasion se présenta en octobre 1987. Une semaine entière allait être dédiée aux revues à Paris. (Sans doute était-ce déjà les premières animations du collectif auquel Yves serait associé.) Il fut un précieux relais pour notre délégation. Car nous étions une bonne douzaine entre illustrateurs et rédacteurs du Québec. J’étais parti en éclaireur avec deux lourds cartons de revues, en compagnie de l’ami Nicolas Van Schendel. Ce dernier avait déjà un point de chute : l’appartement d’une ancienne camarade d’université de Montréal qui deviendra ma femme.

Or dans cet intervalle, c’est Yves qui m’accueillit. Il venait d’emménager avec Annie, sa jeune épouse, dans un studio du 9arrondissement. Ils m’offrirent très généreusement la chambre de bonne  attenante, juchée au sommet d’un labyrinthe improbable. J’étais exténué autant par l’organisation du voyage que par une épreuve dans ma vie personnelle. Je n’oublierai jamais l’accueil fraternel qu’Yves et Annie me réservèrent alors. Ce fut un moment de paix et de stabilité.

Mon installation à Paris me conduisit à fréquenter Yves assez régulièrement. Nous avions les mêmes projets professionnels autour de l’objet-revue et ce qu’elle représentait. Les miens étaient plus immédiats et sans doute plus utopiques. Mon idée était d’installer un bureau de ViceVersa à Paris. Je voulais en faire la tête de pont du projet transculturel de la revue. Malgré la diffusion ponctuelle du périodique en France, en Italie et en Belgique, malgré quelques colloques, cette initiative resta en plan, faute de moyens. Yves fut plus raisonnable. Il réalisa son rêve et devint historien des revues avec une belle thèse publiée en 1993 sous le titre « Les revues d’art à Paris : 1905-1940 ». Son engagement auprès de l’association Ent’revues et ensuite avec l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine, créé par Olivier Corpet, s’amplifia. Nous nous perdîmes de vue. Il partit à Marseille avec sa femme et ses deux filles, puis en Normandie avant de revenir à Paris.

Entretemps nous avions respectivement fondé une famille. D’ailleurs, nos épouses tombèrent enceintes en même temps. C’était en 1989. L’Europe était dans tous ses états et nous allions devenir pères ! Avec Aline, nous étions allés voir Annie et Yves à la maternité juste après la naissance d’Esther, leur fille aînée. Cette journée de la fin juillet était lumineuse. Nous avons partagé notre joie et notre excitation de devenir parents. Moments fugitifs de bonheur que parfois des photos immortalisent. Je conserve toujours à portée de main la photo qu’Yves a prise de ma femme et de moi ce jour-là. Aline est assise, enceinte jusqu’au cou. Elle porte une robe jaune clair et une blouse rouge avec des motifs. Je suis debout derrière elle en chemise blanche et aux manches retroussées, mes mains posées sur ses épaules. Nous sourions tous les deux. De la fenêtre émane une douce lumière poméridienne.

Cette photo qui pourrait sembler anodine, demeure pour moi l’une des plus belles que nous ayons de nous. Yves a su capter cet instant de grâce et de suspension qui fait tout le charme de la vie. C’est sur le souvenir de cette photo que j’aimerais fermer mes yeux, le moment venu. Merci Yves.

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